LIVRE DIX-SEPTIÈME
et des cœurs pouvait s'expliquer par la tarreur des supplices; mais ce qui restera ét^nellement inexplicable, ce sont les honneurs insensés rendus à Marat, deux mois après la diute de la Terreur, le 24 septembre 1794.
Un rapport fait au nom du Comité d'instruction publique, par Léonard Bourdon, proposa de transfé-, rer solennellement le corps de Marat au Panthéon ; et la Convention changea cette proposition en décret, le 15 septembre 1 794 ^ Ce fut, selon le mot de Touché, une véritable procession ecclésiastique *.
Comme s'il avait prévu cet acte de folie , Marat avait déclaré, dès le mois d'août 1 791 , qu'il ne voulait pas être mis au Panthéon après sa mort : « Si jamais, dit-il, la liberté s'établissait en France, et si jamais quelque législature , se souvenant de ce que j'ai fait pour la patrie, était tentée de me décerner une place dans Sainte-Geneviève, je proteste ici hautement contre ce sanglant affront ^. » Au mois de septambre suivant, Marat expliquait sa répugnance, en traitant (T insignes coquins Voltaire et Mirabeau, qui meublaient déjà la basilique *.
Eh bien ! Marat subit, le 21 septembre 1 794 , l'affipont contre lequel il avait protesté; mais, comme
^ Moniteur du 18 septembre 4794.
^ Mi.
3 Marat, VAmi du Peupk, n^i%ï.
* Ibid., no 548.
pour donner une consolation à son cadavre, le même décret qui lui infligeait le Panthéon ordonnait qu^on en chasserait Mirabeau. Voltaire seul tint bon, et résista à la haine vigoureuse que VAmi du Peuple lui avait vouée.
Le 21 septembre, lorsque le corps de Marat, précédé et suivi de la Convention, des clubs, de TOpéra, de la moitié de Paris, se présenta à la grille de droite des caveaux du Panthéon , un huissier de la Convention fit enlever le corps de Mirabeau par la grille de gauche. Seulement , les restes du grand orateur ne furent pas, comme le disent les livres d'histoire et les biographies, livrés à la populace et jetés au vent \ On porta le cercueil dans le cimetière de la paroisse de Saint-Étienne-du-Mont , qui touchait presque au Panthéon. Là, le cercueil fut, non pas déposé, mais vidé dans une fosse creusée à la hâte; et ce cercueil vide, dont il paraît même exister encore une planche, fut rapporté au Panthéon et employé, plus de vingt ans après, à quelque grossier travail de menuiserie *.
Lorsque Mirabeau fut sorti, Marat entra, et son
* Voici les dispositions du décret relatif aux restes de Mirabeau : « Un huissier de la Convention s'avancera vers la porte d'entrée. Il y sera fait lecture du décret qui exclut du Panthéon les restes d'Honoré Riquetti-Mirabeau.
3> Aussitôt le corps de Mirabeau sera porté hors de Fecceinte du temple, et remis au commissaire de police de la section, d — Moniteur du \9 septembre 4794.
2 Cette planche, qui paraît positivement avoir appartenu au cercueil de Mirabeau , est en la possession de Tun des gardiens actuels du Panthéon.