LIVRE DIX-SEPTIÈMB
De même que le gouvernement révolutionnaire avait employé les théâtres à l'asservissement et à la corruption de la France, l'opinion publique, délivrée du joug de la Terreur, employa à son tour les théâtres pour revendiquer les droits de la pensée, de la dignité et du goût. Cette curieuse révolution s'accomplit en un mois environ, du 15 janvier au 8 fé* vrier 1795. Elle eut pour scène le théâtre de la rue Feydeau ; pour acteurs, ce qu'on appelait la jeunesse dorée, et pour résultat la destruction des bustes, et surtout de la superstitieuse et sanglante autorité de Marat.
On chercherait en vain dans l'histoire du monde quelque chose qui ressemblât, même de très-loin, à l'action qu'exerça Marat après sa mort. Il eut des autels, il eut des cierges allumés, il eut son cœur exposé dans un reliquaire, il eut de l'encens, il eut des litanies, il eut des cantiques, il eut des processions, il eut enfin, pendant plus d'une année, un grand nombre de victimes humaines. Il fut traité de saint dans la Convention; et le président des Jacobins le mit bien au-dessus de Jésus.
Et ce qui rend presque incroyables ces excès de la sottise et de la lâcheté humaines, c'est que les honneurs rendus à Marat atteignirent leur plus haut période deux mois après le 9 thermidor , lorsque le régime de la Terreur était publiquement exécré, lors-
que la guillotine chômait, lorsque les âmes des honnêtes gens pouvaient s'épancher sans trop de crainte, lorsque la eodété se relevait, après avmr été trois ans ployée sous le genou du bourreau.
On comprend les honneurs divins rendus à Marat, le 25 juillet 1795, douze jours après sa mort. Son cœur fut exposé sur un autel, dans un vase d'agate antique, pris au Garde-meuMe, d'abœ^d à Téglisedes Cordeliers, ensuite dans un reposoir construit au Luxembourg. On alluma des cierges, on Ix^fa de l'encens, on chanta des litanies ; et un orateur qui avait mis cette épigraphe à son discours : 0 cor Jésus! o car Marat! cceur sacré de Jésus , comr sacré de Marat, vous avez, les mêmes droits à nos homm^es y compara la citoyenne Evrard, concubine de Marat ', à la vierge Marie, disant que â la vierge Marie avait sauvé l'enfant Jésus en Egypte, la citoyenne Evrard avait soustrait Marat au glaive de La Fayette, qui était un nouvel Hfeode *.
Cet odieux et obscène abaissement des intelligences
* Qiwique le UmtiUwr du 8 août 4793 rapporte le discours de la i;eut;e à» Marat admise à la barre, la vérité e»i que Marat a'é<ait point marié.
Marat avait d*abord vécu avec une citoyenne Fleury mentionnée au Moniteur du 1 8 février 1 794, sàmce des Jae«d>ms,' et ii vivait, au moment de sa mort, avec une citoyenne Evrard^ qui fut le premier témoin entendu dans le procès de Charlotte Corday, et que Marat, frappé du coup de couteau, appela en criant : A moi, ma ch&re^ amie! — Voyez le 72» nwBoém du Bulletin d» Tribunal révolutionnaire y première partie.
'Pradhomme, Histoire impartiale des récolulions, t. Vil, p. f4(M4l.