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qu'une, afin que l'ennemi se trouve entre l'armée d'Italie et celle-là Quant à Tarmce d'Italie, je vous assure qu'elle est divine de la République, et que si les choses se rompent, les Autrichiens le payeront. »
En recevant cette lettre, le Directoire délibéra sur la reprise des hostilités : la majorité voulut que l'armistice fut rompu tout de suite. Carnot et Barthélémy demandèrent que leur protestation fut écrite sur le registre. Les triumvirs se troublèrent, et la question fut ajournée. Quinze jours après, la discussion se renouvela; luie scène violente se passa entre Carnot et Barras : ils se dirent de grossières injures. L'un maintenait que les préliminaires de Léoben devaient être confirmés par le traité de paix; l'autre répondait que c'était vendre la République. Voulant toutefois justifier le général Bonaparte d'avoir signé ces articles, il prétendait que la mauvaise situation où se trouvait rarmée d'Italie l'avait contraint à accepter des articles honteux.
Au moment de cette ii^noble altercation, il ne s'ai^issait plus de rompre l'armistice. Les négociations d'Udine recommençaient; l'impératrice avait décidé l'empereur à envoyer des pouvoirs à ses plénipotentiaires ])Our conclure le traité.
Mais la négociation allait être continuée sous l'autorité et la direction du baron de Thugut , chef du parti opposé à la paix. Le général Bonaparte, qui n'avait pas voulu y prendre part tant que les plénipotentiaires autrichiens n'auraient pas des pouvoirs suffisants, se lendit à Udine dans les derniers jours d'août, et s'installa dans le château de Passeriano, à quatre lieues de la ville, sur les bords du Tagliamento.
Ce fut à Passeriano que le général Bonapai'te reçut la nouvelle du 18 fructidor. D'abord il s'en félicita, sous
le rapport des négociations dont il s'occupait avec le désir de les conduire à bonne fin ; mais lorsqu'il connut mieux le caractère et les détails de celte révolution, il comprit que, politiquement, sa position était moins assurée; que son influence sur le Directoire serait moindre qu'auparavant; qu'il allait être en butte à sa méfiance et à sa secrète inimitié. L'état de la France devenait aussi plus confus, plus désordonné. C'était un motif pour achever son œuvre et pour conclure la paix. Il voyait en même temps la nécessité d'agir hardiment, avec indépendance et autorité. Si la négociation était rompue, la responsabilité pèserait sur lui dans l'opinion publique et dans l'avenir. Si , au contraire , il se donnait la gloire de pacificateur, après avoir obtenu la gloire de vainqueur et de conquérant; si c'était un traité signé de lui, qui assurait à a France, la Belgique, la rive gauche du Rhin, la Savoie et le comté de Nice ; s'il était le fondateur d'une grande république italienne destinée à assurer l'indépendance de la péninsule, sa grandeur et l'idée que la France et l'Europe auraient de lui ouvraient devant lui l'immense perspective qui remplissait déjà son imagination.
Il commença donc par prendre un ton altier et menaçant envers le Directoire, et résolut de hâter la signature de la paix; d'autant plus qu'il voyait qu'on avait l'intention de recommencer la guerre et peutêtre de donner un rôle important au général qui commanderait l'armée du Rhin; il indiquait Desaix, dont le caractère, la vaillance et l'habileté étaient connus des armées françaises et étrangères, Desaix qui venait de se donner à lui avec admiration et affection. Au lieu de faire un tel choix, on confiait le sort de la II. 31
guerre à Augereau, dont les opinions étaient insensées, le caractère sans garantie, et le talent inégal à la position (le général en chef. Au total , il lui était facile de prévoir que la guerre, sous l'autorité d'un gouvernement tel qu'était maintenant le Directoire, serait une chose impraticable. Or, il ne pouvait pas douter que s'il tardait à conclure la négociation, elle allait être rompue.
Barras lui écrivait le 8 septembre-: — «Termine la paix, mais une paix honorable ; que le Rhin soit notre limite; que Mantoue soit à la république cisalpine, et que Venise ne soit pas à la maison d'Autriche. Voilà le vœu du Directoire épuré; voilà ce que veut l'intérêt de la République : ... La paix, la paix, mais non pas l'infâme proposition de Carnot. »
Le ministre des relations extérieures envoyait des instructions encore plus significatives : — « Le Directoire ne veut pas ratifier le traité passé avec le roi de Sardaigne : un des articles garantit à ce prince la sûreté de son royaume. Or, nous ne pensons pas donner aux rois une garantie contre les peuples; un tel engagement nous conduirait à faire la guerre aux principes pour lesquels nous avons combattu jusqu'à présent. Le Piémont deviendra ce qu'il pourra entre la France et Tltalie, l'une et l'autre libre.
« C'est M. de Thugut qui est le souverain de Vienne, c'est lui qui prêche la continuation de la guerre, malgré Tempereur et le vœu des peuples. » — A ce propos, le ministre racontait comment M. de Thugut était un homme vénal et qu'on en pourrait fournir la preuve.
— « Nous travaillerons à tourner l'opinion de l'Europe en notre faveur, c'est une arme que nous ne
devons pas négliger. Nous démontrerons que les cours de Vienne et de Londres étaient d'accord avec la faction qui vient d'être abattue chez nous. Les négociations de ces deux cours et les mouvements de l'intérieur allaient ensemble : Clichi et le cabinet de l'empereur avaient pour objet commun et manifeste le rétablissement d'un roi en France et une paix honteuse pour nous.
(( Si vous trouvez que la négociation ne puisse pas être menée à bien, vous poursuivrez le plan d'expulser la maison d'Autricbe et vous ne respecterez plus la neutralité de la Toscane. »
Un autre témoignage de la volonté qu'avait le Directoire de renouveler la guerre révolutionnaire et européenne, c'était la rupture soudaine des conférences de Lille. Dès le 13 septembre, de nouveaux plénipotentiaires y avaient été envoyés : Treilhard et Bonnier étaient venus remplacer Maret et Le tourneur.
A la première entrevue, Treilhard parla ainsi à lord ]\Ialmesbury : — « Avez-vous des pouvoirs pour restituer à la République française et à ses alliés toutes leurs colonies? — Non, répondit le plénipotentiaire anglais.— Eh bien ! allez-en chercher, répliqua Treilhard.» — Le lendemain , lord Malmesbury reçut ses passeports et Tordre de partir dans les vingt-quatre heures.
En même temps, sous la protection de l'armée française, la république cisrhénane projetée par le général Hoche , prenait une sorte de consistance : des arbres de liberté étaient plantés sur les bords du Rhin.
Le général Bonaparte n'avait donc pas un moment à perdre. Le seul moyen de réussir à empêcher la guerre, et de signer la paix, était de proposer à l'Autriche des conditions satisfaisantes , sans se conformer aux inten-
tioDs du Directoire, ni aux instructions de son ministre. Un projet d'articles fut concerté avec le marquis de Gallo ; le comte de Meerfeldt fut chargé de le porter à Vienne.
Le 21 septembre, le général Bonaparte écrivait : — « 11 serait possible qu'avant le 1" octobre, M. de Meerfeldt revînt avec l'instruction de signer la paix aux conditions suivantes :
— (( La ligne de TAdige à l'empereur, y compris la ville devienne. — La ligne de l'Adige à la république cisalpine , et dès lors iMantoue. — La rive gauche du Rhin, y compris Mayence. — L'empereur n'entrerait en possession de l'Italie que lorsque nous entrerions dans les remparts de Mayence. — Corfou et les autres îles à nous. Ce qui nous manque pour arriver jusqu'au Rhin serait arrangé dans la paix avec l'empire.
(( 11 faut que je sache si votre intention est d'accepter
ou non ces propositions Si votre ultimatum est de
ne pas comprendre la ville de Venise dans la part de Tempereur, je doute que la paix se fasse, et les hostilités recommenceraient au mois d'octobre. » — Puis il énumérait les forces avec lesquelh^s rAulriche entrerait en campagne, et montrait combien l'armée d'Italie était insuffisante : — k Alors je ferai revenir les dix mille hommes que je renvoyais dans l'intérieur; alors il faudrait ratifier le traité passé avec la Sardaigne, ce qui me donnerait huit mille hommes. Malgré ces mesures, l'ennemi serait encore plus fort que moi. Si je prends l'offensive, je le bats, et quinze jours après le premier coup de fusil, je suis sous les murs de Vienne; s'il prend l'oiYensive avant moi, tout devient très-douteux.
«Mais lorsque j'approcherai de Vienne, j'aurai sur
les bras tout le reste des forces autrichiennes. 11 faudra donc que les deux armées du ïlliin, réunies en une seule, soient en Bavière pour presser l'ennemi entre deux masses. )>
Ainsi, sans dire précisément que sa résolution était de conclure la paix , le général Bonaparte montrait au Directoire les difficultés, les dépenses et les dangers d'une nouvelle guerre : — « Je vous prie, citoyens directeurs, de donner la plus grande attention à la présente lettre ; la destinée de TEurope sera indubitablement attachée aux mesures que vous prendrez. »
Ce fut à ce moment qu'arrivèrent l'aide de camp d'Augereau, Lavalette et Bottot, qui lui firent connaître plus complètement les dispositions du Directoire. Il jugea encore mieux de la conduite qu'il devait tenir.
Bottot fut chargé d'une réponse où le général Bonaparte insistait sur l'affaiblissement de sa santé, son besoin de repos , son découragement : — « Je suis incapable des grandes choses qui me restent à faire; je vous ai demandé un successeur, je ne suis plus en état de commander. »
Sans discuter les instructions, écrites ou verbales, qui lui avaient été remises, il se bornait à une seule observation : — (dl m'a dit, de votre part, de révolutionner rilalie. Je lui ai demandé comment cela devait s'entendre; il n'a pu me donner aucune explication. Je vous prie de me faire connaître vos ordres j)lus clairement. «
Le Directoire avait destitué le général Clarke, et semblait disposé à traiter avec une extrême sévérité l'ami et le correspondant de Carnot. Le général Bonaparte ne pouvait lui rendre le caractère officiel de ministre plénipotentiaire; il continua à le garder près de lui comme négociateur. En écrivant au ministre des rela-
A8G DIFFICULTÉS TOLR CONCLURK LA PAIX.
lions extérieures pour demander qu'un poste diplomatique lui fut confié, il s'exprimait ainsi :
— « Je ne cherche pas s'il est vrai que ce général ait été, dans l'origine, envoyé pour être mon espion; si cela était, moi seul aurais le droit de m'en offenser, et je déclare que je lui pardonne. Sa conduite dans la négociation a été bonne et loyale ; il y a mis beaucoup de bonne volonté, de zèle et même une sorte de caractère. Sous peine de commettre la plus grande injustice, on ne doit pas le perdre. On lui reproche d'avoir écrit ce qu'il pensait des généraux de l'armée d'Italie. Si cela est vrai, je n'y vois aucun crime. Depuis quand un agent du gouvernement serait-il accusé de faire connaître ce qu'il pense des généraux auprès desquels il se trouve?... On dit qu'il a écrit beaucoup de mal de moi; Il avait le droit, peut-être même le devoir, de l'écrire au gouvernement. Cela serait vrai , que ce ne peut être un motif de proscription.... La morale publique est fondée sur la justice : loin d'exclure l'énergie, elle en est, au contraire, le résultat. »
M. de Meerfeldt, lorsqu'il apporta à Vienne les conditions proposées par le général Bonaparte, trouva les esprits mieux disposés ; elles étaient avantageuses. D'ailleurs, M. de Thugut ne voulait pas réellement la guerre. Les retards et les difficultés qu'il apportait dans la négociation avaient eu pour principal motif les idées fausses cpi'il se faisait sur l'état intérieur de la France ; il espérait que le Directoire succomberait dans sa lutte avec le parti modéré, et qu'à ce moment l'Autriche obtiendrait la paix sans l'acheter à un si grand prix. Ainsi, le 18 fructidor avait agi sur son esprit; il voyait que les propositions du général Bonaparte étaient son ultimatum. Les rejeter, c'était
COiNFÉRENCES d'uDINE. 487
rouvrir les hostilités et courir une chance qui effrayait Tempereur, sa cour, une partie de ses conseillers et même de ses généraux.
Le comte de Cobentzel avait alors en Autriche la réputation d'un habile politique; il avait acquis l'expérience des affaires à l'époque où elles étaient traitées par le prince de Kaunitz et le duc de Choiseul , où le grand Frédéric et l'impératrice Catherine gouvernaient personnellement les relations extérieures de leurs cabinets et conduisaient les négociations. Depuis que la révolution française avait changé toutes les allures de la politique, M. de Cobentzel était dans une sorte de disgrâce et avait été placé à l'ambassade de Saint-Pétersbourg.
Lorsque commencèrent les négociations d'Udine, au moment où le cabinet autrichien demanda que la paix fût traitée dans un congrès européen , on fit revenir M. de Cobentzel et on le destina aux conférences de Lille, où l'on espérait négocier de concert avec l'Angleterre.
Cette espérance était déçue; mais la cour de Vienne pensa que M. de Cobenzel était, de tous les plénipotentiaires qui pourraient être employés à traiter avec le général Bonaparte, celui qui, par l'influence de sa réputatioU;, de son habileté, de ses manières distinguées, pouvait conclure dans les meilleurs termes cette pacification, devenue désirable et urgente. Le comte de Meerfeldt retourna d'abord à Ldine; il était chargé de remettre au général Bonaparte une lettre autographe de l'empereur; elle était conçue en ces termes •
«Monsieur le général Bonaparte, lorsque je croyais avoir donné à mes ministres plénipotentiaires toutes les facihtés pour terminer l'importante négociation
488 CONFÉRENCES d'uDINE.
dont ils sont chargés, j'apprends avec autant de peine (|ue de surprise que , s'écartaut de plus en plus des sti])ulations des préliminaires, le retour de la tranquillité dont je désire faire jouir mes sujets, et que la moitié de l'Europe désire si sincèrement, devient chaque jour plus incertain.
'c Fidèle à remplir mes engagements , je suis prêt à exécuter tout ce qui a été arrêté à Léohen, et je n'exige que la réciprocité d'un devoir aussi sacré : c'est ce qui a déjà été déclaré en mon nom, et que je n'hésite pas à déclarer moi-même. Si peut-être quelques-uns des articles préliminaires étaient devenus d'une exécution impossible par les événements qui leur ont succédé et auxquels je n'ai aucune part, il serait nécessaire de leur en substituer d'autres également adaptés aux intérêts des deux nations et conformes à leur dignité, les seuls auxquels je puisse jamais donner la main. Une ex])lication franche et loyale, dictée par le même esprit qui m'anime , est la seule voie qui puisse conduire à ce but salutaire. Afin d'accélérer autant qu'il est en moi et de mettre fin à l'état d'incertitude où nous sommes, et qui n'a déjà que troj) duré, je me suis déterminé à faire partir pour le lieu des négociations actuelles M. le comte de Cobentzel; il est en possession de ma confiance la plus étendue, instruit de toutes mes intentions et muni de mes pouvoirs les plus amples. Je l'ai autorisé à écouter et à recevoir toute proposition tendant au rapprochement des deux parties, d'après les principes d'équité et de convenance réciproque, et à conclure en conséquence.
« Après cette nouvelle assurance de l'esprit de conciliation qui m'anime, je ne doute pas que vous ne sentiez que la paix est entre vos mains, et que de vos
CONFÉRENCES d'ldINE. 489
délerniinations dépendra le ])onlieur ou le malheur de plusieurs millions d'hommes. Si je me suis trompé sur le moyen que j'ai cru le plus propre à mettre fin aux calamités qui désolent depuis longtemps l'Europe , j'aurai du moins la consolation d'avoir épuisé tous ceux qui dépendaient de moi ; les suites qui en résulteront ne pourront jamais m'être imputées.
(c Je me suis surtout décidé au parti que je prends aujourd'hui sur l'opinion que j'ai de votre loyauté et l'estime personnelle que j'ai conçue pour vous, dont je suis hien aise , monsieur le général Bonaparte, de vous donner ici l'assurance.
«; Vienne, le 20 septembre 1796.
i( François. »
Ainsi préludait l'empereur à toutes les résignations que ce rude vainqueur lui imposerait successivement , et qui, sans jamais assurer la paix, devaient finir par lui donner sa fille.
Le 27 septemhre, commencèrent les conférences, qui se tinrent d'abord à Udine, dans l'hôtel qu'occupait le marquis de Gallo.
M. de Cohentzel avait une longue pratique des procédés de l'ancienne diplomatie : un esprit de salon, une finesse mêlée de dignité, des manières à la fois faciles et aristocratiques, la connaissance des affaires sans pédanterie, le ton d'un courtisan plus que d'un homme politique. Mais la région où se traitaient les intérêts des nations et des princes n'était plus celle où M. de Cohentzel s'était montré distingué et habile ; les questions qu'on y traitait étaient plus générales et plus profondes. Les négociations venaient après des guerres plus grandes et plus terribles; elles étaient traitées
maintenant par d'autres hommes dont les habitudes comportaient moins de nuances , moins de détours , moins de ménagements. Ils allaient tout d'abord au fond des affaires. Lors même qu'ils étaient habiles, ce qui était rare, leur dextérité prenait les formes de la franchise; ils cherchaient plutôt à intimider qu'à persuader.
Ainsi M. de Cobentzel ne produisit pas sur le général Bonaparte l'impression sur laquelle on avait, à Vienne, fondé quelque espérance : les façons du plénipotentiaire autrichien lui semblèrent surannées et peu assorties à une époque toute nouvelle. En outre, il trouvait une certaine lourdeur dans sa légèreté; ce n'était pas le décçacfé élégant de la haute aristocratie française : — (( C'est un ours du Nord, disait-il, dont la grosse patte a joué autrefois un grand rôle sur le tapis vert des négociations. » — Lorsque le plénipotentiaire autrichien l'aborda avec une sorte de famiharité polie, l'attitude et les premières paroles du général remirent aussitôt l'ambassadeur dans le sérieux : — « Il m'a paru, écrivait-iP à M. de Talleyrand, peu accoutumé à discuter; il veut toujours avoir raison. En réalité, notre conversation n'a été, de son côté, qu'une extravai^^ance.
« Après le dîner, moment oià les Allemands parlent volontiers, j'ai causé quatre ou cinq heures de suite avec lui. Au milieu d'un très-grand bavardage, il a laissé entrevoir qu'il désire que l'empereur réunisse son système politique au nôtre, afin de nous opposer aux projets ambitieux de la Prusse. 11 m'a paru que le cabinet de Vienne adopterait le projet de la li-
<. 28 septembre 1797.
mite de l'Adige et de Venise, et pour nous la limite du Rliin avec Mayence ; mais il voulait avoir les légations.
« Alors je lui ai dit que le gouvernement français venait de reconnaître la nouvelle république de Venise; qu'ainsi j'étais dans l'impossibilité de rien concéder à cet égard. Je me suis aperçu d'un mouvement de surprise qui décelait la frayeur. Après un assez long silence, il m'a dit : — ((Si vous voulez faire toujours (( ainsi , comment voulez-vous qu'on négocie? » — Je me tiendrai dans cette ligne jusqu'à la rupture. Je ne leur accorderai point Venise jusqu'à ce que j'aie reçu de nouvelles lettres du gouvernement. »
Trois jours après, continuant à rendre compte de la négociation, il écrivait : — « M. de Cobentzel m'a dit que l'empereur pourrait nous céder le Rhin, si nous lui faisions de grands avantages en Italie. Ce qu'il articulait est extravagant. »
La détermination du général Bonaparte était prise ; mais il ne voulait pas la laisser soupçonner au Directoire, dans l'appréhension de recevoir des instructions formellement opposées. Aussi parlait-il des préparatifs indispensables pour recommencer la guerre. Puis il répétait que sa santé était entièrement délabrée; qu'il ne pourrait plus commander l'armée; qu'on devait lui donner un successeur et même envoyer de nouveaux négociateurs. — « Je puis à peine monter à cheval; j'ai besoin de deux ans de repos. »
Le dénoiiment approchait, et M. de Talleyrand, qui sans doute le prévoyait , ne pouvait pas en douter en recevant la lettre du 7 octobre :
ce Je vous envoie le projet confidentiel que m'a remis M. le comte de Cobentzel. Je lui ai témoigné toute l'indignation que vous sentiriez en le hsant ; je lui
répondrai par la note ci^jointe. Sous trois ou quatre jours, tout sera terminé : la paix ou la guerre. Je vous avouerai que je ferai tout pour la paix, vu la saison avancée, et le peu d'esi)érance de faire de grandes choses. »
Alors il entrait dans le détail de tous les motifs de préférer la' paix et de craindre la guerre. Souvent il avait parlé ou écrit , en jugeant la situation et les circonstances tout autrement; mais il excellait à se placer au point de vue convenable à ses projets arrêtés ou à sa résolution prise, et à présenter ou apprécier les faits de la manière la plus judicieuse, avec l'apparence du plus parfait bon sens, de la plus clairvoyante sagacité.
— « Vous connaissez peu ces peuples ; ils ne méritent pas que Ton fasse tuer quarante mille Français
pour eux Je vois par vos lettres que vous partez
toujours d'une fausse hypothèse ; vous vous imaginez que la liberté fait faire de grandes choses à un peuple mou , superstitieux , pantalon et lâche. Vous désirez que je fasse des miracles ; je n'en sais pas faire. Je n'ai pas à mon armée un seul Italien, excepté quinze cents polissons, ramassés dans les rues des différentes villes d'Italie, qui pillent et ne sont bons à rien.
(( Ne vous laissez pas inspirer par quelque aventurier italien. L'opinion publique s'égare étrangement
sur les Italiens Un peu d'adresse, un ascendant
que j'ai pris, des exemples sévères donnent seuls à ces peuples un grand respect ])our la nation et un intérêt, quoique extrêmement faible, pour la cause que nous défendons.
(( Je désire que vous appeliez chez vous les différents ministres cisalpins (jui se trouvent à Paris, et que vous leur demandiez d'un ton sévère le nombre de
troupes qu'a leur république à l'armée. S'ils vous disent que j'ai plus de quinze cents hommes, et à peu près deux mille à Milan, employés à la police de leur pays , ils vous en imposeront , et réprimandez - les comme ils le méritent. Telle chose est bonne à dire dans un café ou dans un discours, mais non pas au gouvernement, puisque ces fausses idées peuvent lui faire prendre un parti autre que celui qui convient et produire ainsi des malheurs incalculables.
(( Peu à peu le peuple de la république cisalpine s'enthousiasmera pour la liberté ; peu à peu cette république s'organisera. Peut-être dans quatre ou cinq ans pourra-t-elle avoir trente mille hommes de troupes passables, surtout s'ils prennent des Suisses. Il faudrait être un législateur habile pour leur faire venir le goût des armes : c'est une nation bien énervée et bien lâche.
« Si les négociations tournent mal, la France se repentira à jamais du parti qu'elle prend avec le roi de Sardaigne. Ce prince, avec un de ses bataillons et un de ses escadrons de cavalerie , est plus fort que toute la Cisalpine réunie.
(c Si je n'ai pas encore écrit au gouvernement avec cette précision , c'est que je ne pensais pas qu'on pût se former des Italiens l'idée que je vois par vos dernières que vous en avez. J'emploie tout mon talent à les échauffer et à les aguerrir, et je ne réussis tout juste qu'à les contenir et à les disposer favorablement.
« Depuis que je suis en Italie, je n'ai pas eu pour auxiliaire l'amour des peuples pour la hberté et l'égalité, ou du moins cet auxiliaire a été très-faible. La bonne discipline de l'armée, le grand respect que nous avons eu pour cette république, de la justice, des ca-
-494 PAIX DK CAMPO-FOUAJIO.
joleries pour les ministres, et surtout une grande activité et une grande proniptitiule à réprimer les malintentionnés et à punir eeu.\ qui se déclaraient contre nous ; tel a été le véritable auxiliaire de l'année d'Italie : voilà l'historique. Tout ce qui est bon à dire dans des proclamations, dans des discours imprimés, c'est du roman.
(( Comme j'espère que les négociations iront bien, je n'entrerai pas dans de plus grands détails pour vous déclarer beaucoup de choses qu'il me paraît qu'on saisit mal. Ce n'est qu'avec de la prudence, de la sagesse et beaucoup de dextérité qu'on parvient à de grands buts et qu'on surmonte les obstacles; autrement on ne réussit à rien. Du triomphe à la chute, il n'est qu'un pas; j'ai vu, dans les plus grandes circonstances, qu'un rien a toujours décidé des plus grands événements.
c( Si nous adoptions la politique extérieure de 1793, nous aurions d'autant plus tort que nous nous sommes bien trouvés de la politique contraire, et que nous n'avons plus ces grandes masses, ces moyens de recrutement et ce premier élan d'enthousiasme qui n'a qu'un temps.
a Le caractère distinctif de notre nation est d'être beaucoup trop vif dans la prospérité. Si l'on prend pour base de toutes les opérations la vraie poHtique, celle qui résulte du calcul, des combinaisons et des chances, nous serons pour longtemps la grande nation et l'arbitre de rEuro])e. Je dis plus : nous tenons la balance, nous la ferons pencher comme nous voudrons; et même, si tel est l'ordre du destin, je ne vois ])as d'impossibilité à ce qu'on arrive, en peu d'années, à ces grands résultats que l'imagination échauffée et
enthousiaste entrevoit, et que l'homme extrêmement froid, constant et raisonné, atteindra seul.
« Ne voyez , je vous prie, citoyen ministre, dans la présente lettre, que le désir de contribuer, autant qu'il est en moi, au succès de la patrie. Je vous écris comme je pense , c'est la plus grande marque d'estime que je puisse vous donner. »
Peut-être Napoléon, dans cette première époque de gloire et de «grandeur, n'a-t-il donné dans aucun document une si complète idée de son caractère et de son génie; on y voit combien il avait la connaissance de lui-même, et comment son esprit de calcul, son froid bon sens , sa prudence d'exécution devaient atteindre aux (c grands buts » que lui présentait « son imagination échauffée et enthousiaste : » tant qu'elle ne serait pas seule écoutée et tant que la passion et l'orgueil, enivrés par le succès, ne prévaudraient pas sur la raison.
Cependant, la négociation faisait peu de progrès. M. de Cobentzel continuait à montrer des prétentions inadmissibles, et le général Bonaparte ne disait pas le dernier mot qui devait clore toute discussion. Le 13 octobre, en se levant le matin, il vif les montagnes couvertes de neige; la nuit avait été froide. — « Avant la mi-octobre! quel pays! » dit-il à son secrétaire Bourrienne qui venait d'entrer dans sa chambre, et il ajouta avec le plus grand calme : — « Allons, il faut faire la paix. » — Quand il fut habillé, il passa dans son cabinet, et revit avec une extrême attention les états de situation de son armée.
— « Voilà bien quatre-vingt mille hommes; je les nourris, je les paye, mais je n'en aurai pas soixante mille un jour de bataille; je la gagnerai, mais j'aurai
en tués, blessés ou prisonniers, vingt mille hommes de moins. Comment résister à toutes les forces autrichiennes qui marcheront au secours de Vienne? Il faut plus d'un mois pour que les armées du Rhin me viennent en aide. Dans quinze jours, les neiges encombreront les routes et les passages. C'est fini, je fais la paix. Venise payera les frais de la guerre et la limite du Rhin. Le Directoire et les avocats diront ce qu'ils voudront. » — En ce temps-là , il prenait les climats et les saisons en considération.
Les conférences recommencèrent, et en même temps le général donnait ostensiblement tous les ordres nécessaires pour la reprise des hostilités. Les troupes françaises avaient passé la Piave et venaient occuper la rive droite de Tlsonzo. Passeriano était devenu un quartier général. Lorsque les plénipotentiaires autrichiens rendaient visite au général, ils traversaient un camp où les honneurs militaires leur étaient prodigués; on conférait au bruit du tambour.
M. de Cobentzel restait impassible à ces démonstrations belliqueuses ; il demandait pour limite la ligne de l'Adda, ce qui aurait mis les Autrichiens à quelques lieues de Milan. Après plusieurs discussions, il se contentait de la ligne du Mincio. — « C'est notre ultimatum, disait -il; car si l'empereur mon maître consent à vous donner les clefs de Mayence, ce serait un déshonneur s'il ne les échangeait pas contre les clefs de Mantoue. »
Le 1 6 octobre, la conférence se tenait à Udine , chez le comte de Cobentzel. Le général Bonaparte renouvela, en forme de manifeste, Texposé de la conduite du gouvernement français depuis la signature des préliminaires de Léoben, en requit l'insertion au protocole
PAIX DE CàMPO-FORMIO. 497
et articula son ultimatum. La discussion recommença. Le comte de Cobentzel répéta que si la république cisalpine avait Mantoue et la ligne de l'Adige, la France, après avoir repris le territoire entier de l'ancienne Gaule, étendrait sa domination sur toute ritalie. — (c L'empereur, disait-il , est irrévocablement résolu à s'exposer à toutes les chances de la guerre, à fuir même de sa capitale plutôt que de consentir à une paix aussi honteuse. La Russie lui offre ses armées; elles sont prêtes à accourir à son secours ; on verra ce que sont les troupes russes. » — Puis il ajoutait que le général Bonaparte ne voulait point la paix, et que son désir de gloire lui faisait oublier son caractère de plénipotentiaire. — c< Je partirai cette nuit, et tout le sang qui coulera dans cette nouvelle guerre retombera sur lui. »
Le général Bonaparte se leva, et d'un grand sangfroid, il prit sur un guéridon un cabaret de porcelaine, présent de l'impératrice Catherine, que M. de Cobentzel se plaisait souvent à faire remarquer. — i( Eh bien , dit-il , la trêve est donc rompue et la guerre déclarée ; mais souvenez-vous qu'avant la fin de l'automne je briserai votre monarchie comme je brise cette porcelaine. » — Il la jeta à terre et les débris se dispersèrent sur le parquet ; il salua les plénipotentiaires et sortit. Peu d'instants après, ils surent qu'en montant en voiture, il avait expédié un officier à l'archiduc Charles pour le prévenir que les hostihtés recommenceraient sous vingt-quatre heures. ^
L'obstination et le courage diplomatique de M. de Cobentzel ne résistèrent plus : le général Bonaparte avait réussi à produire ces impressions de crainte H. 32
qu'il savait employer si à propos. M. de Gallo le suivit de près à Passeriauo, et, encore tout troul)lé, il lui remit piteusement la déclaration des plénipotentiaires autrichiens qu'ils adhéraient à l'ultimatum de la France.
Il n'y avait plus qu'à rédiger les articles. La conférence du lendemain 17 octobre fut réunie à Passeriano; aucune discussion ne s'éleva; les secrétaires transcrivirent le texte du traité. Pendant qu'ils y étaient occupés , le général passa la journée avec les plénipotentiaires : il ne cachait pas son contentement. Sa conversation était animée d'une gaieté naturelle. Le soir arriva, et les copies n'étaient pas encore terminées; il ne voulut pas qu'on apportât des bougies, et s'amusait à dire dos contes de revenants. Lorsqu'à dix heures on vint avertir que les écritures étaient achevées, il passa dans son cabinet, et les traités furent signés. Ils portaient la date de Campo-Formio, petit village entre Passeriano et Udine, qui avait été neutrahsé, mais où on ne trouva aucune maison convenable pour recevoir les plénipotentiaires. Deux heures après, le général Berthier était en route avec M. Plonge pour porter au Directoire le traité de Campo-Formio.
Ce n'était pas seulement la saison qui avait précipité la décision du général Bona})arte. Les objections qu'il avait présentées contre les difiicultés et les dangers du renouvellement de la guerre, les sages avertissements donnés à propos du dessein de révolutionner l'Italie, n'avaient fait aucune impression sur le Directoire. Les réponses, qui arrivaient successivement à Passeriano, devenaient de plus en plus expresses et positives. La Réveillère avait écrit le 29 septembre : — « Toute la question se réduit à savoir si nous voulons
livrer l'Italie à l'Autriche. Or, le gouvernement français ne le doit pas et ne le veut pas. Ainsi donc, il préfère la chance de la guerre plutôt que de changer un mot à son ultimatum, déjà trop favorable à la maison d'Autriche. En reprenant les armes, il conserve l'honneur et les intérêts de la France. Ces puissants motifs émeuvent sans doute en vous l'amour de la patrie et l'amour de la gloire, ces deux passions des grands cœurs.
(( Le Directoire aurait voulu ne pas commettre votre gloire à de nouveaux hasards; c'est à regret qu'il s'y résoud, mais la patrie l'exige. Soyez vous-même enfin, citoyen général, et la France pourra dicter les conditions d'une paix glorieuse et durable. » — Quatre jours après, le président du Directoire répondait aux plaintes que le général Bonaparte avait adressées au Directoire , et laissait paraître la crainte qu'inspirait son mécontentement. Sa lettre était sur le ton de l'excuse : — « « Peut-être , disait La Réveillère , les conspirateurs royaux qui ont empoisonné Hoche ontils essayé de jeter dans votre âme des dégoûts et des méfiances capables de priver la patrie des efforts de votre génie; jamais elle n'en eut tant de besoin.
Vous parlez de santé, de démission, de repos Le
repos de la Répubhque vous défend de songer au vôtre.
« Si la France est réduite à faire une paix honteuse , le fruit de vos victoires est perdu; alors nous ne serons pas seulement malades, nous serons morts.
(( Le Directoire croit à la vertu du cjénéral Bonaparte ; il s'y confie. Vous avez dit que s'il y avait du péril, vous seriez au premier rang pour défendre la liberté et la Constitution. Le Directoire vous somme
de tenir votre parole. Oui, la liberté et la Constitution seront en péril , s'il faut renoncer à la conquête de ritalie , si la grande nation est obligée de rétrograder.
a Concevez donc quelle énergie, quel courage unanime le 18 fructidor a donnés aux deux pouvoirs suprêmes de la France. Ce jour-là , elle a repris sa place en Europe ; elle a besoin de vous pour s'y maintenir »
L'arrivée de Bottot avait achevé de troubler les esprits du Directoire ; il s'était hâté de donner au général Bonaparte toutes les satisfactions qu'il réclamait, il renonçait au projet de révolutionner actuellement l'Italie ; mais sa volonté de ne point accorder la limite de TAdige à l'empereur restait inébranlable au point qu'il écrivait : — « Nous sentons la nécessité de nommer des négociateurs pour vous soulager de la partie politique et vous laisser tout entier aux dispositions militaires. »
Cette lettre arriva au général Bonaparte le lendemain delà signature du traité, et augmenta la satisfaction
qu'il ressentait d'avoir précipité le dénoûment. Encore qu'il fût persuadé d'avance qu'on n'oserait pas le désavouer, il ne comptait pas sur l'humble soumission qu'exprima la réponse du Directoire.
— w L'incertitude dans laquelle se trouvait le gouvernement par votre silence 'puis le 1 1 octobre, vient d'être remplacé par une satisfaction bien vive à l'arrivée des citoyens Berthier et Monge, porteurs de votre dépêche du 1 8 octobre et du traité définitif signé la veille. Le Directoire s'empresse de vous exprimer la joie qu'il a ressentie, et que la nation partage, ainsi c;ue la reconnaissance qui vous est due pour la manière dont vous venez de couronner les succès immortels de la
campagne d'Italie. Vous avez allié à l'impétuosité de la victoire la modération du véritable courage et la sagesse des négociations. Si vous n'aviez su que gagner des batailles, vous n'auriez été qu'un grand général. Vous avez voulu être un général citoyen ; que ce nom glorieux soit votre première récompense. »
M. de Talleyrand, qui avait sans doute pensé que, nonobstant ses instructions prescrites par le Directoire, le traité serait signé, ne pouvait manquer d'y applaudir : — (( Voilà donc la paix faite, écrivait-il, une paix à la Bonaparte. Recevez-en mon compliment de cœur, mon général : les expressions manquent pour vous dire tout ce qu'on voudrait en ce moment. Le Directoire est content, le public enchanté; tout est au mieux. On aura peut-être quelques criailleries d'Italiens ; mais c'est égal.... Adieu, général pacificateur, adieu! amitié, admiration, respect, reconnaissance; on ne sait où s'arrêter dans cette énumération. »
Par ce traité, l'empereur renonçait, en faveur de la République française, à tous ses droits et titres sur les provinces belgiques connues sous le nom de Pays-Bas autrichiens. — L'empereur consentait que la République française possédât en toute souveraineté les îles ci-devant vénitiennes : Corfou , Zante , Céphalonie , Sainte-lMaure, Cérigo et autres îles en dépendant, ainsi que Butrinto, Larta, Vonizza et autres établissements vénitiens en Albanie. — La République française consentait que l'empereur possédât en toute souveraineté ristrie, la Dalmatie, les îles ci-devant vénitiennes de l'Adriatique, les bouches du Cattaro, la ville de Venise, les lagunes et les pays compris entre les États héréditaires de S. M. l'empereur, la mer Adriatique et une ligne partant du Tyrol, suivant le torrent de Gardola,
traYcrsant le lac de Garde juscfu'à la Cize; de là une ligne militaire jusqu'à San Giacomo. La ligne de limite ])assera l'Adige à San Giaconio, suivra la rive gauche de cette rivière jusqu'à remhouchure de l'Adige dans le canal Blanc; la ligne suivra la rive gauche des canaux Blancs, Tartaro et Policella, jusqu'à Tenrihouchure de ce dernier canal dans le Pô et la rive gauche de ce fleuve jusqu'à la mer. — L'empereur renonçait, en faveur de la république cisalpine, à tous les droits et titres qu'il pouvait prétendre sur les pays qui faisaient partie de cette république; il la reconnaissait comme puissance indépendante. La république cisalpine comprenait la Loml)a]'die autrichienne, le Bergamasque, le Bressan, le Cremasque, la ville et forteresse de Mantoue, le Mantouan, Peschiera, la partie des États vénitiens située à l'ouest, et au sud de la ligne tracée comme frontière des États de l'empereur en Italie, le Modénais, la ])rincipauté de Massa et Carrara et les trois léuations de Romaine, Bologne et Ferrare. )) — ■ La navigation des rivières et canaux qui servaient de limite enti'e les Etats de l'empereiu* et la république cisal|)ine devait être hbr(» et exempte de tout ])éage. — Un traité de commerce serait négocié entre la llépubli(]ue française et l't'inpereur accordant réciproquement à chacune des deux ])uissances les avantages dont jouissent U^s nations les ])lus favorisées. — L'enq)ereur s'engageait à céder au duc de Modèue le Brisgau, en indemnité des pays que ce ])rince possédait héréditairement en ïlalie. — L'n congi'ès, miicpuMuent composé (h's [)lénipotentiaires de Teiupire germanicpie et de ceux de hi Ué|)ublique française, devait être tenu à Rastadt ]>our la |)acili(*ati()n entre ces deux ])uissances. Ce congi'ès serait (Mi\ert un mois après la signature du présent
traité ou plus tôt, s'il est possible. Le présent traité était déclaré commun à la république batave. »
Ce traité était suivi d'une convention secrète par laquelle l'empereur consentait que la frontière de France s'étendît jusqu'au Rhin; il était stipulé que les troupes françaises feraient leur entrée dans Mayence le même jour où les troupes autrichiennes entreraient à Venise. L'empereur promettait d'user de son influence pour faire accéder l'empire à cet arrangement. — a Si^ malgré la médiation de l'empereur, le corps germanique se refuse à cet arrangement , Sa Majesté Impériale s'engage à ne fournir que son contingent, qui ne pourra être employé à la défense d'aucune place. La violation de cet article sera considérée comme un juste motif de rupture entre la France et l'Autriche. — On tâchera de faire obtenir des indemnités convenables aux souverains allemands dépossédés ; mais on ne proposera aucune acquisition au profit de la Prusse. »
Le général Bonaparte quitta Passeriano après la signature du traité et retourna à Milan, bien qu'il fût pressé de partir pour Rastadt, où le Directoire le chargeait de se rendre comme plénipotentiaire. Il était retenu en ItaUe par d'importantes affaires. La prise de possession de Corfou et des îles Ioniennes ; le déménagement de l'arsenal et du port de Venise ; les ordres à donner à l'amiral Brueys , qui commandait l'escadre dont il avait demandé la présence dans l'Adriatique; nue mission secrète de M. Poussielgue à Malte, dont la possession lui paraissait indispensable pour les projets qu'on pourrait avoir dans la Méditerranée; Rome, où il avait fait placer son frère Joseph comme ambassadeur, et qui devait être surveillée attentivement, tant
rentourage du pape était resté hostile à la Franceet en rapports secrets avec le cabinet de Vienne; le pape, toujours malade, dont la mort prochaine était vraisemblable; le dessein du Directoire, assez conforme à ses propres idées, de s'opposer à l'élection d'un nouveau souverain pontife; Naples et Florence, qu'il voulait maintenir dans une situation de dépendance , et qui cherchaient à se replacer sous le patronage de l'Autriche; les dispositions à prendre pour laisser en Italie une portion considérable de Tarmée et pour diriger les corps qui n'y sembleraient pas indispensables vers les côtes de l'Océan, où allait être formée une armée dont il aurait le commandement et qui accomplirait le projet si obstinément arrêté d'une descente en Angleterre; enfin, la constitution définitive du gouvernement de la république cisalpine, cette création de sa volonté à laquelle il devait donner la dernière main.
Cette difficile tâche l'avait fort occupé : non-seulement il avait pris soin d'établir autant qu'il était possible une administration régulière , instrument utile pour Tentretien de son armée et la police du pays conquis, mais sa méditation s'était exercée à chercher quel pourrait être le meilleur mécanisme politique. Encore que son esprit positif le tînt éloigné des chimères de l'abstraction, et qu'il ne prît pas, comme les législateurs philosophes de cette époque , l'art de constituer une nation pour une science exacte dont les formules ne dépendaient ni des temps ni des lieux, il avait à fonder un édifice social sur une table rase. Ainsi, il pensa que le concours des hommes qui avaient la réputation de posséder cette science pourrait
lui être utile et donner plus d'autorité à l'œuvre concertée avec eux : il demanda qu'on lui envoyât des publicistes. C'était surtout à M. de Talleyrand qu'il s'adressait pour les choisir. On lui proposa d'abord Siéyès , et il sembla Faccepter et même désirer de le voir arriver en Italie* : — « J'estime ses talents, disait-il, et j'ai pour lui une amitié tout à fait particulière. Je désire que, réunissant nos efforts, nous puissions donner à l'Italie une constitution plus analogue aux mœurs de ses habitants, aux circonstances locales et peut-être même aux vrais principes que celle que nous lui avons provisoirement donnée. Pour ne pas faire une nouveauté au milieu du tracas de la guerre et des passions , il a été difficile de faire autrement. » — Plus tard , M. de Talleyrand lui proposa ÎM. Benjamin Constant : — « C'est un homme à peu près de votre âge, passionné pour la liberté, d'un esprit et d'un talent en première ligne. Il a marqué par un petit nombre d'écrits d'un style énergique et brillant , pleins d'observations fines et profondes ; son caractère est ferme et modéré, républicain inébranlable et libéraP. »
Les événements eurent un cours si précipité, que cette mission de publicistes destinés à constituer l'Italie ne fut point réalisée; mais une des lettres du général Bonaparte à M. de Talleyrand est restée comme un curieux témoignage des idées qu'il avait dès lors sur la politique constitutionnelle.
Un seul principe lui paraissait démontré et défini : c'était la souveraineté du peuple; mais il lui sembla!