LIVRE DIX-HUITIÈME
» Ce qui est un peu extraordinaire, c'est que nonseulement les tripots sont publiquement affermés par la police , mais que des écrivains aient soutenu la décence et la nécessité d'un tel bail, par la raison qu'il est nécessaire et décent, disent-ils, de faire sortir Tordre du désordre * . »
Trois femmes, entre toutes, jetèrent un grand éclat sur la société du Directoire : madame Tallien, Joséphine et madame Récamier. Une quatrième, qui vient de s'éteindre à peine, et qui a conservé jusqu'à son dernier moment l'éclat de son cbarmant esprit, madame Hamelin, était encore fort jeune , ^t n'entra daos le monde que sous le Consulat.
C'était la mode de cette société folle , comme ressuscitée, ainsi que Lazare, et pressée de jouir d'une vie de hasard, qu'une femme pût être publiquement courtisée et aimée de vingt personnes à la fois. Madame Récamier, en se soumettant à cette mode , y ajouta o^e nouveauté rare, d'être aimée plus qu'aucune autre, et d'être en outre profondément respectée. On ne compterait pas les grands noms et les grands cœurs qui sont restés quarante ans à ses pieds, sans que l'œil le plus jaloux ait jamais signalé une tache à cette vie, qui eût pu être sainte, avec les efforts qu'il lui fallut pour rester pure.
^ Le Dix-huit fniciidor, ses causes et ses effets ^ t. I, p. 200, 201, 202.
Nous avons eu un jour Hionneur d'être présenté à madame Récamier, par une femme dont l'histoire de notre temps se souviendra. Madame Récamier avait bien soixante ans ; et, quoique vêtue de blanc, comme une communiante, l'œil était plus charmé que choqué de celte tenue, étrange pour toute autre, simple et convenable pour l'impérissable jeunesse de sa beauté et de son esprit. Elle était naturellement douce, bienveillante et distinguée; parlant peu, écoutant beaucoup, jugeant avec finesse; présidant une conversation avec une habileté admirable ; demandant aux gens, sans s'y tromper jamais, ce qu'ils savaient le mieux ; trouvant le moyen de faire briller tout le monde, sans blesser ou mécontenter personne; rendant, avec un art suprême, chacun satisfait de soi, et par conséquent enchanté d'elle.
Madame Tallien, fille du célèbre banquier Cabarus, depuis ministre et ambassadeur du roi d'Espagne Charles IV, mariée très -jeune à M, de Fontenay, conseiller au parlement de Bordeaux, entra dans la révolution sur les pas de Tallien , envoyé à Bordeaux en mission comme représentant du peuple, au mois d'octobre 1793.
Il faut le vertige de la révolution et l'effroyable danger du moment pour comprendre qu'une femme jeune, belle et riche comme madame de Fontenay, se soit attachée à Tallien.