‹ Histoire du directoire de la République française (volume 2)Chapitre 120 sur 152 · fructidor · texte numérisé non relu

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l'oyalisles, rexpression manquait quand il était question des journalistes. Les révolutionnaires avaient soif de ventieance contre ces royalistes qui les harcelaient depuis deux ans de diati'ibes, de railleries, d'anec dotes vraies ou fausses ; qui remuaient sans cesse les récents souvenirs de la Terreur; qui espéraient hautement ([ue le moment allait venir où les hommes de la Révolution seraient tenus dans une situation d'opprobre ou de subjection. Les journaux modérés et décents dans leur langage, les journaux qui parlaient au nom de la Constitution, de la liberté et de la justice, étaient au moins aussi odieux aux Jacobins. Leur modération était, disait-on, plus dangereuse; ils la taxaient de ruse et d'hypocrisie. Les excès de la presse révolutionnaire , les journaux de Louvet , de Poultier, de Duval , et même le Rédacteur, qui avaient largement usé de la licence, auraient pu fournir une excuse, ou du moins une explication pour les ardeurs de leurs adversaires; mais cette excuse ne se présenta point à la pensée de Bailleul, journaliste lui-même.

— «• Les chefs de Thorrible conspiration sont l)ien atroces, bien coupables; mais il est des hommes qui, en ins])irant la même horreur, laissent dans l'àme un sentiment plus pénible. Leur existence accuse la natures ; elle com])roinet l'espèce humaine. En pensant à eux, l'homme; honnête voudrait fuir ses semblables, s'écliaj)per à lui-même.

« Ils sont coupables de trahison envers la patrie; ils ont été les iléaux de la République; ils ont attaqué son existence dans rame des Français , dans leur cœur, dans leur pensée. »

La conclusion de celte colère était un projet de loi qui condamnait à la déportation les propriétaires, di-

lecteurs, auteurs, collaborateurs de cinquante-quatre journaux.

Pour toute ariïunientation, pour toute apoloiiie d'un pareil projet , Bailleul disait : — « Je répéterai sans cesse que nous ne devons reconnaître de principes que ceux qui sauvent. »

On cria : — « Aux voix! aux voix! ^^

Salicelti remarqua que la mesure serait inutile si on ne donnait pas au gouvernement le droit de rechercher les coupables (il les appelait ainsi) par des visites domiciliaires.

Quelques objections furent proposées contre cet amendement; Talot les repoussa avec vivacité; il disait : — a Si nos ennemis avaieut réussi, nous aurious tous péri par la corde ou sur Téchafaud; moins cruels , nous ne demandons pas leur sang. »

Il fallait toute Tivresse du succès ponr oser présenter un semblable projet. Aucun nom propre n'était prononcé. Il était impossible de prévoir combien et quels individus seraient compris dans une mesure qui s'appliquait à toutes les catégories de personnes soupçonnées de concourir à la publication d'un des cinquantequatre journaux proscrits par Bailleul.

On commença par remarquer que la série de tant de journaux était « un peu longue; qu'on n'avait pas pu retenir tons les noms à une première lecture , et qu'il faudrait aller successivement aux voix sur chaque journal. » — Cela fut accordé; puis on réussit à faire retrancher le mot de « collaborateurs, » comme trop

vaç>ue.

La discussion s'ouvrit sur chaque journal : elle était confuse et ridicule; plusieurs de ces journaux étaient à peu près ignorés; il y avait eu des erreurs

d(î noms et des confusions dans la rédaction de la liste.

Les hommes, pour qui le 18 fructidor avait été une combinaison politique , commençaient à craindre que cette révolution ne fût pas aussi facile à diriger qu'ils l'avaient espéré.

— « Il est évident, disait Quirot, (ju'on vous propose des mesures injustes et forcées. Veut-on nous faire proscrire en masse quatre-vingts journalistes ! — Il y en a peut-être dix salariés pai* l'Angleterre, comme Suard par exemple. Mais vous faites trop d'honneur à cette foule de folliculaires pour qui un journal n'est (pi' un moyen d'existence. »

— (( Ce sont tous de véritables coquins , » cria une voix.

Boulay , avec plus d'autorité , vint en aide à Quirot.

— c( Dans cette longue liste, dit-il, je ne connais bien que deux ou trois journaux; je ne puis voter sur les autres. Lorsqu'on doit prononcer une peine aussi grave, la plus petite erreur nous effraye; sachons nous élever au véritables idées de liberté. Lorsque le Corps législatif aura une saine direction, les journaux rentreront dans la ligne des convenances; l'esprit public suivra une autre voie. Punissons seulement les agents des consj)irateurs. Pensez-vous que tous ceux qu'indi- (pie le projet fussent soudoyés par l'Angleterre? Nous passerions ])our des Vandales si nous ne faisions pas des exceptions commandées par la justice et l'humanité. »

11 prit ensuite la défense d'un journal ([ui avait pour titre : V Historien ,, dont M. Dupont de Nemours était le rédacteur en chef, et qui avait pour collaborateurs

PROSCRIPTION DKS JOURNALISTKS. 409

beaucoup (riiommes éclairés et sages du parti modéré. Tallieu s'opposa à cette exception; il remarquait que les journaux écrits dans cet esprit étaient les plus dangereux pour un gouvernement né de la révolution, et qui voulait en maintenir tous les résultats.

Mais Dupont de Nemours était un économiste, appartenant à l'école philosophique; il avait inséré dans son journal des articles contre les croyances religieuses ; en outre, son caractère facile , son commerce agréable, lui donnaient beaucoup d'amis, entre autres M. de Tallevrand et M. Siéyès , protecteurs alors fort ])uissants.

M. Suard était assurément de tous les honnnes de lettres celui qui, par le goût et les idées, était le plus contraire à la révolution républicaine; ses opinions n'étaient pas excessives; il aimait beaucoup la liberté, mais aussi l'ordre social; sans être ni intolérant ni agressif, il avait pour tous ceux qui tenaient aux partis révolutionnaires un éloignement qu'il ne cachait pas. La critique était son seul titre littéraire; il y montrait plus de finesse que d'étendue, plus de mesure que de verve. 11 fuyait la controverse et la polémique, mais sa modération et son silence même laissaient souvent apercevoir le dédain. Ainsi il était, parmi les journalistes, celui pour qui l'école littéraire de la Révolution avait l'aversion la plus vive.

De là il arriva que M. Suard Fut condamné à la déportation pour un journal très-prudemment dirigé, qui n'avait nulle couleur royaliste, et qui n'était ])as soudoyé par l'Angleterre, quoi qu'en eussent dit, probablement sans le croire , les rédacteurs des listes de proscription. Leur empressement à servir cette haine littéraire avait même fait placer AL Suard

Mi) PKOSCRIPTION DES JUL'UNALISTKS.

dans la môme liste que les directeurs et les représentants.

Au contraire , M. Dupont de Xemours fut excepté malgré Tallien, sur la recommandation de Boulay et de C hé nier.

Après une conversation où plusieurs journaux trouvèrent des défenseurs, la liste fut réduite au nombre de quarante-deux. Mais la loi laissa toujours un va<j;ue arbitraire dans son exécution , puisqu'elle ne désignait pas les personnes qu'elle pouvait atteindre.

La liste ne fut publiée oi'ficiellement que deux ans après; les écrivains et les journalistes que le Directoire ])oursuivit en vertu de l'autorisation qui lui était donnée, étaient pour la plupart des hommes distingués par leur talent et leur esprit. Leur nom n'a point été oublié, et doit être rappelé ici : Laharpe , Fontane^, l'abbé du Vaucelle, Lacretelle, Michaud, l'aldjé de Boulogne, Fiévée, Beaulieu , Isidore Langlois , Richer-Sérizy , Royou , MM. Bertin, Gallais , Ladevèze.

Prescpie tous avaient été avertis de leur danger ; ils se cachèrent ou s'enfuirent. La ])()lice mit peu d'activité à les rechercher, de sorte qu'aucun d'eux ne fut conqiris dans les premiers convois de dé[)ortés. M. Lacretelle, qui avait été arrêté, fut, par la bienveillance d'un chef de la police, laissé dans une prison de dépôt, au lieu d'être conduit au l'em[)le , où étaient les représentants. Plusieurs passèrent à Tétranger ; d'autres restèrent dans des asiles hospitaliers, furent détenus momentanément ou exilés à lîle d'Oleron. Cette mesure de rigueur émanait [)lutot des bas-fonds du parti ré\olntionn;ùre que des meneurs ou du gouvernement. La liberté de la presse était anéantie; c'était le résultat impoi'tant pour rétablissement de la tyrannie.

ÉTAT DE l'opinion PUBLIQUE. 411

11 fallait pourvoir aux deux places de directeur que la proscription de Carnot et de Barthélémy laissait vacantes. Le conseil des Cinq-Cents, au nombre de deux cent soixante-trois membres, présenta dix candidats : François de Neufchâteau, Merlin, ministre de la justice ; le général Masséna, Garât, Gobier, le général Ernouf; Lecarlier, ancien député; Charles de La Croix; le général Augereau, Monge.

On savait d'avance qui les membres du Directoire voulaient pour collègues. Merlin souhaitait et méritait de siéger avec ceux qu'il avait si bien servis et qui allaient gouverner selon ses opinions. Le conseil des Anciens, au nombre de cent trente-neuf, le nomma pour remplacer Barthélémy : ce qui lui assurait, sauf les hasards de révolution, quatre années de fonctions. François de Neufchâteau, récemment choisi pour ministre de l'intérieur, homme de lettres plutôt qu'homme politique, remplaça Carnot. Les directeurs l'avaient désigné pour garder la place destinée à un autre quand se ferait la prochaine élection.

On ne songea point au général Augereau qu'on avait leurré de cet espoir afin d'exciter son zèle. Il en fut offensé, car il s'était flatté d'être devenu un homme politique.

.Maintenant tout était consommé : cette révolution était achevée facilement, sans que l'ordre public eût été troublé; la soumission était complète; une ère nouvelle allait commencer; la vraie république, telle que l'entendaient les hommes du 10 août et du 21 janvier, était réalisée.

Toutefois il leur était impossible de ne pas voir qu'elle était l'œuvre de la force, qu'elle n'était pas

A\2 KTAT DE l'oPIMON PUBLIQUE.

destinée à pousser des racines dans le sol de la France, et que l'opinion publique, contrainte et muette, garderait rancune à ce triomphe de la violence.

Un discours du général Jourdan exprima ce chagrin avec bonne foi, sans qu'il se rendît compte de la signification de ses aveux.

— « Il nous reste, représentants, une tâche à rem plir. Les ennemis de la République chercheront à répandre de la défaveur sur l'immortelle journée du 18 fructidor; ils chercheront à faire croire au bon peuple des campagnes que la liberté a été opprimée ; ils chercheront à persuader que ce mouvement s'est opéré contre le vœu du Corps législatif, et que vous n'avez pas été libres. »

Pour prévenir le bon peuple contre de telles idées, le général proposa de faire une adresse au nom du Corps législatif, afin de faire connaître ses véritables sentiments et sa vraie situation au peuple français. On fît donc une j)roclamation , ce qui n'était pas difficile, tant on avait depuis trois jours prodigué les lieux communs du mensonge, de f hypocrisie et de la déclamation.

Le calme régnait à Paris (pi'occupaient les troupes du général Augereau; aucun mouvement n'était à redouter dans les provinces. Le Directoire pouvait donc expédier pour le lieu de leur <lé])ortation les prisonniers qu'il avait enfermés au Temple.

Barthélémy n'y avait pas été transféré; il avait contiiuu'' à être détenu au Luxembourg. Le 19 fructidor au matin, le général Cheriu étaitvenu lui faire une seconde visite après lui avoir raconté, (pie Pichegru, VVillot et un grand nombre de représentants avaient été arrêtés sans résistance ; (pie tout s'était passé paisiblement,

que Paris était tranquille et soumis; il ajouta : — « Si VOUS consentez à donner votre démission, vous serez mis en liberté. — Je n'ai point souhaité d'être directeur, répondit Barthélémy, je ne voulais point accepter cette place; voici le premier jour où je tiens à la conserver. Je suis entré avec honneur au Luxembourg, je veux en sortir de même. »

Rewbell fut averti de cette réponse de Barthélémy et lui fit dire que s'il y persévérait, il aurait à s'en repentir; qu'il n'y avait pas un instant à perdre; que les Conseils étaient en délibération et le comprendraient dans une mesure sévère.

Cherin revint chez son prisonnier et lui répéta les conseils de Rewbell. Barthélémy perdit patience et répondit avec irritation : — « Votre Rewbell veut me déshonorer; il me tend un piège afin de me perdre dans l'opinion publique. Hélas! je sais ce qu'elle est aujourd'hui, et jamais je n'ai compté sur ce peuple qui laisse périr ses représentants, sans faire entendre la plus faible réclamation; mais je ne veux pas me déshonorer par un acte de lâcheté, ni répondre à une proposition qui m'est faite lorsqu'on exerce en même temps sur moi la contrainte et la violence. » — 11 ne fut donc plus question de la démission de Barthélémy, et il fut compris dans la proscription prononcée par les (Conseils législatifs.

Dans la nuit du 8 au 9 septembre \ le concierge du Temple avertit les prisonniers qu'ils allaient partir et que les voitures les attendaient. Ils descendirent et trouvèrent en bas Augereau et Sotin qui venaient

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