LIVRE DIX-NEUVIÈME
« Le dernier état de situation, remis au Comité par le ministre de la guerre , porte la force efifeclive de Tarmée du Nord à 141,000 hommes, sans compter les garnisons, et il est certain que la nation les paye. Cependant, tu nous dis qu'après le départ de 1 0,000 hommes destinés à Farmée de T Ouest, il va te rester bien peu de chose j et que même cette mesure pourrait devenir dangereuse. // faut enfin savoir à quoi s'en tenir. En conséquence, nous demandons au chef de rétat*major, et sous sa responsabilité, Fétat exact de cette armée ^ »
On le voit, les états de la guerre des époques révolutionnaires veulent être examinés de fort près et acceptés avec précaution. L* administration de ces armées était , selon le mot de Saint- Just , remplie de brigandsj qui portaient sur les états des soldats imaginaires, dont ils volaient les rations et l'équipement. La lettre de Carnot constate que la nation payait Tentretien des 1 41 ,000 hommes portés fictivement à l'armée du Nord. Carnot ajoutait tristement : « Nous sommes affligés des besoins nombreux qu'éprouve une armée qui a si bien mérité de la patrie ; mais la vraie cause de ce malheur n'est pas dans le défaut d'envois, c'est la dilapidation. C'est pour chasser les fripons j que la Convention nationale envoie des représentants près des armées. » Dans un comité secret
^ Correspondance inédite du Comité de salut public, t. II, p. 383.
qui eut lieu au Conseil des Ciuq-CeutSy te 1 6 fructidor an V, — 2 septembre i 797, — le général Joordaa déclara que, pendant deux années, les fournisseors de l'armée de Sambre-et-Meuse avaient volé cent quarante mille rations par an, régulièrement payées par la trésorerie ^
Ainsi, toutes les {Hrobabilit^ autorisent à croire que les états de la guerre étaient exagérés, et que le chifiùre des soldats de la République ne fut jamais aussi élevé que ces états le disent. Il faut songer qu'une anx^ si considérable, presque toujours sur le territoire national, au moins en 1794, aurait eu bien de la peine à y vivre, au milieu de la famine générale , et lorsque les habitants de Paris étaient réduits à detix onces de pain par jour. On est donc autorisé à penser qu'en portant le chiffre des soldats de la Convention à environ cinq cent mille hommes^ c'est se tenir dans les limites les plus vraies, et encore faut-il ajouter que ces soldats n'avaient le plus souvent ni souliers, ni habits, ni vivres. Même après la conquête de la Hollande, de la Suisse et de l'Italie , le dénùment des troupes était affreux ; et les grenadiers de la garnison de Paris qui, le 19 brumaire an VIII, — 10 novembre 4799, — firent évacuer l'Orangerie de Saint-Cloud , étaient pour la plupart chaussés avec de la paille, ficelée autour de leurs pieds.
* Moniteur du 8 septembre 1 797, Discours de Johannot