I. Tliibaudoaii
leurs il n'avait aucun goût aux théories qui proscrivaient à jamais le retour de la monarchie, et il avait [)arfois la pensée (prun moment pourrait venir où il traiterait pour une restauration.
Le mouvement d'opinion fut si vif, et la voix publique paraissait tellement unanime que la commission et les amis de Siéyès comprirent qu'il ne serait pas sage d'insister sur son projet. Ils lui proposèrent de le retirer et d'en présenter un autre ; il leur répondit : — (( Vous m'avez demandé un habit neuf, je vous Tai donné; s'il vous paraît trop long, raccourcissez-le; s'il vous semble trop large, rétrécissez-le ; mais je n'y changerai rien. )>
Telle était la nature de son esprit. Après avoir dit que le tiers état était toute la nation , il en avait tiré la conclusion logique qu'il fallait expulser du territoire ceux qui n'étaient point de la nation; ne point admettre cette démonstration était à ses yeux manquer d'intelligence, raisonner faux ou se résigner, par faiblesse de caractère, à être inconséquent. Quand il était obligé de convenir que la scission de la nation française en deux peuples , que ce fait posé en principe n'était pas conforme à la réalité, il ne renonçait pas à son raisonnement et pensait que la société avait tort de conserver des préjugés et de se faire des opinions fausses.
Ainsi, se promenant un jour aux Champs-Elysées, pendant que s'agitait la question du bannissement de la noblesse, il regardait passer quelques voitures, bien rares à cette époque de ruine et de misère; réfléchissant à ce siane de distinction entre le pauvre et le riche, entre le piéton et le citoyen qui roulait en carrosse, il reconnaissait ce penchant indomptable qu'é- IL 29
/|50 PROJET DK liANMH LES NOBLES.
[)r()uve un lionmie supérieur à un autre, de constater cette (lifterence de situation. De là, se souvenant sans doute qu'un Père de l'Eiilise avait défini la noblesse « une richesse invétérée, » il disait à son interlocuteur : — (( C'est à causi; de cela que notre loi sur l'expulsion de la noblesse sera rejetée. «
Du reste Siévès, (pii aimait son repos, à qui la discussion était iusu])j)ortable et qui avait plus d'obstination dans res})rit (jue de courage dans le caractère, confiait liabituelleinent la défense de ses idées et dé ses plans à un champion docile et dévoué, sauf à se plaindre de son insuffisance, lorsque la proj)osition n'obtenait pas de succès,
La discussion avait été animée; déjà de vives paroles avaient été prononcées ; des orateurs de toutes les nuances d'opinion étaient encore inscrits pour combattre le projet. Tallien annonçait « qu'il démasquerait ces gens-là, qu'il enlèverait l'épiderme à l'abbé. » Parlant, pour ainsi dire au nom de Barras dont il était l'ami le plus intime, il comptait dénoncer cette mesure comme parliculièrement dirigée contre Barras et le général Bonaparte, nobles tous les deux. — «Nous ne souffrirons ])as tant d'injustice et d'ingra(itud(% » disaient les courtisans du Luxemhourg-.
La counnission retira sou projet et en présenta un autre qui se l)oriiait à déclarer que les ci-devant nobles n'étaient pas citoyens français, hormis un grand uond)re (rexceptions.
Le nouvel exposé des motifs que prononça M. lioulay, loin d'être un désaveu de son |)remier discours, en maintenail les priucij)es et répondait aigrement aux objections (ju'il avait suscitées. — u C'est par condescendance jiour une opinion erronée, cpie nous ne per-
sistons pas dans notre premier projet, disait-il ; il n'en est pas moins vrai que nous le regardons comme bon en principe, politique en soi et comme essentiellemenl conforme à la Constitution ; mais nous avons vu qu'il donnerait lieu à des déchirements plus funestes que la mesure ne serait utile, et à des divisions entre les républicains qu'il faut à tout prix éviter. »
La commission et Siéyès étaient tellement compromis devant la grande majorité de l'assemblée , que Chénier, en prenant soin de dire qu'il était opposé au premier projet, se regarda comme obligé à prendre la défense de ses auteurs , de leurs doctrines et de leurs sentiments républicains.
Le texte du nouveau projet ne reproduisait plus les rigueurs du bannissement et de la déportation; mais priver une classe entière des droits civiques, c'est-àdire appliquer à de nombreux citoyens une peine sans imputation de délit et sans jugement, c'était encore une énormité.
La discussion aurait manifesté entre les républicains une division qui était redoutée comme funeste. Avant qu'elle fût ouverte, on demanda la clôture. La première épreuve fut douteuse : alors les orateurs traitèrent la question d'urgence; ils parlèrent des vaines théories, des systèmes abstraits, de la métaphysique, qui étaient substitués au texte précis des lois, et de la Constitution. — « Le premier projet, disait-on, avait les caractères de la férocité, de la barbarie; le second conserve la violation des lois et l'injustice. — Placerez-vous dans la main du Corps législatif le pouvoir le plus abusif, le plus contraire à tous les principes? Vous vous croyez permis de déclarer que tous les nobles ne sont pas citoyens : qui empêchera une prochaine législature de
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proiioMcer la môme m(3suj'(' contre tous les rentiers , tous les iuocats ou tous les uéj^ociants? » — Ces objections Curent mal accueillies |)ar la majorité de l'assemblée. Dès que les dis])ositi()ns ri<T;oureuses et cruelles étaient efîacées , une loi (|ui réduisait les nobles à la condition d'ilotes', convenait beaucoup aux révolutionnaires |)our (jui avait été fait le 18 fructidor; elle les maintenait dans leui's privilèges, et les constituait en aristocratie réj)ublicaine.
Le ])rojet de loi fut donc adoi)té , mais c'était un complet avortement de la pensée de Siéyès, un échec pour l(is intérêts de la Révolution.
Priver les nobles du droit de cité et les déclarer incompalibles avec les fonctions publicpies, ne changeait rien en fait à la situation actuelle. Pourquoi les nobles auraient-ils volé dans les assendjlées primaires, puis- ({ue les élections où ils obtiendraient la majorité seraient annulées? ('omment auraient-ils pu prétendre à des emplois, à la nomination du gouvernement ou du j)arti dominant?
ï.e décj'et resta pour ainsi dire enseveli dans le Bul- Irli/i des Lok. Il conq)ortait des e\ce|)tions nombreuses : Membres di^s diverses assemblées nationales; mendjres actuels du Directoire exécutif; ministres; militaii'es en activité de ser\ice; puis venait une catégorie dont la définition était si vague (ju'elle pouvait jnultiplicr les e\ce|)tions au gré du gouvernement: a (\vv{\ (\u\ axaient contribué à conquérir la liberté, à londer la IVépublicpie , à la défeiulre par leur courage, à la servir dans les fondions civiles et milit^iires, ou (pii étaient reslévS constannuent lidèles à la cause répu-