fructidor
d'amener Bartliéleniy. Le ministre, le général et le commandant militaire du Temple se congratulaient gaiement du succès qu'avaient obtenu leur habileté et leurs combinaisons. — « Voilà ce que c'est qu'une révolution, disait Sotin à Barthélémy ; nous triomphons aujourd'hui ; voire tour viendra peut-être. Puis, au moment du départ, il disait d'un air riant : — Bon voyage, messieurs. »
Augereau était dur dans ses paroles et insolent dans son maintien ; le sang-froid et la dignité des prisonniers lui donnaient un dépit qu'il cachait assez mal. Le valet de chambre de Barthélémy avait demandé et obtenu du Directoire la permission de suivre son maître ; Augereau lui dit après avoir lu cet ordre : — « Tu veux donc associer ton sort à des honmies qui sont perdus pour jamais ; quelque chose qui puisse arriver, sois sûr qu'ils n'en reviendront pas. — JMon parti est pris, répondit le brave Letellier, je ne quitterai jamais mon maître, je partagerai ses malheurs. — Eh bien! va, fanatique, tu périras avec lui, » ajouta Augereau, et se retournant vers l'escorte : — « Soldats , qu'on surveille cet homme-là d'aussi près que ces scélérats. » — Letellier se jeta aux genoux de son maître qui le serra dans ses bras.
Le Directoire avait d'abord ordonné que les déportés seraient emmenés dans des berlines; ils apprirent que, sur la demande d' Augereau, on y avait substitué des fourgons où l'on avait ajusté des espèces de cages formées de barreaux de fer ; ils y furent enfermés, et le convoi, composé de quatre fourgons, partit sous l'escorte d'un détachement de six cents hommes, traînant avec eux deux f)ièces d'artillerie. On les fit passer devant le Luxembourg, et les voitures s'y arrêtèrent un
moment; quelques-uns des représentants qui avaient voté pour cette dé])ortation de leurs collègues sortirent du palais, se mêlèrent à Tescorte, conversant avec les soldats, leur versant à boire; s'approchant des voitures, ils portèrent la santé des A^oyageurs, en leur parlant de la clémence du gouvernement.
Le commandant de l'escorte était un général Dutertre, condamné aux travaux forcés deux ans auparavant pour pillage, incendie et autres abominations commises dans la Vendée. Depuis que le Directoire avait voulu rallier à lui tous les hommes de cette sorte, le général Dutertre s'était représenté comme une victime de la réaction; on l'avait, malgré la loi, considéré comme compris dans l'amnistie . Augereau lui avait fait grand accueil et accordé toute sa confiance, en le chargeant de commander le Temple et de conduire les prisonniers jusqu'au port où ils devaient être embarqués.
Les quatre cages de fer contenaient seize prisonniers :
Laffon-Ladebat, président du conseil des Anciens, était un riche banquier de Bordeaux; on ne lui accorda pas même la permission d'écrire à ses employés pour mettre quelque ordre dans ses affaires. Barthélémy, Delarue, du conseil des Cinq-Cents; Barbé-Marbois, Pichegru, Willot, Rovère, Aubry, Murinais, Tronçon du Coudray, Bourdon de l'Oise, Ramel, Dossonville , Lavilleheurnois, Brotier, Letellier.
Duverne de Presle, dont la déclaration avait été produite parmi les pièces de la conspiration , avait été transféré du Temple dans une autre prison et ne fut point déporté.
Le convoi cheminait lentement, faisant environ dix
lieues chaque jour. En arrivant au lieu d'étape, on tirait les prisonniers de leur caiie pour leur faire passer la nuit dans quelque étroit cachot, mêlés aux criminels. Parfois les concierges, les administrateurs, les commissaires leur montraient des égards et de la compassion; ailleurs c'était le zèle hrutal ou l'insolence jacobine. Souvent la population semblait s'intéresser à leur malheureux sort. Une dame à Orléans se déguisa et prit l'emploi de servante d'auberge pour pénétrer jusqu'à eux : mais le général Du tertre écartait durement quiconque voulait s'approcher.
Mme de Marbois, qui était à Metz au moment du 1 8 fructidor, arriva à Blois pour faire de tristes adieux à son mari. On accorda un quart d'heure à leurs eml)rassements; elle était faible, malade; en sortant de la prison, elle s'évanouit; un capitaine de gendarmerie la releva et lui donna le bras jusqu'à l'auberge. Le Directoire en fut informé et le destitua.
Le général Dutertre, dans les villes où il passait, exigeait du receveur un payement pour fournir aux frais déroute. Comme en partant il avait reçu de l'argent à Paris, dès que le gouvernement fut instruit de ce procédé, il envoya un courrier portant l'ordre de faire arrêter cet homme .dont les opinions avaient fait oublier la conduite et la condamnation.
Longtemps après, lorsque M. Barthélémy et M. de Marbois furent de retour en France, Dutertre les pria de recommander un mémoire par lequel il sollicitait de rentrer au service. 11 assurait que les déportés lui devaient la vie, et produisait une instruction écrite qui lui avait été remise.
— (( Le général Dutertre se pénétrera si fort de la nécessité de prévenir la fuite, l'évasion ou l'enlèvement
des déportés, qu'eu cas d'attaque de quelque iudividu ou d'insulte, il doit agir militairement sur les condamnés plutôt que de se les voir ravir. «
11 ajoutait que des officiers de l'escorte avaient reçu verbalement, de deux membres du Directoire, des instructions particulières. Il n'avait point su en quoi elles consistaient, mais plus d'une fois ils avaient cherché à exciter des tumultes populaires, comme s'ils eussent voulu le mettre dans le cas de faire fusiller les prisonniers.
L'officier qui remplaça Dutertre ne fut ni moins dur ni moins injurieux. Enfin les prisonniers arrivèrent à Rochefort le 21 septembre, après douze jours de route. Ils ne traversèrent point la ville et furent conduits directement au bâtiment qui devait les transporter à Cayenne; il était commandé parle capitaine Jurien, qui depuis est devenu vice-amiral; il leur montra des égards bienveillants. Aussi fut-il remplacé dès le lendemain; de sorte que les mauvais traitements ne furent pas moindres à bord quà terre. Les instructions prescrivaient de leur donner la même nourriture qu'aux galériens : du biscuit et de la viande salée.
Les vents étaient contraires et on ne pouvait mettre encore à la voile. Le fds de M. Laffon-Ladebat arriva de Paris, espérant qu'on lui permettrait de revoir encore son père. Il se jeta dans une chaloupe et cria en a])prochant du bâtiment : — (c Je suis le fils de Laffon-Ladebat, accordez-moi la grâce d'embrasser mon père; » — le porte-voix lui répondit : — « Éloignez-vous, ou nous ferons feu sur la chaloupe. »
Les prisonniers étaient pour la plupart âgés, malades, rompus par la fatigue du cruel voyage qu'ils venaient de faire; on ne voulut différer le départ d'aun. 27
cuii (Feiitre eux; ou ue leur euvoya pas même un médecin. Lorsque les commissaires de la Couvenliou, au plus fort de la Terreur, faisaient déporter des prêtres, ils étaient traités avec beaucoup moins d'inhumanité. Toutefois les mousses, les matelots, les hommes de l'équipage se laissèrent peu à peu aller à la pitié et rendaient quelques services aux prisonniers, en leur procurant une nourriture moins mauvaise : c'était au risque d'être punis. Les chefs et les autorités du port ne cessaient pas d'être impitoyables.
La traversée fut de cinquante-deux jours. Le 8 novembre les déportés débarquèrent à Cayenne. Le gouverneur de cette colonie était alors un nommé Jeannet, neveu de Danton. Il leur fit d'abord un accueil convenable ; mais il n'avait pas encore vu le capitaine du bâtiment ([ui les avait amenés ; les instructions du Directoire ne lui avaient pas été remises. Ne sachant pas bien ce qui se passait en France, il ne comprenait pas connnent des honmies dont il connaissait le nom, la réputation, la situation sociale, avaient pu encourir un sort si cruel. Le ca])i laine lui expliqua les dépêches du Directoire, connue le Directoire avait expliqué le 18 fructidor au (>or])s législatif et à la nation, en racontant les borribles complots des royalistes. — '( Mais n'est-il pas vrai, disait Jeannet, (pie ces messieurs ont beaucoup souffert? — Oui, répondit le ca- ])itaine, oui, ils ont soulTert : si j'eusse exécuté mes ordres, je n'en eusse pas conduit un seul jusqu'ici. »
Les déportés apprirent le jour même que leur captivité n'était poiut finie et qu'ils ne vivraient pas librement daus ce lointain exil. Peu de jours après il leur fut siguihé ([U(^ le lieu fixé pour leur établissement était Sinaniar\, un des cantons les plus malsains de la
Guyane française. Toute réclamalion fut vaine. Jeannet se conformait aux instructions du Directoire. Désormais les déportés ne devaient plus compter sur ses égards ni sa pitié ; le neveu de Danton avait retrouvé sa docilité, à la fois craintive et empressée, pour servir une nouvelle tyrannie.
Ils furent donc envoyés à Sinamary; chacun devait y avoir provisoirement l'usufruit d'un arpent de terre; et en attendant qu'il fut en culture, la ration de matelot serait accordée au colon.
Ils y arrivèrent le 23 novembre. Un ancien officier, commandant du canton, en lisant les ordres du gouverneur et le décret de déportation, répondit au chef de l'escorte qui lui amenait les condamnés : — « Condamnés, dites-vous? ces messieurs n'ont pas été jugés; c'est une infamie que de les avoir envoyés ici. » — Cette noble parole lui coûta son emploi, et il fut renvoyé de la colonie.
Un colon établi depuis quelque temps dans une baraque isolée, au bord de la rivière de Sinamary, parmi une forêt marécageuse infectée par des branchages pourris dans la vase, vint saluer les arrivants; c'était un homme d'environ trente ans, vieilli par la fièvre. — {( Ah! messieurs, dit-il, vous descendez dans un tombeau. — Nous le savons, dit M. de Murinais, et le plus tôt sera le mieux. »
En avançant dans les terres, ils arrivèrent au fort de Sinamary qu'occupait une garnison de quatrevingts hommes , moitié nègres , moitié blancs. Les cases qu'on avait préparées pour recevoir les déportés étaient construites dans l'enceinte intérieure ; c'était encore une prison. On demanda à Murinais laquelle il préférait : — (( La plus proche du cimetière , »
répondit le vieillard ; — il mourut peu de jours après.
Une telle vie, le climat^ les vexations de chaque jour, menaçaient tous les déportés du même sort. Tronçon du Coudray tomba malade au mois de mai ; il écrivit au gouverneur en demandant à être transporté à Cayenne ; le commandant du fort y ajoutait son témoignage et ses sollicitations. — « Je ne comprends pas pourquoi , répondit Jeannet , ces messieurs ne cessent de m'importuner; ds doivent savoir qu'ils n'ont pas été euAoyés à Sinamary pour y vivre éternellement. » — Quelque temps auparavant il avait écrit : — « Les déportés se plaignent de moi; ils béniraient ma clémence, s'ils savaient les ordres que j'ai reçus. »
Ainsi s'accomplissaient les intentions du Directoire; ainsi était remplie la promesse du rapporteur de la loi de déportation : — « Pas une goutte de sang ne sera versée par cette mesure conforme à la justice et à l'humanité. Nous nous débarrasserons ainsi de ceux qui ne veulent pas du régime de la lil)erté. » — C'était le tribunal révolutionnaire avec la j)rocédure de moins et rhyj)oci'isie de plus.
Tronçon du Coudray mourut; Bourdon de l'Oise le même jour; puis Lavilleheurnois, Brotier, Rovère et Gibert-Desmolières; il était arrivé avec un convoi de cent-(piatre-vingts prêtres, cpii furent traités avec encore plus de barbarie et de négligence. Ils moururent presque tous; ])Our eux la déportation fut un véritable massacre. Huit des condamnés du 18 fructidor réussirent à s'échapper. — Pichegru, Willot, Delarue, Barthélémy, Ramel, Dossonville, Letellier, Aubry.
Le récit du 18 fructidor n'eut pas été complet; le tribunal de la postérité n'aurait pas été suffisamment in-
formé, si, après avoir rapporté comment les révolutionnaires de 1793, offensés dans leur orgueil, inquiets pour leurs intérêts, résolurent de garder à tout prix le pouvoir dont ils s'étaient emparés, nous ne racontions ])as qu'ils employèrent, pour s'y maintenir, les mêmes violations de la justice et de Thumanité qui leur avaient servi à le conquérir.