LIVRE DOUZIÈME
Thinville traduisait devant lui ' . a Jamais, dit-il, le ciel ne brilla d'un éclat plus radieux. La divinité senîblait tout à la fois appeler les hommes à lui rendre leurs hommages, et descendre au milieu d'eux pour les consoler de leurs malheurs. Barrère et Collot-d'Herbois s'étaient priés de déjeuner chez moi, afin de jouir du coup d'œil de la fêle. La femme de Dumas, président du tribunal révolutionnaire, était venue à Fimproviste, de très-bonne heure, pour le même motif*.» Les Parisiens de 94 apportaient, comme on voit, à la fête de VÊtre-Suprême, les mêmes sentiments de curiosité empressée qu'ils apportent à celle du bœuf gras.
Le programme de la fêle comprenait deux parties distinctes. L'une devait s'accomplir dans le jardin des Tuileries, l'autre au Champ-de-Mars.
Le pavillon de l'Horloge portait alors le nom de Pavillon de V Unité. On avait adossé contre le pavillon , du côté du jardin, un vaste amphithéâtre, au milieu duquel s'élevait une tribune. Cet amphithéâ-
* « Vilate était tellement acharné contre les accusés, que, lorsque les débats lui paraissaient durer trop longtemps, il témoignait l'impatience et la prévention dont il était animé par les gestes, les postures les plus indécentes, et même les propos les plus atroces. Il eut Timpudeur, un jour, de dire à Dumas, qui présidait l'audience : « Les accusés sont doublement convaincus , car en ce moment ils conspirent contre mon ventre! Il est l'heure de dîner. » — • Déposition de Ducret, avocat, dans le procès de Fouquier-Thinville, iSfisioire parlementaire de la Révolution, par Bûchez et Roux, t. XXXI V.
2 Vilate, Cau$es secrètes de la révolution du 9 thermidor, p. 496.
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tre, dans l6qael oa entrait de plain-pied par le griwl balcon , était destiné à la (invention ^ et la tril^ine était réservée an président. De vastes gradins œnduisaient de Tamphithéàtre au bassin circulaire, si* tué au milieu du jardin. Sur ce bassin , on avait coustruit, d'après les dessins deDavid, un groupe colossal représentant T Athéisme, soutenu par FÂmbition, TEgoïsme, la Discorde et la Fausse Simplicité. On lisait sur le front de ces figures cette légende : seul sâpeui DS l'étranger.
La décoration du Cbamp-de-Mars ne se composait que d'une montagne factice , à la cime de laquelle s'élevait un arbre de la liberté. Cette montagne était V Autel de la Patrie. Trois plateaux, d'inégale hauteur, couronnaient la montagne. Le plus élevé était réservé à la Convention. Des deux autres, l'un était destiné aux Pères avec leurs fils, l'autre aux Mères avec leurs filles. « Leur fécondité, dit le programme, et les vertus de leurs époux sont les seuls titre» qui les y aient conduites. »
Il était midi lorsque toutes les sections de Paris, convoquées aux Tuileries, eurent occupé les postes qui leur étaient assignés. Les hommes étaient sur la tefrrasse des Feuillants, les femmes sur la terrrasse du bord de l'eau. Divers groupes de vieillards, de mères, d'enfants, d'adolescents ;. un char portant des enfants aveugles, et un autre char chaîné des attri-
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buts de ragricnltare, des métiers et des arts, étaient distribués dans le jardin.
Robespierre devait naturellement présider à la fête, comme inventeur du culte de FÊtre-Sopréme. La Convention, en renouvelant son bureau, le 4 juin, Tavait nommé son président à F unanimité.
Mieux frisé , mieux poudré qu'à l'ordinaire , et vêtu d'un habit de drap bleu de roi, Robespierre se rendit de bonne heure à la Convention.
« Je rencontrai Robespierre, dit Vilate , revêtu du costume de représentant du peuple, tenant à la main un bouquet mélangé d'épis et de fleurs. La joie brillait pour la première fois sur sa figure. Il n'avait pas déjeuné. Le cœur plein du sentiment qu'inspirait cette superbe journée, je l'engage de monter à mon logement; il accepte sans hésiter; il fut étonné du con* cours immense qui couvrait le jardin des Tuileries; l'espérance et la gaieté rayonnaient sur tous les visages. Les femmes ajoutaient à l'embellissement par les parures les plus élégantes. On sentait qu'on célébrait la fête de l'auteur de la nature.
» Robespierre mangeait peu. Ses regards se portaient souvent sur ce magnifique spectacle. On le voyait plongé dans l'ivresse de Tenthousiasme.
v( Voilà, dit-il, la plus intéressante portion del'hn- » manité. 0 nature, que ta puissance est sublime et » délicieuse! Comme les tj rans doivent pâlir à l'idée » de cette fête ! »
if> Ce fut là toute ea conversation... Maximilien
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resta jusqu'à midi et demi... il oublia son bouquet sur un fauteuil.
» Un quart d'heure après sa sortie parait le tribunal révolutionnaire, conduit chez moi par le désir de voir la fête *. »
Le tribunal révolutionnaire chômait en effet ce jourlà ; mais on avait guillotiné vingt et une personnes la veille , et on eu guillotina vingt-trois le lendemain. Sur ces quarante-quatre victimes, il y avait dix domestiques , laboureurs ou portiers , et un soldat volontaire de dix-huit ans ^. Le Bulletin des prisons du jour portait à siœ mille neuf cent soixantesept le nombre des personnes qui attendaient leur tour de tribunal ou de guillotine , ce qui revenait à peu près au même *. Voilà quel était le sort de la portion la plus intéressante de l humanité^ pendant que Robespierre, en mangeant le déjeuner de Vilate, adressait une prosopopée à la nature!
Tout était prêt lorsque une heure de l'après-midi
. ^ Vilate, Causes secrètes de la révolution du 9 thermidor^ p. 497.
2 Moniteur du 45 et du 47 juin 4794. — Bulletin du tribunal révolutionnaire.
3 « Chaque fois que je descendais à la Conciergerie, à huit heures du matin, on savait à la prison le nombre des individus qui devaient être condamnés , quoiqu'ils n'eussent pas encore été entendus.
y> Le nombre des charrettes était commandé. Elles arrivaient môme sur les neuf à dix heures, et quelquefois avant ; et les places des victimes étaient comptées. » — Déposition de Thirriet Grand- Pré, chef de division à la commission des administrations civiles , dans le procès de Fouquier-Thinville, — Histoire parlementaire de la Révolution, par Bûchez et Roux, t. XXXIV.