LIVRE POUZIÈME. m
En quoi eensistaimit la religicm et le enUe ^ U BmÙQn? Il serait fort difiSoila de le dire, et Cbaume^te lui-méine ne le savait oertaioeinaiit pas ; ^ Plua de prêtres , disait-il , plus d'autre dieux que ceui^ que la nature nous offre ^ »
Il avait pris la femme de Momoro, imprimeur du club des CordelierSy et membre de Tadministration du département de Paris; et il en avait fait une déesse de la Raison, qu'il présepta à la Convention le 1 0 novembre 1793. « C'est un chef-d'peuvr© de l> nature, dit-il , que nous SYPiiS choisi pour 1» représenter. » Et après avoir demandé et obtenu que la Convention lui donnât la métropole de Notre-Dame, pour en faire le temple de la Raison, la déesse alla s'asseoir à côté du président Laloi, qui lui donna le baiser fraternel, ainsi que les secrétaires '.
Le même jour, 10 uavewhr» , Cbaumet^ et son ami Momoro célébrèrent à Nptre-Dame la fête de la Raison.
On avait dressé une montagne dans la nef. Au sommet de la montagne était un temple, avec cette inscription : a la philosophie! La déesse, coifflée du bonnet rouge et une pique à la main, sortajt du temple de la philosophie, et venait s'as$epir sur un nuage , où deux rangées de jeunes filles , vêtues de
* Moniteur du 4 3 novembre 4793 , séance (Je la Çon\ enlion du H . ^Moniteur du 43 novembre 4793.
blanc 9 lai adressaient leurs hommages. A ses pieds, et sur un fût de colonne , brûlait une lampe, qui s'appelait le flambeau de la vérité. Tous les assis* tants chantaient, sur un air de Gossec, cet hymne composé par Marie-Joseph Chénier :
Descends, ô Liberté! fille de la nature, Le peuple a reconquis son pouvoir immortel. Sur les pompeux débris de l'antique imposture Ses mains relè?ent ton autel.
Venez, vainqueurs des rois, l'Europe vous contemple; Venez, sur les faux dieux étendez vos succès , Toi , sainte Liberté , viens habiier ce temple; Sois la déesse des Français!
Ton aspect réjouit le mont le plus sauvage , Au milieu des rochers enfante les moissons; Embelli par tes mains , le plus affreux rivage Rit environné de glaçons.
Tu doubles les plaisirs , les vertus, le génie. L'homme est toujours vainqueur sous tes saints étendards; Avant de te connaître , il ignore la vie ; Il est créé par tes regards.
Au peuple souverain tous les rois font la guerre; Qu'à tes pieds, ô déesse, ils tombent désormais; Bientôt sur le cercueil des tyrans de la terre , Les peuples vont jurer la paix.
Guerriers libérateurs, race puissante et brave , Armés d'un glaive humain , sanctifiez Teffroi. Terrassé par vos coups , que le dernier esclave Suive au tombeau le dernier roi < !
' Moniteur du 43 novembre 1793. — Voyez une gravure représentant la cérémonie de Notre-Dame, dans Prudhomme, Révolutions de Paris, t. xvii, p. 24 0 ; ainsi que les détails relatifs à la fête, p. 2H à2l5.
Marie-Joseph Ghénier fut comme le poëte familier de la révolution. Il chanta successivement toutes ses phases, tous ses crimes, toutes ses folies et tousses héros.
Quand Louis XVI était encore puissant^ Ghénier était royaliste ardent et respectueux ; et il lui adressait, en 1790, une Épttre^ où il lui disait :
Des esclaves puissants qui conseillent les crimes Tu n'as pas adopté les sanglantes maximes. Le peuple , en tous les temps calomnié par eux , Trouve son défenseur dans un roi généreux. Des préjugés du trône écartant Timposture ,
Louis sait respecter les droits de la nature
Des demi-dieux français je vois l'image heureuse ; Famille de bons rois , hélas I trop peu nombreuse.,* Louis doit les rejoindre au temple de mémoire , Et mes chants, quelque jour, célébreront sa gloire ! *
Hélas! au lieu de le célébrer, Ghénier Tinsulta quand il ne fut plus puissant , et le fit mourir quand il fut captif.
Nous allons voir Robespierre, jaloux du pontife Chaumette , l'envoyer au supplice avec tous ses acolytes , et faire effacer du frontispice des temples le nom de la Raison j que Chaumette y avait tracé : alors Ghénier fera son hymne à V Être-Suprême^ en l'honneur de Robespierre; mais que ce nouveau pontife ne soit pas trop fier de sa gloire; lorsqu'il le verra vaincu à son tour, Ghénier fera Thymne du 9 Thermidor, en l'honneur de Tallien!
< Almatioch des Muses de 090 , p. 239.
486 HISTOIRI DU DIRBCTOIRE.
Il B0 restait à Gbaumette et à la philosophie qa'un dernier pas à faire , pour accomplir leurs desseins. Celait de fermer les églises et d'interdire d'une manière absolue le culte chrétien. Ce dernier attentat fut commis le S3 novembre, mais sur des motif» s^ moDstrueuX| qu'il faut les rappeler, afin de juger à la fois le temps, les législateur;» et le peuple que Ton trompait avec d*aussi basses et d^aussi viles impostures.
Gbaumette, affectant un grand respect pour les mœurs, et voulant, çlisait-il, les donner pour base à la République, avait fait rendre k la Commune, le i ootobre, un arrêté fort sévère contre les prostituées de Paris, sans tenir compte de cet autre arrêté qui décernait des récompenses civiques aux filles-mères. Eh bien! ce vertueux Gbaumette porta le cynisme du mensonge jusqu^au point d*acçuser publique^ ment, dans un réquisitoire prononcé à la Commune^ avee l'autorité de ses fonctions, tous les pauvres vieux prêtres de Paria, de s'être ligués avec les pros* tituées, irritées par son arrêté du i ootobre; et il re-« quit, sur ce prétexte, rincarcératîon des prêtres et la fermeture des églises; ce qui fut penetuellonent exécuté.
De tels actes reculent si bin les limites du délire révolutionnaire , qu'ils ont besoin d'être matérielle-r ment constatés. Voici un extrait du réquisitoire de Gbaumette :
« Il y a un nouveau complot qui se trame dans Paris , une nouvelle marche contre-révolutionnaire. Yoas avez proscrit les femmes publiques, vous avez opéré un grand bien pour Tavancement des mœurs. Eh bien! que font ces femmes aujourd'hui? Stimuléeê par les f^étre$j elles se sont données à la dévotion { le fanatisme est substitué à la débauche; elles vont dans les temples , elles font des rassen^lemenis dam des maisons particulières avec les prêtres^ pour exciter aussi parmi nous la guerre civile.
» Les prêtres sont capables de tous les crimes; ils se servent du poison pourassouvir leurs vengeances; ils empoisonneront les plus chauds patriotes ; ils mettront le feu à la Maison-Commune , à la trésorerie nationale. Jejequiers, en conséquence, que le conseil déclare qu'il est à sa connaissance que le peuple de Paris est mûr pour la raison. »
Et sur ce réquisitoire, la Commune ordonna que toutes les églises ou temples, de toutes religions et de tous cultes, qui existaient à Paris, seraient immédiatement fermés; que tous les prêtres et tous les ministres seraient placés sous la surveillance des comités révolutionnaires, et que quiconque demanderait Touvertupe, soit d'un teipple , soit d'une église, serait arrêté comme suspect *.
La Commune de Paris avait acquis un tel empire, même sur la Convention , que la nation entière lui
* MoniUur du 26 novembre 093. — Conseil général de la Commune du 93.
obéissait en silence ; et elle réalisait la pensée d'Hébert et de Chaamette, qui voulaient en faire la toutepuissante métropole de la France, comme Rome l'avait été de ritalie et du monde. Les représentants en mission portèrent dans tous les départements la théologie de la Commune et le culte de la déesse Baison. Cest ainsi qu'on le trouve établi à la fois à Strasbourg S à Nevers * et à Agen ^
Il était impossible que le bon sens et la dignité de la France et de l'Europe ne fussent pas révoltés de cet outrage fait , au nom de la philosophiCi à la foi des peuples chrétiens; et qu'on ne jugeât pas descendue au dernier degré de la dégradation et de la démence, une nation qui en était venue à mettre des prostituées sur les autels. Quoique cette œuvre de démoralisation et de folie fût due à Ghaumette , à Momoro , à Clootz et à quelques autres philosophes
< a La fête de la Maison a éié célébrée avec pompe à Strasbourg; Targenterie des églises va bientôt passer au creuset républicain. La guillotine est sans cesse en action. Une espèce d'aristocratie bien dangereuse a été détruite , celle des familles qui, quoique roturière», conservaient les portraits de leurs ancêtres, consuls^ maires, etc. » — Moniteur du M décembre 4793; séance des Jacobins du 44.
2 Moniteur du 4 i avril 4794 ; acte d'accusation de Ghaumette.
3 Voir une lettre des syndics d une paroisse du département de Lot-et-Garonne, réclamant leur cloche et la liberté de leur culte, contre un arrêté du représentant Monestier, qui avait établi le culte de la Raison. — Papiers de Robespierre , Histoire parlementaire de la Révolution française, par Bûchez et Roux, t. xxxv, p. 396.
de la CommuDe de Paris j la responsabilité et le blâme en retombaient nécessairement sur la Convention et sur le Comité de salut public , qui la souffraient, et qui, d'ailleurs, lui donnaient leur attache publique.
C'est ce que comprit Robespierre, qui marchait sournoisement au pouvoir suprême, et qui sentit bien rembarras que lui créeraient un gouvernement abaissé et un peuple abruti.
Il adressa publiquement à Chau mette, à la séance des Jacobins du 21 novembre 1 793, et à celle du 28, un de ces avertissements qui étaient habituellement Tavant-coureur sinistre d'une proscription *.
Chaumette comprit parfaitement la portée de ces paroles; et, le 1*** décembre, il chanta la palinodie, et requit le rétablissement de la liberté des cultes ^. Chose étrange, la Commune avait pris au sérieux le culte de la Raison et l'abjuration des croyances chrétiennes, et le réquisitoire de Chaumette rencontra une assez vive opposition *.
< Moniteur du 26 novembre et du 4*' décembre 4793.
^ Moniteur éa 4«»* décembre 4793.
3 « Quelques membres demandent la parole pour combattre le réquisitoire. Ils allèguent que, si l'exercice des cultes était libre, les églises se rouvriraient de nouveau , et que le fanatisme^ momentanément comprimé, reprendrait une nouvelle vigueur.
» Un autre ajoute que celte liberté arrêterait Theureuse impulsion donnée à Tesprit public par les sections qui ont déclaré qu'elles renonçaient au culte catholique, pour ne reconnaître que celui de la vérité , de la raison et de la $aine philosophie. » — Moniteur du 4*»' décembre 4793, séance de la Commune du 28 novembre.
490 HISTOIRE DU DIRBCTOIRE.
Après avoir fait cette conceaaion à Robespierre^ Ghaamette pensa qu'il pouvait profiter de cette liberté accordée à tous les cultes» et il s'occupa de fou* der et de répandre le sien. Il était ^ d'ailleurs, autorisé par de fameux exemples; car, ainsi que le fit remarquer Hébert aux Jacobins , la Convention s'était associée à des processions publiques, faites en T honneur de Marat, comme le catholicisme en faisait à l'honneur des saints ^
Ghaumette prescrivit donc à ses fidèles des réunions» à la fin de chaque mois» pour chanter des hymnes et prononcer des discours de morale républicaine; et, le r^ décembre» il proposa au conseil général de la Gommune et fit accepter par lui, le programme des fêtes et des cérémonies régulières qui seraient célébrées dans les temples de la Raison. C'étaient encore des discours et des hymnes, avec une lecture des journaux. L'idée la plus neuve consistait dans l'établissement de deux tribunes, l'une destinée aux vieillards et l'autre aux femmes enceintes ^.
Robespierre, qui trouvait mauvais que Ton ne parût comprendre ses paroles qu'à demi, fit arrêter Ghaumette, Momoro, Hébert, Glootz, le 1 8 mars 4 794; et les apôtres de la déesse Raison furent tous guil-* lotinés le 13 avril.
^Moniteur du <" décembre HSS; — séance des Jacobins du 28 novembre.
2 Voir ce programme dans le procès- verbal du condell de la Commune, Moniteur du 4 décembre 1793.