LIVRE DIX-NEUVIÈME
conquêtes qui étendirent le territoire de la République. Quelle part décisive eut Carnot à ces conquêtes? On la cherche, sans la trouver.
L'invasion et la conquête de la Hollande fureirt dues principalement à l'intelligente audace avec laquelle Pichegru, profitant d'un hiver extraordinaire, passa le Wahal sur la glace, et fît prendre une flotte par des dragons ; mais on ne peut pas dire que Carnot, organisateur de la victoire ^ eût organisé la gelée, et dressé à l'avance le plan d'une bataille si imprévue.
Bonaparte détruisit coup sur coup trois armées, dont chacune était supérieure à la sienne , et fit , au pas de course, cette épopée immortelle qu'on nomme la seconde campagne d'Italie ; mais l'idée n'est jamais venue à personne de dire que Carnot lui eût tracé sa marche et dressé ses plans.
Quant à la conquête médiocrement méritante de la Suisse, on sait que Carnot était exilé, par suite des événements de fructidor, lorsqu'elle fut résolue et exécutée, beaucoup moins en vue de conquérir les Cantons, que d'apporter à Reubell et à Merlin les lingots du trésor de Berne.
Ainsi, rinfluence directe de Carnot ne se montre nulle part, dans les grands et décisifs résultats de la guerre pendant la révolution : il put mettre la main à ces campagnes ambiguës, mêlées, dans une proportion égale, de succès et de revei*s; mais les campagnes toujours heureuses et couronnées par des con-
in HISTOIRE DU DIRECTOIRE.
quêtes ne furent ni conçues ni dirigées par lui, et
rhonneur ne saurait lui en revenir.
Il serait également injuste dé lui attribuer la préparation extraordinaire des munitions de guerre : cette gloire revient exclusivement à Prieur (de la Côte-d'Or), et surtout à ses habiles collaborateurs, Fourcroy, Monge et Berlhollet'.
Carnot était, au Comité de salut public, le patron naturel de l'armée. 11 semble donc que les soldats auraient dû trouver en lui, pour les défendre contre la brutalité des clubs, ou contre la férocité descomUés populaires, un peu de cette énergie qu'inspirent les sentiments de la confraternité militaire. Mais, hélas! rien n'est triste et navrant comme l'attitude de cet officier, membre d'un gouvernement investi des pouvoirs les plus absolus, et qui en usait avec une énergie sauvage.
Tout ce qu'on pourrait imaginer de bas, d'atroce et d'immonde n'approcherait pas de la correspondance adressée à Carnot, au sujet des affaires de la
« a La République, dit Barrère, s enrichit des talents militaires de Carnot, à qui nous devons tous les plans de campagne, toutes les opérations militaires, nos créations en ce genre, nos succès et les moyens d'en tirer parti; — de Prieur, à qui nous devons la fabrication improvisée et abondante de canons, de fusils, d'armes de toutes sortes , de salpêtre, de poudre y et tous les moyens ingénieux qui ont été employés dans cette guerre de la liberté contre le despotisme. » — Barrère, Mémoires, t. If, p. 365.