LIVRE QUINZIÈME
Depuis cette époque, les opérations financières d'Ouvrard devinrenl immenses, et sa maison fut le pivot sur lequel roula le crédit de la place de Paris. Un marché d'approvisionnement pour la flotte espagnole de l'amiral Mazaredo lui valut quinze millions de bénéfice, et il versait en quelques jours, pendant la campagne d'Egypte , quinze millions que le Directoire lui avait demandés.
D'anciennes impressions défavorables à Ouvrard , jointes au souvenir que lui avaient laissé les administrations des armées, ne purent jamais s'effacer complètement dans l'esprit de Bonaparte. Il sollicita, la première année du Consulat, un prêt de douze millions, qu'Ouvrard fit la faute inutile de refuser, car le crédit du gouvernement consulaire valait bien celui du gouvernement directorial. Des difiicultés, relatives au marché des vivres de la marine , amenèrent de l'aigreur et de la violence. Les scellés furent mis sur les papiers d'Ouvrard, et lui-même fut placé sous la surveillance de quelques gendarmes. Six conseillers d'État dépouillèrent tout minutieusement , et ne trouvèrent absolument rien à la charge du financier, si ce n'est qu'il possédait une fortune très-nette et très-liquide s'élevant à vingt-neuf millions. Ouvrard avait alors trente ans.
Après toutes les ruines que la révolution avait faites, c'était là une fortune merveilleuse. Ouvrard
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ea joaîâiaUav«c les goàts et les fa9)Dfi d'oià gnaid seigneur :.il était grand, bèeii fait, affabte» gé&éseiix, galant y amaat toa arts,, et a'y cQimaîfif»Bt>
à ses opératkuis , Oavracd s'étak créé «se fioEfanâ imaiobilière vraiiBeat piincière* Il possédaità Paria l'bètel MûQteasoiày une maison place l^eaià&amj cÏBq à la Chaassée-d'Ântin, la moilié de qvalra-vîng^ quatre fermes près de Cologne, les domaines de Marly, de Luciennes, de Saint-Brice, de Châtéauneuf, de Saint-Gratien^ de Villandry, les terres de Preuilly et d'Azay, avec une forêt de sept mille arpents ^ ^ enfin le Raincy^ ancienne résidence d'été du duc dOrléans.
C4'est le Raincy qu'Ouvrard habitait de préférence pendant la belle saison; il en avait fait une merveille. MM. de Talleyrand, Decrès et Berthier y avaient chacun an pavillon dans le parc. Cambacérès conduisait les affaires contentieuses de ses bureaux* Bruix était son commensal quotidien. Madame Tallien et toutes les femmes à la mode de cette époque romanesque peuplaient et émaillaient ses galeries et ses pelouses; et Ouvrard était le mattre de mener jusqu'au bout une vie intelligente, utile et splendide, si son esprit aventureux et inquiet n'avait pas porté jusqu'à l'excès le goût des entreprises.
Un premier marché pour les vivres, en 1800, l'entraîna à la fourniture des subsistances de l'armée et de la marine destinées au prqjet de descente en
LITRE OUINZiftHE. ^^
Angleterve. En i804, FÉtat loi devait, aînô. qu'à Yanlerberghe , 8oix»ite-4iiiit mMliona; et il entcepre^ naît, cette année même, une fourniture de quatre cmite millions. De telles opéfationa, feètes au milieu de Tagitation de l'Europe, se trouyaient sans cesse à la merd des batailles : dles étaient donc pleines de jeu et d'inconnu; et il pouvait ai s^tir, au gré d'un événraient de hasard , Topulence* ou la ruine. CTest la ruine qui en sortit.
A partir de œ moment, on voit Ouvrard emporté par une imagination fiévreifêe daœ des combinaisons qui tenaient plus à Tutopie qu'à la finance. Ghsffgé de la rentrée de subsides dus à la France par l'Espagne , il signe , en i 804 , avec Charles lY , un traité de commerce ayant pour objet la liquidation de la dette espagnole, la création d'une foule de banques dans la Pénii^ule, et F exploitation privilégiée des prodaits de l'Amérique méridionale. De tels projets, qui eussent été hasardeux en pleine paix européenne,, étaient des chimë^es à cette époque tcmrmentée et violente. On sent qu' Ouvrard n'était pl^us le maître de ses affaires; que, loin de les conduire, il était poussé par elles; et il se jetait dans le possible, pour tâcher de sauver le réel.
Ouvrard ne sauva rien. Le traité signé avec Charles IV resta un rêve ; des réclamations énormes et plus ou moins fondées du frésor Faccablèrent.
Il suspe&dU ses payements au commencemeDt de 1 808 , et fut arrêté par Savary , sur Tordre de rEmpereur, en 1809.
Dès ce moment, Ouvrard fut perdu comme banquier. Son génie financier jeta encore de longs éclairs; mais la violence des événements fut plus grande que ses efforts , et il ne put jamais réussir à relever le bel et ancien édifice de sa fortune du Directoire.
Pendant les Cent-Jours, Ouvrard servit comme il put l'Empereur, jusqu'à la chute de Waterloo. En 1 81 6 et 1 817 , il fut l'âme des opérations financières du cabinet de M. de Richelieu; en 1823, il devint munitionnaire de l'armée française en Espagne : mais l'aigle de la spéculation était blessé depuis longtemps; et il vint tristement s'abattre, en 1824, à Sainte- Pélagie, où Armand Séguin eut Tinutile cruauté de le retenir captif pendant cinq ans.
Ouvrard survécut longtemps à sa chute, et nous l'avons personnellement connu pendant les dernières années de sa vie. C'était une belle et noble ruine , portant l'empreinte de ses vieilles prospérités. L'aînée de ses filles épousa M. le comte de Rochechouart , et la seconde, M. le comte de Cblbert-Maulevrier , d'une ancienne et ho^orable famille de l'Anjou.