DÉSORDRE SOCIAL
Désorganisation de la famille. — Efifets du divorce. — Tolérance de l'inceste. — Désorganisation du culte. — Persécution du clergé. — Billets de garde envoyés aux prédicateurs. — ^ Désorganisation et suppression des écoles de tout genre. -» Vains efforts de la Convention pour les réta-> blir. — Il n*y a plus ni avocats , ni médecins , ni notaires , ni routes , ni canaux. — Les loups envahissent le pays.
L'histoire ne fournirait pas un exemple d'un désordre social comparable à celai que la Convention avait légué à la France.
On pourrait citer Tépoque des empereurs syriens, pour l'affaiblissement des libertés romaines; Tépoque des enapereurs grecs , pour la chute du caractère et du génie politiques; le dixième et le onzième siècle, pour Tanéantissement des garanties administratives ; la régence, pour Toblitération des croyances et des mœurs. Mais au moins, à toutes ces époques d'abaissement et de honte, on sent que les faiblesses et les vices étaient plus dans les hommes que dans les institutions. La société était encore debout, avec ses fondements et ses cadres. Il y avait des lois qu'on
5i HISTOIRE DU DIRECTOIRE,
violait y des maximes morales qu'on foulait aux piedSy des dogmes qu'on insultait ou qu'on oubliait; mais enfin ces dogmes, ces maximes et ces lois existaient, phares toujours briHants, quoique inutiles, au milieu du naufrage universel des âmes.
Ce qui caractérise, aa contraire, le désordre légué par la Convention à la France, et ce qui en fait un chaos sans exemple dans Thistoire, c'est qu'on sent qu'il était le fond et l'essence même de la situation ; que les règles étaient détruites, les maximes disparues, les lois et les croyances évanouies, les cadres sociaux brisés. Rien n'avait plus sa base, sa voie, sa garantie : ni la religion, ni la probité, ni la pudeur, ni le goût. La civilisation était donc è reprendre au pied et à refaire. Il restait çà et là quelques esprits, quelques courages, quelques vertus; oiais la société était détruite.
C'était la famille, c'était la religîoa, c'étaient les battras que le génie lévolutionaaire avait d'abord frappée^, eertaiaqoei l^ir chuta eutraiuerait avec elles l'erdre sodal tout ttfttier.
Le dkmro^j étabH le 3« aodt 1 799, (Mir rAssemblée législative, aun «pptaudissemrats de ces philosophes dont Brissot el Conéôreed étaient les guides, était peu à peu devenu, selon te mot p€»*té à la tribune du oon* seil des Cinq-Cents, un véritable narohé de dmr
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humaine '. On se markiit par fontamie, par curiosilé, par libertinage; et le prétexte de l'incompatibilité d'hamenr était toujours prêt pour briser ces fragiles liens, qn's^cnne sanctioD religieuse ou morale n'avait conssK^rés.
Qudque t^nps après rétablissement du divorce, le Moniteur publia régulièrement le nombre de ceux qui étaient demandés on . eons(xnmés , de même qu'il publiait le prix coura&t des marchandises* Ces tableanx sont hideux à parcourir. An mois de janvier 1797, le rapporteur Favart, au nom d'une commission chargée d'examiné les effets du divorce, porta à pins de vingt mille les époux que l'avarice et le libertinage avaient séparés, à l'aide de celte odieuse loi *.
Ces mariages contractés sans éclat, sans cérémonie, arec rarrfère-pensée de les briser à la première occasion, avaient profondément altéré les mœurs. Le Mo^ nitevir Aw 27 décembre 1796 contient une pétition adressée au <;orps législatif par un homme qui, après avoir successivement épousé les deux sœurs, demandait rautorisaiion d'époifôer la mère' ; et une pareille demande n'avait en soi rien qui clKK}uàt L'esprit ou la lettre des lois de c^te époque mi^eureuse ; car on vit le tribunal de cassation annuler un jugement rendn ccuttre un père et une fille incestueux , sur le motif
* Moniteur du 20 novembre 4796, discours de Philippe Delleville au conseil des Cinq-Cents.
* MùniteurdiXk W janvier 4797, rapport de. Favart au conseil des Cînq-Cenls.
3 Moniteur du 27 janvier 4797.
que l*inceste ne se trouvait pas prévu dans le Code pénal '.
On ne pourrait guère citer qu'une seule exc^tion aux prétextes immoraux qui, sous le nom d'incompatibilité d'humeur, brisaient tant de mariages : c'était l'horrible situation de ces jeunes filles, appartenant à de riches familles d'émigrés ou de suspects , et qui , pour sauver un père, un frère, une mère, avaient dû porter encore plus loin que mademoiselle de Sombreuil l'abnégation et le courage , et entrer comme épouses dans le lit des bourreaux de leurs parents. De tels exemples n'étaient pas rares, et, le 24 janvier 4 797, Lecointe-Puyraveau en porta à la tribune du conseil des Cinq-Cents qui firent frémir^.
D'ailleurs, ce n'est pas seulement par le côté du divorce que les philosophes révolutionnaires avaient attaqué la famille. Le 4 juin 1 793, ils avaient décrété le droit héréditaire des enfants naturels; et ce droit recevait, par une loi du 31 août 1796, un effet rétroactif. Des familles récemment formées se virent donc tout à coup envahies par des enfants inconnus; et les épouses nouvelles, en franchissant le seuil de la maison de leur mari , devaient toujours trembler de s'y trouver précédées ou suivies par les fruits des anciens adultères ^.
1 Jugement rendu contre Mérignon, cabaretier, déclaré coupable d'inceste avec sa fille ; — cité par sir Francis d'Ivernoy, Tableau des perles causées à la France par la révolution^ 1. 1, p. 49.
2 Afont/eurdu 27 janvier 4797.
3 Moniteur du 31 juillet 1798, discours de Girod (de TAIn) au conseil des Anciens.