II
Les antres parvinj'ent jusqu'au château, mais, sous les ijçaleries qui rejouaient le long du parterre, ils furent bi'utalement repousses par des soldats et menacés de leurs baioiniettes ou rej)oussés avec la crosse de leurs fusils. Ils convinrent de se réunir chez leur président Lafon-Ladébat ; un détachement de cavalerie dispersa leur groupe , et ils se rendirent isolément au lieu du rendez-vous. A peine étaient-ils arrivés , qu'on vint leur dire qu'une patrouille de gendarmerie les suivait; la fuite était encore facile; ils n'y songèrent pas.
Cette patrouille n'était point destinée à les prendre; son mandat était d'arrêter les membres des Cinq-Cents réunis dans une maison voisine. L'officier s'aperçut de sa méprise; mais, sachant bien qu'il ne serait pas désavoué, il ne montra point le mandat d'arrêt, et procéda à leur arrestation. Il leur dit seulement qu'il était chargé de dissoudre les rassemblements interdits par la loi; et comme on lui demandait quelle loi, il répondit : — « La loi , c'est le sabre. »
On les conduisit cliez le ministre Sotin. Ils demandèrent, à lui aussi , en vertu de quel ordre ils étaient arrêtés. Ils leur lut un ordre du Directoire, qui commandait de faire arrêter les représentants rassemblés rue Neuve-de-Luxembourg, dans telle maison, dont le . numéro était marqué. — u Ce n'est point le numéro de ma maison , l'épondit Lafon ; il n'y a donc point d'ordre pour nous arrèler. »
Le minisire répondit en souriant : — « Vous jugez bien qu'après ce que j'ai pris sur moi, un peu plus ou un [)eu moins de compromission n'est pas une affaire. »
Ils furent mis dans des voitures, et conduits au Tenq)le a\ec une escorte de gendarmerie; sur les ponts
et les quais régnait une double haie de soldats; la population semblait consternée , en voyant passer des vieillards conduits comme des criminels ; quelques groupes vociféraient des injures. — (( Scélérats que vous êtes , criaient-ils en les menaçant , répétez donc avec nous : « Vive la République ! » — Un des cochers, qui se souvenait peut-être du 2 septembre, leur dit tout efYrayé : — cf On massacre la dernière voiture. » 11 n'en était rien.
Les représentants des Cinq-Cents rassemblés dans lautre maison subirent le même sort; beaucoup d'autres furent poursuivis jusque dans leur domicile , et arrachés aux embrassements de leur famille.
Ainsi qu'il l'avait annoncé, le Directoire envoya son message vers les six heures du soir. 11 était conçu en ces termes : — ce Citoyens législateurs, le Directoire s'empresse de vous faire part des mesures qu'il a été forcé de prendre pour le salut de la patrie et le maintien de la constitution. Il vous transmet à cet effet toutes les pièces qu'il a réunies ; s'il eût tardé un jour de plus, la République était livrée à ses ennemis. Les lieux mêmes de vos séances étaient le point de réunion des conjurés. C'était de là qu'ils distribuaient hier leurs cartes et les bons pour la délivrance des armes ; c'est de là qu'ils correspondaient cette nuit avec leurs complices ; enfin c'est de là, ou dans les environs, qu'ils essayent encore des rassemblements clandestins et séditieux, qu'en ce moment même la police s'occupe de dissiper. C'eut été comproraeUre la sûreté publique et celle dus représentants fidèles que de les laisser confondus avec les ennemis de la patrie dans l'antre des conspirations.
« La conduite du Directoire était tracée par la nécessité de prévenir ces cons])irateurs qui tuaient le gouvernement. En matière d'État, les mesures extrêmes ne sont appréciées que par les circonstances. Vous jugerez de celles qui ont détei'miné le Directoire et qui ont amené le résultat le plus heureux.
« Le 18 fructidor sera un jour célèbre dans les annales de la France.
« 11 vous met à portée de fixer à jamais les destinées de la République. Saisissez cette occasion : faites-en une grande époque ; ranimez le patriotisme; ressuscitez l'esprit public; hâtez -vous de refermer Tabîme où les amis des rois s'étaient flattés d'ensevelir jusqu'au souvenir de notre liberté. »
Une proclamation du Directoire aux Français rendait un compte détaillé de ce qu'il appelait les preuves de la conspiration ; ces preuves n'étaient point et ne pouvaient pas être l'exposé de faits accomplis; il n'y en avait pas un à alléguer; les écrits qui étaient produits témoignaient des intrigues, des projets, des espérances, des illusions qui ne s'étaient point ])roduits au jour.
Le Directoire commençait à poser comme un fait éclatant d'évidence la conspiration de vendémiaire, prouvée, disait-il, par la correspondance de Lemaire; or, Tallien, lorsqu'il avait voulu en tirer une dénonciation contre ses collègues, n'avait ol)tenu d'autre succès que de la voir repoussée avec mépris; puis, les tribunaux avaient reconnu ])ar arrêt qu'il n'y avait pas eu de conspiration en vendémiaire.
Le récit que le comte d'Kntraigues avait fait des communications de Pichegru avec le prince de Coudé avait beaucoup plus d'importance. Aj)rès l'avoir fait écrire par M. d'Entraigues lui-même, le général Bonaparte
avait tardé de l'envoyer au gouvernement; c'était récemment qu'il l'avait fait remettre au Directoire par le général Bernadotte, sans doute dans la pensée que le coup d'État ne devait porter que sur Pichegru, ïmbert Colomès et le très-petit nombre de représentants directement compromis, dont les intrigues, sinon les conspirations, étaient prouvées.
Cette pièce, dont peu de jours après le témoignage allait être conOrmé de manière à ne point laisser de doute, n'inspirait aucune confiance au public, ni même aux représentants qui connaissaient et condamnaient les opinions royalistes de Pichegru. Son caractère était généralement estimé, et la disgrâce où il était tenu par le Directoire lui avait valu une faveur presque universelle. Le récit de M. de Montgaillard , qu'on savait l'agent de plusieurs polices, répété par M. d'Entraigues, homme d'illusion et d'intrigue, ne semblait pas digne de confiance ; la pièce placardée sur les murs de Paris était lue froidement et mise en doute dans les groupes qui se formaient devant les affiches, avec un calme inconnu jusqu'alors dans les jours de révolution.
Le Directoire tirait de cette bienveillance de l'opinion modérée pour Pichegru , de son élection à la présidence , une preuve qui lui semblait démontrer le royalisme de la majorité. D'ailleurs, la grande conspiration dont il faisait tant de bruit n'était qu'un prétexte. Le message et la publication des pièces étaient destinés à justitier par quelques motifs apparents cette impudente violence; réellement c'était contre le Corps législatif, et non pas contre les royalistes, que le Directoire faisait une révolution.
Le procès de Lavilleheurnois , Brotier et Duverne de Presle, était aussi apporté en preuve de la complicité
390 MESSAGE Dl DIRECTOIRE.
des représentants avec les agents de Louis XVIll; encore qu'il eût été hautement reconnu que les noms écrits sur des notes informes, à l'insu de députés qui ne connaissaient pas même les intrigants de l'émigration, n'établissaient aucune présomption.
Le prétendant recommandait à ses correspondants d'agir sur les élections; le Directoire en concluait que les élections du second tiers avaient été faites sous l'influence de la cour de Blankeubourg.
Cette conspiration de Lavillelieurnois, que le Directoire avait poursuivie avec tant d'acharnement, bravant les règles de la justice, annulant les arrêts du tribunal de cassation, avait, malgré tous ses efforts, échoué devant la conscience du conseil de guerre; le public en avait apprécié la valeur réelle, et maintenant le Directoire en tirait un acte d'accusation contre le Corps législatif, comme si le conij)lot était encore flagrant, tandis qu'il avait été jugé depuis six mois.
Après le prononcé du tribunal militaii'e, le Directoire avait arbitrairement détenu au Temple Brotier, Lavilleheurnois et Duverne de Presle; maintenant on produisait une déclaration de ce dernier (jui renfermait d'autres détails et d'autres faits que les j)ièces du procès; elle avait été faite par-devant le ministère de la police, et portait la dafe du 1 ""' mars 1 707 ; il ])araissait singulier qu'elle n'eut ])as été produite devant le tribunal, (pii n'avait rendu son arrêt que le 8 avril; on eu avait pourtant i)arlé, et le bruit a\ait couru que cette déclaration donnerait lieu à un message du Directoire; il avait fait démentir ces propos par son journal oHiciel. — c( La ])ré(riction d'un message ])our dénoncer cent (]natre-viiigt-([uatre mend)res du Corj^s législatif est une ])erriJe imposture; c'est une mano'uvre delà mal-
voillance qui n'a d autre but que de répandre la division et Tinquiétude. Il n'a jamais été ffuestion de cela ni de rien de pareil, de rien qui soit le inoins du monde vraisemblable, de rien qui en ait pu faire naître Tidée. » — . Diiverne de Presle avait aussi nié qu'il eût fait aucune déclaration.
C'était une telle pièce que le Directoire transmettait au Corps législatif })0ur motiver la violation de tous les droits publics, pour accuser la majorité et pour la livrer aux volontés arbitraires d'une minorité passionnée, accoutumée aux procédés révolutionnaires.
En admettant que cette déclaration fût autbentique, ce qui est toujours resté douteux, ellt^ portait le même caractère que les autres écrits produits comme preuves. C'étaient les suppositions , les espérances illusoires de gens qui n'avaient nul accès dans la région politique, qui ne connaissaient pas un seul député, qui interprétaient selon leurs idées des conversations insignifiantes, et qui , sans cesse, pour se faire valoir au])rès de leurs correspondants , écrivaient des mensonues et des exagérations.
Les plirases dont le Directoire tirait de si terribles conséquences étaient sans valeur. — « C'est dans les Conseils, disait Duverne de Presle, que nous avons trouvé plus de facilité; dès le mois de juin il nous fut fait des offres au nom d'un parti qui se disait très-puissant Quelqu'un a, je crois, porté au roi une liste de
cent quatre-vingt-quatre membres c[ui désirent la monarclne : je n'affirme rien sur ce fait.... Une personne est venue nous proposer de donner au roi soixante
membres Nous ne connaissons pas les membres du
Corps législatif qui sont de notre parti Lemaire et
Mersan étaient nos seuls intermédiaires; les autres sont
des membres de la réunion de Clichy, ou du moins la plus grande partie de ceux qui la forment. »
La déclaration de Duverne était la pièce principale, la pièce probante. Pour la corroborer, le Directoire y ajoutait, en commentaire explicatif, des phrases dites à la tribune par les orateurs de la majorité; il terminait ainsi sa proclamation :
— « Non, des élus de Blankenbourg, usurpant le nom d'élus du peuple, des émigrés, des chefs de chouans, des chefs de conspiration, des hommes qui ont trahi leur devoir dans d'éminentes fonctions, ne vous enlèveront pas le fruit de vos travaux. »
« Le Corps législatif eu saura faire sans doute une sage distinction. Citoyens, confiez-vous à son patriotisme et à ses lumières pour accomplir ce grand acte de justice et de nécessité. Que votre élan généreux ne prenne pas une marche irrégulière et mal assurée; sinon, vous en perdrez tout le fruit, si même vous n'en éprouvez de tristes conséquences, comme il est arrivé tant de fois. N'oublions jamais que nous sommes entre deux périls également grands : celui de laisser encore subsister des germes du mal qui amènerait de nouvelles secousses , et celui de périr par l'excès du remède. »
Le Directoire désirait que la résolution du conseil des Cinq-Cents fût docile et prompte. Le ministre delà justice, qui avait trié et classé toutes les pièces, de concert avec le ministre de la police, poussait la précaution jusqu'à envoyer un discours tout fait pour le rapporteur que la commission choisirait. Mais le démembrement du Corps législatif et la proscription de leurs collègues était une tâche que la minorité réclamait pour elle-même, empressée comme elle l'était de
RAPPORT DE BOLLAY.
satisfaire ses haines , de se veiiiier des paroles qu'elle avait écoutées et des peurs qui l'agitaient.
La liste de proscription envoyée par le Directoire fut donc discutée à la commission. C'était un cadre où chacun voulait placer ceux dont il avait envie de se défaire, et retirer ceux à qui il prenait intérêt.
M. Boulay fut rapporteur; son discours, sans entrer dans les détails personnels, sans discuter les pièces et les témoignages, développait les motifs généraux et politiques. (( Dans des circonstances si urgentes, il s'agissait seulement d'une délibération prompte, vigoureuse et saiïe. a
11 affirmait l'existence d'une vaste conspiration, dont l'objet était d'anéantir la Républi([ue et la liberté, de rétablir le trône, la famille royale, la noblesse, le clergé, la féodalité et tous les abus de l'ancien gouvernement.
— (( Nous vous le disons avec douleur, un des grands foyers de la conspiration, celui où elle plaçait sa principale espérance, était le Corps législatif. Ce n'est pas que la majorité ne fut amie de la liberté et de la Constitution ; nous croyons qu'un très-petit noml)re de nos collègues servaient la conspiration, mais ils formaient un parti qui, par ses intrigues, obtenait souvent la majorité. Il avait un ton tyrannique et révolutionnaire ; il paralysait la marche du gouvernement.
(( Le Directoire ne peut marcher qu'avec l'appui du Corps législatif : je dirai même avec sa bienveillance. Or ce parti, le contrariant sans cesse, le déconsidérait; les chefs voulaient le dépouiller de ses attributions , le garrotter, le faire périr : bientôt de grands coups au-