I. Thibaudcau
PROJKT DE BA>MR LF.S NOIJLES. 453
blicaine, » étaient admis à fournir des preuves de leur conduite.
La résolution du conseil des Cinq-Cents fut portée aux Anciens et n'y fut discutée que plus d'un mois après ; tant cette question avait peu d'intérêt. Baudin des Ardennes et Laussat parlèrent contre l'adoption , mais elle fut votée sans difficulté.
Un paragraphe disait qu'une loi particulière déterminerait incessamment en quelle forme serait faite la preuve nécessaire pour être admis dans la dernière catégorie. Cette loi ne fut jamais rendue ; elle était inutile.
La proposition de Siéyès, les motifs allégués pour la soutenir, l'accueil qu'elle rencontra, sont un épisode important dans l'histoire des opinions révolutionnaires. En aucune occasion, elles n'ont été exprimées d'une manière aussi nette et aussi absolue. Jamais il n'a été plus évident qu'elles n'avaient pour mobile ni l'amour de la liberté, ni un véritable patriotisme. L'envie les avait inspirées aux hommes qui se croyaient par leur esprit, ou plutôt par l'idée qu'ils avaient d'eux-mêmes, au-dessus de leur position sociale. M. Siéyès, quelle que fût sa supériorité réelle, avait souffert de ne pas tenir dans la société le rang où l'appelait son orgueil. Il eût voulu transporter à la prééminence de l'esprit les privilèges de la naissance. Il en avait la hauteur et les dédains; lui aussi voulait dompter par la force et le despotisme les opinions qui lui étaient contraires. — Mais cette même haine pour les supériorités s'était manifestée d'étage en étage. L'esprit révolutionnaire n'endurait pas plus la hiérarchie des intelligences que l'aristocratie nobiliaire. Quoique Siéyès se regardât comme très-logique, il était moins conséquent que Babeuf et l'arrière-ban des socialistes.
Le mauvais succès de celte tentative était une nou- \ elle preuve (|ue la consj)irati()ii royaliste dénoncée, pour servir de [)rétexte au 18 fructidor , n'était point réelle. Le Directoire et le parti révolutionnaire avouaient ainsi quils iravaient [)as à ])uiiir ni à réprimer un parti de conjurés; cequ'ils avaient craint, c'était ro{)inion publique. Comme de jour en jour elle tendait davantage à les dé[)Osséder du pouvoir; comme de libres élections auraient consommé leur ruine , ils avaient renouvelé le 13 YCiidémiaire afin de supprimer la liberté, électorale et d'interdire du droit politi([ue une partie des électeurs.
Mais la République n'eu acquérait point [)lus de stabilité; elle semblait plus encore qu'auparavant une pbase de la Révolution et non point un gouvernement définitiC; elle était une domination provisoire, une suppression de la liberté; et connue cette dictature usurpée avait été conquise en prenant j)our auxiliaire la faction anai'cliique, incompatible avec toute autorité régulière, la lutte devait maintenant être soutenue contre les ennemis de Tordre public, contre les bommes qui ne pouvaient endurer une conduite raisonnable, lors même (]u'elle était calculée sur leur intérêt bien entendu. Le Directoire allait désormais llotter entre une faiblesse complaisante pour les Jacobins, et le danger de leur résister sans avoir pour auxiliaire un j)arti modéré.
lu autre péril le menaçait; le 18 fructidor avait été accompli non plus eu employant la force armée contre ime sédition j)opulaire, mais eu em[)runtant Tautoriti' militaire, en mett;nit à la merci d'un général le sort du gouvernement, en lui livrant le Corps législatif. L\)|)ération avait été facile : la population était restée immobile; une complète révolution dans
TEtat s'était accomplie par la consigne d'un chef cFarniée. L'exemple était donné , et chacun pouvait prévoir conniient finiraient le Directoire et la (Constitution de l'an m. Ce n'était point par dévouement à la personne de Barras ou de Rewbell, ni par zèle pour la loi républicaine qu'Angerean avait dirigé ses soldats contre la représentation nationale; il avait agi sous l'inspiration du parti jacobin. En oljéissant aux directeurs, il les regardait comme les défenseurs de cette cause. Les auteurs et les conseillers du 18 fructidor n'oubliaient pas combien était à redouter la faction séditieuse qu'ils avaient eue à combattre au r"" prairial , et qui, sous la direction de Babeuf, venait de conjurer leur perte; mais Augereau n'était point à craindre : il n'avait nul discernement; il ne jouissait d'aucune considération. Les prétentions ambitieuses qu'il laissait voir ne pouvaient trouver d'appui dans la région politique. Il était le lendemain, comme la veille, un général de division de l'armée d'Italie, à qui son chef avait confié une mission, qu'il venait d'accomplir autrement que le portaient ses instructions.
Le parti jacobin pouvait employer, ou plutôt accepter, l'autorité et les projets d'un général d'une tout autre importance. Hoche, par ses opinions, par ses amitiés, par son désir de gloire, par son caractère avide d'autorité et de domination, seml)lait appelé à devenir le protecteur d'une répul)lique où régneraient, sous une autorité absolue, les intérêts, les passions et les préjugés révolutionnaires. 11 était sincère dans ses opinions; sa crainte d'une contre-révolution, sa haine pour la France ancienne et pour tous ceux qui la regrettaient, étaient indépendantes des espérances aml)itieuses qu'il pouvait avoir. Ainsi, le 18 fructidor,
AM) SITUATION m bIHKCTOlIJK
encore qu'on n'eut pas voulu le lui laisser accomplir, et qu'on Teût, pour ainsi dire, désavoué et compromis, lui causa une joie extrême. C-ette nouvelle ranima ses forces défaillantes. Barras s'était empressé de la lui annoncer, mais sans lui douiuM' aucun détail, sans lui apprendre quel usage le gou^ernement directorial allîiit faire de la victoire, (]U(41es mesures il prendrait, quelle conduite il se proposait de suivre.
N'y être ])Our rien, n'être ])oint consulté, être laissé dans cette ignorance, il y avait de quoi s'émouvoir et s'agiter. — « La lléj)ublique a été sauvée, jeu demeure d'accord, écrivait-il à son ami le général Clierin; mais comment.^ Quels ont été les coopérateurs du Directoire? Quelle route va-t-on prendre? Je devrais être
éclairé sur tout cela On a ga^né la bataille; mais il
faut en assurer le succès par la conduite ultérieure. S'endorjuir après la victoire, c'est vouloir qu'elle s'enfuie— Quel avantage vendémiaire apporta-t-il à la République? rien ou peu de cbose. Si , après cette affaire, on eût cassé les élections cbouannes, nous n'aurions pas vécu deux ans dans une anxiété cruelle
Faites bien entendre que vous agirez avec modération, mais avec fermeté.... Qui counuandera les armées? iMoreau revieudra-t-il? Songez que je ne j)ourrai vivre en bonne intelligence avec des généraux qui ont protégé des émigrés et leur ont donné des j)asse-ports ; je serai contraint de faire une épuration. »
Il insistait ])Our conserver l'administration des pays conquis; il recommandait une ré})ubli(jue cisrbénane (pii se formait sous ses auspices; car il s'iiupiiélait des conditions de paix, qui étaient en ce moment négociées |)ar le général Bonaj)arte, et il avait envoyé ses j)rojels au Directoire. Il craignait que la liste des déportés ne
MOREaU révèle les LNTRIGUES DE l'ICHEGRU. /|57
fut pas assez nombreuse, qu'on en laissât échappei' (pii pourraient susciter une guerre civile; des aversions particulières se joiiïuaient à son désir de mesures
viooureuses. Il craignait que le uénéral Mathieu Dumas ~ (le
n'y fût point compris.
Une lettre adressée au ministre de la suerre était encore plus dictée par une opinion exaspérée et violente : — « Les royalistes ne nous auraient pas déportés ; mais puisqu'on a pris la mesure sage et généreuse de la déportation, ])our(pioi n'y avoir pas compris les coupables les plus dangereux? Le triage est bien fait; mais il y a beaucoup d'omissions. »
xMalgré ses relations intimes avec le parti des révolutionnaires exaaérés, malaré le lanc^aue qu'il tenait souvent, Hoche n'était point odieux à l'opinion modérée, prise dans sa généralité et à part de l'esprit de parti. Sa gloire militaire, la conduite, plus mesurée et plus humaine que sa parole, qu'il avait tenue dans la guerre civile de l'ouest, l'honneur de l'avoir terminée, lui donnaient une situation considérable. Après le 18 fructidor, les regards se tournèrent vers lui. On croyait qu'il inquiétait le Directoire, et le public lui en savait gré, sans pourtant s'attendre à lui voir prendre prochainement quelque grande résolution.
Le gouvernement, loin de lui montrer aucune méfiance, joignit sous son commandement l'armée du Rhin à l'armée de Sambre-et-Meuse. Le général Moreau n'avait point conservé de rapports intimes avec Pichegru, mais il était estimé du parti modéré et en correspondance avec quelques-uns des hommes importants de la majorité opposée au Directoire. Les généraux qui l'entouraient, sans professer hautement
-^158 MORKAU RÉVÈLE LES INTRKilES DE IMCHE(;RL.
aufiiiic opinion , étaient loin dn républicanisme révolu lionnaire des années d'Ilalie et de Samhre-et-Meuse. 11 était donc très-sus|)eet au Directoire. Dès le 17 fructidor, au moment où toutes les mesures étaient prises pour la journée du lendemain , Tordre fut envoyé au i2;énéral Moreau de se rendre à Paris. 11 le reçut le 22* et répondit le 23, en (ransmettant une proclamation qu'il venait d'adresser à son armée pour lui faire connaître les mesures qu(^ le gouvernement venait de prendre contre les conspirateurs, et entre autres contre Picbegru. 11 ajouta que ce général s'était rendu indigne de la confiance qu'il avait longtemps inspirée à toute la Républiqne et surtout aux armées. Moreau attestait à ses compagnons d'armes et à la France que Picbegru était en effet coupable de trabison, et que des papiers saisis dans le fourgon d'un général ennemi lui avaient prouvé ses rapports avec Condé et les agents du prétendant. — « On me croyait, disait-il, l'ami de Picbegru : dès longtenq)s je ne l'estimais pins. Vous verrez que personne n'a été plus conq)romis que moi. Tous les projets étaient fondés sur les revei's de l'armée que je connnandais et dont le conrage a sauvé la Républicpie. »
Le général, dans sa lettre au Directoire, annonça rpi'il allait partir, après avoir assuré la trancjuilité de l'armée et lait arrêter (piel({ues bonnnes conq)romis dans cette correspondance.
En même temps que cette lettre, il en arriva une autre adressée au citoyen Bartbélemy, mais datée du 19 fructidor, jour où les événements de la veille ne j)ouvaient pas être connus à Strasbourg, car il n'y