LIVRE XVI
Caractère, qualités et défauts de Barras. — Il était royaliste avant d'être terroriste. — Sa mission à Toulon; réputation de bravoure qu'il y acquiert. — Cette réputation. lui fait donner le commandement le 9 thermidor,— Sa conduite dans cette journée.
« Barras, dit l'Empereur, fit mieux au Directoire qu'on ne s'y était attendu ^ »
Il était en effet peu travailleur, peu appliqué; il aimait la société , il recherchait les femmes , il estimait les arts, il appréciait les bonnes manières; et ce furent précisément ces qualités et ces défauts qui firent de lui le pivot du gouvernement. Il laissa à Reubell les finances, à Prieur la marine, à Carnot la guerre, à La Révellière l'Institut et les cultes; il garda pour lui ce dont ses collègues ne voulaient pas , les salons, les causeries, les lettres, les théâtres, les fêtes, en un mot l'opinion publique ; et il se trouva que c'était lui qui, avec ces riens, avait la politique ellemême, et qui gouvernait.
En effet, le gouvernement du Directoire, ce fut, de 1795 à 1799, le gouvernement de Bairas.
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Il était de haute stature, avec des traits à la fois mâles et doux. Sa voix, forte, vibrante, accentuée, faisait croire à l'énergie de son âme ; et Timpossibilité où il était, à la tribune, d'aller au delà de quatre ou cinq phrases, passait pour une véhémence et un courage qui ne savent pas se maîtriser \ Aussi disait-on communément de lui qu'il avait l'audace d'^un Cromwell '. Par ces côtés, il plaisait aux anciens terroristes, et il leur imposait.
Il était, par les idées, par les façons, par les goûts, profondément aristocrate, tout en aimant et en pratiquant les procédés révolutionnaires * ; il vivait entouré de nobles et d'émigrés ^, tout en persécutant l'émigration et la noblesse; il faisait, en quatre années, une fortune énorme, qu'il ne prenait pas la peine de dissimuler ^, ce qui montrait le peu d'estime et de confiance que lui inspirait la République ; il accueillait, honorait , soutenait des faveurs et des finances publiques toutes les femmes belles, élégantes, spirituelles, que le régime de la guillotine avait mises sans famille et sans fortune : par ces côtés, il plaisait aux partisans de l'ancien régime, il flattait leurs illusions, il nourrissait leurs espérances; et les princes eux-mêmes ne doutaient pas qu'un tel gentilhomme, qui avait eu son frère aîné tué dans l'ar-
* Montholon, Mémoires écrits à Sainte-Hélène, t. III, p. 422. « Du 48 fructidor, de ses causes et de ses effets, 1. 1, p. 416. ^ Carnot, Réponse au rapport de Bailleul, p. 455. U6mI.,P. 487.
^Montholon, Mémoires écrits à Sainte-Héléne , t. III, p. 422.