‹ Histoire du directoireChapitre 72 sur 241 · LIVRE DOUZIÈME. m · texte numérisé non relu

LIVRE DOUZIÈME. m

Robespierre n'était ni meillear catboliquei ni plaB grand philosophe que Ghnumelle; mais il était politique plus habile et tribun plus rusé. Il voulait se faire accepter de la Fi^nce^ afin de s'imposer à l'Europe ; et le plaisir vulgaire d'étaler à la Commune de Paris un athéisme ridicule et grossier^ ne compensait pas à ses yeux l'inconvénient d'outrager sans motif les croyances séculaires de son pays^ et de s'avilir aux yeux du monde. Il prit donc ouvertement le parti de la religion contre Gbaumette, non dans le but de servir Dteu^ mais dans le but de s'en servir.

Le coup fatal que la profession publique d'athéisme pouvait porter à la révolution $ dans l'esprit de la France et de l'Europe^ fut la première idée qui s'emt^ra vivement de l'esprit de Robespierre. Il eut hâte de parer ce coup^ comme tous ceux qui s'adressaieâlt à ce pouvoir siiprôme qu'il avait rêvé.

« Le premi^^ s'écria^t-il le S8 novembre 1 793, à là tribune du club des Jacobins^ le premier, j'ai osé dire qu'il pouvait être un prêtre honnête homme , je le crois encore ^

» Mais les aristocrates ^ qui, en portant, au milieu de farces ridicules, les dépouilles des églises, sem-

i A quel degré dé démence devait être allée rintoiéranee phlloço* phique, potir qu'une telle opihion fût une témérité?

2 Robespierre donnait le nom d'aristocrates aux porlefaix qui étaient ?enuê â la Convention , masqués en évêques» parce qu'avec ce nom on allait alors à la guillotine, et qu'il voulait y envoyer les chefs de la Commune, auteurs de ces profanations.

blaient se faire un mérite de celte offrande , tandis qu'ils allaient dire au peuple : Voyez-vous ce qui vous est arrivé? Quand nous vous avions dit que la Convention était un rassemblement d'athées^ que les jacobins sont des impies! Voyez -vous jusqu'où ils ont porté leur audace et leurs desseins criminels? — ceux-là porteront la peine de leur perfidie !

» Les rois de l'Europe... ont connu le grand parti qu'ils pouvaient tirer de l'opinion religieuse ; ils ont dit : Les catholiques vont servir nos projets, et surtout les protestants, plus attachés encore à leur religion, si nous savons les alarmer à propos; et ils ont peint la Convention comme complice de toutes ces horreurs; ils leur ont dit : Voyez-vous, les Français avaient juré la tolérance universelle, la liberté des cultes : ils persécutent toutes les religions; il faut croire à la leur, c'est-à-dire à l'obéissance. Nous avions fait une révolution politique; ils ont voulu n'en faire qu'une querelle religieuse ' . »

Quoiqu'il fi\t athée ou déiste, pour son compte, comme la plus grande portion de la génération lettrée de cette époque, Robespierre savait très-bien que la France était catholique, et que les blessures qu'on faisait à ses croyances étaient les plus douloureuses et les plus longues à saigner. Il cherchait donc, autant qu'il était en lui, à mêler à l'épouvante attachée à son nom quelque sentiment et quelque espé-

* Moniteur du 4«' décembre 4793 ; séance des Jacobins du 28 novembre.

rance^ qui pussent le faire entendre sans frémir* Paraître protéger la religion et en respecter les mi* nistres, lui sembla le chemin le plus court et le plus sûr pour pénétrer jusqu'au fond des âmes honnêtes et pieuses^ et y établir son empire. Il ne se trompait pas. Chose qui, au premier abord, peut sembler étrange, les populations catholiques lui furent rçconnaissantes de ce gage qu'il donnait à la liberté de leur conscience; et Ton vit de bons habitants des campagnes s'adresser naïvement à Robespierre, pour obtenir de lui la conservation de leur culte, de leur curé ou de leurs cloches.

«Nous sommes dans la plus grande désolation, écrivaient à Robespierre, le 8 mars 1 794, les syndics de la paroisse de Saint-Just, dans le (i^partement de Lot-et-Garonne, et nous venons déposer notre afflicr tion dans tes mains. Nous avons cru, par l'art. 7 des Droits de l'homme, qu'il nous aurait été libre d'exercer notre culte catholique; nous trouvions la garan* tie du culte dans la Constitution. Par ton organe même, la Convention rendit, le 18 frimaire, un dé* cret qui défend toute violence , même toute mesure contraire à la liberté des cultes. Un autre décret laisse aux paroisses une cloche; et aujourd'hui, cette liberté, malgré les Droits de l'homme, malgré la Constitution , malgré les décrets , nous est ôtée. Un arrêté du citoyen Monestier, représentant du peuple, vient de paraître, et déjà il est exécuté. Les églises sont fermées, les cloches descendues, nous sommes

494 HISTOISB hXS DfftBCTOIRE.

8âM ctilto. NcMiê Èommeê dâni rafflictioD ta plus pro-

tfiM fin

» Remplis de ccmfiance en Ion équité , citoyen rêpréientânty noas (e ccmJQrenâ, les larmes aax yeux , et an nom de la religion j de nous être ftivorable. Nons ne tenons point auit exercices extêrienrs, comme processions; nons n'ayons jamais été fanatisés, ayant tonjonrs été paisibles; mais si, par ton canal, nous ponvions conserver le culte public dans Fint^eur de nos églises, et notre cloche , comme le signal pour nous y rendre, nous te bénirions à jamais *. i>

Le conseil général de la commune de Marion, dans le district de Bazas, écrivait encore à Robespierre, père protecteur du bon peuple :

« Le conseil général et toute la commune de Marion, assemblés au sujet de la religion, étant dans la crainte et F espérance, ont Thonneur de vous représenter qu'au moment qu'elle reçut votre rapport, fait ati nom du G9mité de salut public, le quintidi 1 5 frimaire, imprimé par ordre de la Convention, elle chanta, avec son charitable pasteur, bcm républicain, le Te Dêum, à la fin duquel des m^clamaticms de : Vide Robespierre! vive ta République! s'élevèrOTt jusqu'au dd.

» Quelque ennemi de votre bienfaisance eut la malice, malgré que facte constitutionnel ih>us asmire Is

« C^tlte lettre est signée : P. Coûtes, LaroclM» Astiex. -^ Papiers de Robespierre^ dans VHistaire parlementaire de Bûchez et Roui>

t.xxxvin,p. 3%.

llYRB I>OUZIÈME. If5

libre ^K^rciee da culte, aiœi que le décret de la Convention du 1 8 frimaire> qui dit que toutes violenees et mesures ccmtraires sont défendues , d'alltf nous dénoncer, comme perturbateurs du repos public, an citoyen Isabeau.

D . .. Ces menaces ont tellement affecté notre curé , qu'il nous a déclaré vouloir nous abandonner. Nous le retenons encore, malgré que, par cette crainte, il ait cessé de soi-même ses fonctions, en l'assurant que nous espérons de votre bienfaisance obtenir sa continuation du service pastoral.

)) Tous ces diffâ'ents faits préjudicient tout à la fois les intérêts de la nation et ceux des plaignants , qui jurent de vivre et mourir en notre religion^ sans cesser d'être bons républicains.

y> Le conseil général et toute la commune se jettent à vos pieds, espérant que vous voudrez bien avoir pour agréable qu'elle garde son pasteur.

D Nous ne cesserons pas de faire des vœux au ciel pour votre conservation. Le conseil général vous observe que notre commune est très-vaste. Daignez nous accorder V usage de la cloche pour rassembler le bon peuple ; et daignez, par votre réponse, rassurer le citoyen ArtigauXj notre curé *. »

Voilà les sentiments, voilà Talliance intime et profonde de la religion et de la liberté que Robespierre

1 Cette leUre est signée : Labbé, ag&ni national; Broneos, Dupouy, officiers municipaux-, Figuez, Darnauzan, Saurin, notables. — Papiers trouvés chez Robespierre , imprimés par ordre de la Convention, pièce w^ fat.

savait exister au fond des âmes, en France comme en Europe. Il n'aimait ni la liberté, ni la religion j mais il les craignait; et il cherchait, en politique habile, à les mettre de son parti, pour le moment prochain où il dévoilerait les mystères de sa pensée.

La seconde idée qui, dans l'entreprise de Chaumette, avait frappé l'esprit de Robespierre, c'était le danger de souffrir, dans un autre que lui, l'éclat et le prosélytisme qui s'attachent toujours au nom du fondateur d'un culte. Son éducation philosophique avait beau avoir tué sa foi et desséché son âme, il comprenait chez les autres, s'il ne sentait pas en lui, cette ardeur pénétrante des croyances, qui lie les hommes entre eax par une pensée commune, et qui donne au chef visible d'une doctrine ou d'un dogme, une légion d'esprits pour famille, pour cortège et pour armée. Son orgueil se révolta tout entier en voyant ce Chaumette, ce commis vulgaire du libraire Prudhomme, ce procureur verbeux de la Commune, s'élever audessus des révolutionnaires par cette hardiesse , toujours grande, même quand elle n'est pas divine, de prétendre établir une religion. Et le dépit fut si grand et si vif en Robespierre, qu'il ne put, ni ne sut le dissimuler.

« De quel droit, lui échappa- t-il de s^écrîer dans la séance du club des Jacobins du 21 novembre i 795 , de quel droit des hommes inœmim jtisquUci

Page 1