LIVRE ONZIÈME. 15 Ô
était déjà porté au point qu'on amenait devant l'Assemblée les curiosités que Ton pensait pouvoir Famu* ser. Ainsi, le 23 octobre 1789, on lui amenait un vieillard de cent vingt ans , marchant avec des béquilles , et suivi de sa nombreuse postérité. Ainsi, le 20 juin 1 790, Anacharsis Clootz lui présentait une prétendue députation de Turcs, de Persans, d'Arabes, d'Indiens et de Chinois, qui n'étaient autres que des aventuriers ramassés par la ville, et vêtus avec la défroque des fripiers de Paris \
A mesure que le désordre s'augmenta, les députations devinrent plus fréquentes et plus désordonnées. Nous ne parlons pas de celles qui venaient grossièrement menacer ou insulter l'Assemblée, mais seulement des envoyés des sociétés populaires , ou même des désoeuvrés qui se présentaient à la barre, sous le premier prétexte. Peu à peu, ces pétitionnaires gagnèrent du terrain, et se firent, pour ainsi parler, de la maison. L'usage s'établit qu'ils demandassent la permission de chanter des hymnes ou des chansons qu'ils avaient composés ; et les travaux législatifs étaient habituellement interrompus par ces chansonniers, dont les couplets sentaient le cabaret qui les avait vus naître*.
^ La mascarade du 20 juin 4790, qui trompa l'Assemblée constituante et ie Moniteur lui-même, esttrès-bien expliquée par M. de Ferrières, Mémoires^ t. II, p. 65 ; et par une lettre de M. de Guillermy, insérée dans les Actes des Apôtres^ t. V, n» i 47, p. 62.
^ Voir, pour les chansons et les hymnes dits patriotiques chantés à la barre, le Moniteur du 2 novembre, du 24 novembre, du 42 novembre 4793, du 46 janvier et du 47 mars 4794.
Des chansons on passa à la musique. Des corps complets d'exécutants venaient s'installera la barre^ et coupaient les travaux de la séance par des fanfares patriotiques ' .
Enfin^ la musique ne suffit pas ; on se mit à dan* ser. Une horrible bande de chiffonniers, de voleurs et de mégères, s'empara de la salle le 20 juin 179^, et dansa, pendant deux heures^ en présence de F Assemblée législative *. Ce spectacle immonde fut encore surpassé le 20 novembre 4 793, lorsque plusieurs centaines de porte^faix, habillés en évêques, avec les chapes et les mitres de l'abbaye de Saint-Germaindes-Prés, dansèrent jusqu'à ce qu'ils furent las, devant la Convention, sur l'air du Ça ira et de la Carmagnole *.
Danton , qui osait parler quelquefois de sa grosse voix à ces misérables, tenta deux fois de mettre un terme au spectacle tristement ridicule des représentants d'un grand pays, écoutant en silence les couplets avinés d'un clubiste. La première fois, le 1 5 juin \ 794 , il ne voulut pas qu'on insérât au Bulletin la chanson qu'un jeune homme venait do chanter à la ban'e ; la seconde fois, le 1 6 mars suivant, il interrompit brutalement la romance d'un pétition* naire, et se moqua ouvertement de lui. Mais Danton
1 Voir notamment le Moniteur du 22 janvier i19i, ^ Il faut lire ces horribles détails dans Prudhonime, BévohtHons de Paris y t. XII, p. 550 à 558.
3 Moniteur du 24 novembrô 1793.