LIVRE DOUZIÈMB
Pour un esprit élevé et libéral, la liberté des cultes eût été, en 1793, le point de départ d'une poli tiqua nouvelle et d'un gouvernement sérieux.
D'abord , la liberté des cultes eût immédiatement pacifié la Vendée. Les paysans auraient sacrifié le roi, si le gouvernement leur avait accordé Dieu. Ensuite , dans toutes les autres provinces , les populations rurales auraient laissé s'accomplir les violaices révolutionnaires, dont les familles anciennes et riches étaient les victimes, heureuses de conserver leur culte et la paix de leur foyer. Appuyé sur la lib^té religieuse et sur la sécurité domestique , Robespierre eût pu remanier impunément, et au gré de son orgueil, toutes les conditions politiques de la société. Mais Robespierre n^avait dans Tesprit ni élévation , ni libéralisme. Quoique, à l'exemple de Marat, il eût la plus grande haine et le plus grand mépris pour Voltaire et pour les encyclopédistes *, il n'était lui-même qu'un philosophe de la même famille, et encore un philosophe très-subalterne.
L'idée de fonder une religion , qui avait été la
^ Voici ropinioa de Marat sur Voltaire: «Voltaire, adroit pla*^ giaire , qui eut l'art d'avoir Tesprit de tous ses devanciers, et qui oe moDtra d'originalité que dans la finesse de ses flagorneries; écrivata scandaleux , qui pervertit la jeunesse par les leçons d'une fausse philosophie, et dont le cœur fut le trône de Tenvia, de Tavarice, de la malignité, de la vengeance, de la perfidie, et deioutos les passions qui dégradent l'espèce humaÎBe. j> -^ filtrat, VÀmi 4m PeupU , no 4Î4 , p. 7. — 6 avril 4794 .
SeO HISTOIRE DU DIRECTOIRE.
manie de Voltaire dans sa vieillesse *, s'empara fortement de son esprit; et^ bien qu'il eût raillé, anx yeux de l'Europe, V extravagance du philosophisme de Chaumette , on va voir qu'il ne se montra pas plus sensé que lui.
Robespierre avait l'imagination la plus pauvre du monde ^ et il lui fut impossible de jamais rien inventer. Saint-Just lui faisait sa politique; il fallut qu'on lui fit aussi sa religion.
Pendant qu'on discutait le projet de constitution des girondins, un député de Cayenne, que le Monileur ne nomme pas, proposa , le 17 avriH793 , de mettre dans la Déclaration des droits que l'Assemblée reconnaissait l'existence de YÈtre-Suprême. Louvet répondit, avec beaucoup de bon sens , que Dieu n'avait pas besoin d'être reconnu par la Convention *.
Après la chute des girondins , et au milieu de la propagande d'athéisme excitée par Chaumette dans les sections de Paris, une députation de Clamart vint, le 18 novembre, demander à la barre de la
* Pour détourner Voltaire de l'idée de fonder sa religion, Frédéric lui écrivait, le 43 septembre 1766 : « Croyez que si des philosophes fondaient un gouvernement, au bout d'un demi-siècle le peuple se forgerait des superstitions nouvelles, et qu'il attacherait son culte à un objet quelconque qui frapperait les sens, ou il se ferait de petites idoles, ou il révérerait les tombeaux de ses fondateurs, ou il invoquerait le soleil, ou quelque absurdité pareille l'emporterait sur le culte pur et simple de rÊtre-Soprême. — Corresp. de Voltaire avec le roi de Prusse , n» 2î8.
2 Moniteur du 20 avril 4793.