PROHIBITION DES MARCHANDISES ANGLAISES
ses maux? A-t-elle renoncé au dessein publiquement avoué de révolutionner les autres pays de l'Europe? Ne suit-elle pas encore ce projet à Milan et dans toute l'Italie? Le gouvernement anglais pourrait-il approuver aujourd'hui ce système après avoir si souvent déclaré que c'était uniquement pour ce motif qu'il ne déposerait pas les armes? Acceptera-t-il pour condition que la France doit posséder les Pays-Bas et avoir pour limites le Rhin et les Alpes? »
De son côté, le Directoire, par un message du 10 octobre, annonça au conseil des Cinq-Cents la prochaine ouverture des négociations , mais ce fut en comité secret. Le texte du message était, en termes plus mesurés , une répétition de l'article que le Directoire avait fait insérer dans son journal; il ajoutait que le moyen véritable de préparer la paix était de se préparer fortement à continuer la guerre.
Peu de jours après, un nouveau témoignage des intentions du Directoire ne laissa plus aucune espérance du succès des négociations. Avant même qu'elles fussent commencées, il était évident que les ouvertures de paix , sincères ou simulées, ne seraient pas accueillies ni même examinées.
Des lois de 1793 avaient prohibé les marchandises anglaises : ces lois portaient le caractère de tyrannie et de violence qui signalaient toutes les mesures de cette époque. Vrmé du texte légal, un tribunal aurait pu condamner à vingt ans de fer, l'individu qui était revêtu d'un habillement d'étoffe anglaise. Ces lois étaient tombées en désuétude. Le gouvernement en tenait si peu de compte, que les marchandises anglaises provenant des prises maritimes étaient publiquement mises en
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vente; rimportation ])ar la voie du commerce était interdite; c'était en réalité la seule prohibition.
Un bill venait d'être présenté an parlement d'Angleterre pour autoriser l'exportation des marchandises anglaises dans les ports des Provinces-Unies et même de la Flandre autrichienne, qui n'était point reconnue par les Anglais conune un territoire français.
Le Directoire considérait cette mesure comme une jireuve certaine de la détresse du commerce anglais et de l'encombrement de produits fabriqués qui allait augmenter l'embarras des finances et causer sa ruine.
« Voulez- vous, disait-il, priver nos ennemis de leurs ])lus grandes ressources? Voulez-vous forcer le gouvernement britannique à traiter sincèrement de la |)aix? Un des plus puissants moyens d'y parvenir sera de proscrire le dél)it et la consommation des marchandises anglaises dans toute l'étendue de la République. »
L'intérêt des fabriques françaises et l'encouragement ([ueleur accorderait cette protection étaient aussi allégués; toutefois le projet n'établissait cette prohibition que jusqu'à la paix.
Dans le débat qui s'éleva au conseil des Cinq-Cents, au sujet du message où le Directoire sollicitait cette mesure, une vive opposition fut d'abord manifestée. Il fut remarqué que c'était une violation de })ropriété et qu'il ne j)ouvaitêtre défendu de vendre ce qui avait pu être acheté au gouvernement lui-même; que même les lois de 1793 avaient reconnu qu'une iiulemnité serait due aux détenteurs de marchandises saisies. — '< Nous voulons nuire, disait-on, an commerce anglais, mais non i)()int ruiner les négociants français. Nous avons tout intérêt à enconra^er la course de liuerre. Le iiou- \ernemeul a déjà vendu ])lus de «piarante millions de
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prises. Voulez- vous donc faire cesser le dommage réel que nous faisons soutfrir au commerce anglais?» — On réclama aussi contre les visites domiciliaires que la. prohibition de vendre et d'acheter à l'intérieur rendait nécessaires.
On aurait pu croire à une première séance que le projet serait rejeté, tant les orateurs étaient unanimes à repousser la prohibition du commerce à l'intérieur: mais un nouveau rapport de la commission fut mieux accueilli ; elle insista davantage sur la protection qui serait profitable aux manufactures françaises. Elle fit surtout de cette loi une question de patriotisme ; elle parla des mauvais citoyens qui feraient personnellement usage des marchandises anglaises. Le projet de loi ne les atteint pas; nous n'avons pu prévoir un tel délit! — u il s'agit du salut public ; vous ne repousserez pas ce projet. »
11 fut donc adopté ; le conseil des Anciens le sanctionna , mais la discussion n'y eut pas un caractère politique; elle s'établit plutôt sur la préférence qui pouvait être accordée soit au régime commercial , soit au système de protection.
Cependant lord Malmesbury était arrivé à Paris le 21 octobre; sa présence y avait répandu une impression de contentement et d'espérance. Le désir de la paix était presque universel, mais ne pouvait avoir aucune influence sur la conduite du gouvernement qui tenait compte seulement de l'opinion du parti révolutionnaire.
Le Directoire voulut toutefois se mettre en rè^le avec le sentiment public qui se déclarait si manifestement pour la paix comme le témoignait le langage des jour-
iiaiiv. Son organe avoué , le rédacteur inséra un article ainsi conçu : — « Lord Malmesl)ury, envoyé d'Angleterre, est arrivé à Paris et s'est présenté chez le ministre des relations extérieures. Si la sincérité des vœux pacifiques que manifeste le gouvernement anglais, répond aux conjectures qu'on peut tirer de l'éclat de cette ambassade, on peut assurer que rien ne s'opposera à une paix prochaine. Le vœu du gouvernement français est connu; il n'a jamais négligé de traiter de la paix avec toutes les puissances qui s'y sont montrées disposées; il n'a rejeté aucune des propositions (pii lui ont été faites, lorsqu'elles s'accordaient avec les droits et la dignité de la République. »
Cette ambassade était en effet nombreuse et brillante. Lord Malmesbury avait amené avec lui lord Lewison Gower, fils du marquis de Staffort, alors fort jeune et qui depuis, sous le nom de lord Grenville, a été longtemps aml)assadeur en France. M. EUis, qui a eu ensuite une position importante parmi les hommes politiques d'Angleterre , était un des secrétaires de l'ambassade.
Le dessein du ministère anglais était évidemment d'arriver à une pacification générale et de prévenir une transaction séparée entre l'Autriche et la France. Dans cette vue , le plénipotentiaire anglais proposa d'abord une condition préliminaire, qui ne pouvait pas être admise par le ministre des relations extérieures. Il posait, comme point de départ de la négociation, le retour complet aux limites territoriales, telles qu'elles étaient avant la guerre. Chaque puissance belligérante aurait renoncé aux conquêtes qu'elle avait pu faire depuis le ronunencement des hostilités. L'Angleterre paraissait ainsi a^ir avec un entier désintéressement; elle aurait
eu à restituer à la Frauce les colonies dont elle s'était emparée, mais la France aurait renoncé aux conquêtes qu'elle avait faites sur ses frontières , la Belgique , la rive gauche du Rhin , la Savoie , le comté de Nice et les territoires qu'occupaient ses armées en Italie.
Le ministre lui opposa d'abord une difficulté de forme en lui demandant s'il avait des pouvoirs pour négocier au nom des puissances alliées de l'Angleterre.
Lord Malmesbury répondit que rien n'empêchait de s'expliquer d'abord sur le principe de compensation. — « Mais, ajoutait le plénipotentiaire français, pouvezvous annoncer explicitement comment ce principe recevrait son application en ce qui concerne la République et la Grande-Bretagne?» — « Je vais expédier un courrier pour demander des instructions sur ce point, » répliquait lord Malmesbury.
Dès le lendemain le Directoire , après avoir pris connaissance du rapport où son ministre rendait compte de la première conférence, lui adressa une réponse, qui fut en même temps envoyée aux journaux et rendue publique.
Le style de cette pièce et la publicité qui lui était donnée , témoisinaient un c;rand oubli des convenances et des procédés suivis habituellement dans une négociation qu'on ne veut pas rompre.
Le Directoire qualifiait la proposition de lord Malmesbury de moyen dilatoire; « il lui reprochait de multiplier les combinaisons, de compliquer les difficultés et surtout de tendre à la formation d'un congrès dont les formes seraient lentes. )>
Dans son ignorance des égards que se doivent mutuellement des gouvernements qui traitent ensemble et
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les hommes qu'ils ont clioisis pour les représenter, le Directoire croyait garder des ménagements en parlant de la sorte: — « Sans rien préjuger contre les intentions de lord Malmesbury , sans supposer qu'il ait reçu des instructions secrètes contraires à ses pouvoirs ostensibles ; sans prétendre que le douldc l)ut du gouvernement britannique soit d'écarter par des propositions générales , les propositions partielles des autres puissances et d'obtenir du peuple anglais les moyens de continuer la guerre, en rejetant sur la République l'odieux d'un retard qu'il aurait rendu nécessaire, le Directoire ne peut se dissimuler que les propositions de lord Malmesbury ne présentent qu'un espoir éloigné de la paix. »
Le Directoire terminait en disant qu'il s'empresserait de répondre aux propositions précises qui lui seraient faites dès que lord Malmesbury pourrait présenter des pouvoirs émanant des puissances alliées de la Grande-Bretagne.
Lord Malmesbury fut offensé d'un tel langage; il déclara dans une note du 27 octobre « qu'il était audessous de son roi de faire la moindre réponse à des soupçons aussi odieux que révoltants, destinés à apporter de nouveaux obstacles à une négociation que l'administration française disait vouloir favoriser; que la suite et les résultats mettraient dans le plus grand jour les intentions des deux puissances ; et que ce n'était ni par des imputations sans fondement, ni par des paroles outrageantes que l'on pouvait prouver un désir sincère de rendre la paix à l'Europe. >)
Il terminait en affirmant que ses instructions lui ordonnaient expressément de n'admettre aucune pro-
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position où les intérêts de TAngleterre seraient séparés de ceux de ses alliés.
Non-seulement le Directoire avait livré à la publicité la pièce dont le plénipotentiaire anglais se plaignait hautement, mais chaque numéro du journal, avoué comme son organe, contenait des articles injurieux à l'Angleterre, aux ministres et même à la personne de l'ambassadeur. — « 11 est à propos, disait le journaliste du gouvernement, de faire connaître le caractère de fausseté et d'intriii'ue généralement reconnu dans l'homme que l'Angleterre nous envoie. »
Si le Directoire, par celte guerre de plume, avait Tespoir de se concilier Topinion publique; s'il cherchait à répandre la convicùon que l'Angleterre ne voulait point la paix et avait envoyé un plénipotentiaire, seulement pour se donner une apparence mensongère , assurément il s'était mépris. Le seul résultat de la grossière malhabileté d'une telle conduite, était de changer une négociation , qui devait être suivie avec dignité et sagesse , en polémique de journaux. Si quelqu'un avait douté de la résolution où le Directoire s'était arrêté d'avance, le lan^aue de ses écrivains et des journaux révolutionnaires aurait démontré qu'il repousserait toute proposition de paix venant du gouvernement anglais.
C'est que le Directoire ne concevait la pacification de l'Europe que comme imposée à toutes les puissances, vaincues, soumises et acceptant les dures conditions qui leur seraient imposées. Un instinct clairvoyant, ou plutôt la conscience de leurs propres passions , donnait aux révolutionnaires la conviction que la France gouvernée et tyrannisée par eux serait toujours incompatible avec l'ordre européen. Ainsi il
leur fallait d'immenses victoires pour établir une domination universelle.
En ce sens, la paix avec l'Angleterre était impossible, car c'était précisément pour prévenir cette soumission ou cette conquête de l'Europe que M. Pitt avait voulu la guerre ; c'était dans la même pensée qu'il avait résolu à ne point traiter sans l'Autriche.
D'autre part, l'espérance de conclure une paix séparée avec l'empereur, en diminuant et afYaiblissant plus ou moins la puissance autrichienne, encourageait le Directoire à repousser insolemment les propositions de l'Angleterre. En ce moment il eût même été disjiosé à traiter avec le cabinet de Vienne et à lui faire des conditions moins fâcheuses que ne le voulait le général Bonaparte. Ce n'était pas que le gouvernement du Luxembourg eût des intentions plus pacifiques que le vainqueur de l'Italie, mais il s'inquiétait parfois et n'avait pas la confiance entière que cette suite de triomphes ne serait jamais interrompue.
Un autre motif expliquait, sinon les procédés, du moins la conduite du Directoire. Le "énéral Iloche avait
conçu le projet d'une descente en Irlande. Il s'occupait activement à la préparer. Le secret eût été difficile à garder; d'ailleurs ni le gouvernement ni le général ne cherchaient à cacher leur dessein et leurs espérances. Quelques Irlandais réfugiés en France contribuaient à encourager cette entreprise. Les illusions si habituelles aux émigrés et aux proscrits étaient acceptées comme renseignements; tout se disposait dans le marine et dans l'armée de l'ouest pour tenter prochainement la chance d'un débarquement.
Ainsi le Directoire était déterminé à repousser la négociation que lord Malmesbury était venu offrir; mais
s'il refusait de traiter avec un plénipotentiaire anglais la question de la guerre ou de la paix, son étrange conduite le condamnait à la discuter a^ec des journalistes ; elle leur avait été imprudemment livrée. Ainsi, au lieu d'être examinée avec discrétion, comme il convenait entre les représentants de deux grandes nations, entre des hommes accoutumés à de telles affaires et parlant de ce qu'ils savent, elle était débattue par l'esprit de parti qui ne connaît ni transaction ni juste milieu , et marche aux extrêmes sans mission ni responsabilité.
Les journaux modérés commencèrent par se plaindre d'être ainsi provoqués à cette controverse. — « Cette négociation, disait-on, prend un caractère nouveau dans l'histoire diplomatique : soit par le ton des pièces officielles, soit par la publicité qu'on leur donne, il n'est personne qui ne voie où les articles indécents du rédacteur doivent nécessairement nous conduire. Puisque nous voulons rendre publiques les négociations, sachons bien que nous allons être jugés par l'Europe, non pas sur l'éclat de nos victoires, mais sur notre amour pour la paix. Quel que soit désormais le système de nos alliances, en dernier résultat, la puissance qui montrera le moins d'ambition, qui se rendra le moins redoutable aura le plus d'alliés sincères et fidèles. ))
Les écrivains qui servaient d'organe à une opinion avide de repos, voyaient dans la paix une fin mise à la Révolution et n'attachaient aucun prix aux accroissements de territoire ni aux conquêtes qu'ils croyaient impossibles à conserver. Les victoires ne leur semblaient heureuses que comme conduisant à une paix prochaine et glorieuse. — « Que penserait-on de notre gouvernement, disaient-ils, s'il présentait comme un obstacle à
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la paix, la iaiilaisic al)siir(lc (3t iinj)olitique d'établir en Jtalie, je ne sais quelles ré])ubli([ues, qui troubleraient l'équilibre de rEuro[)e? Que dirait- on de nous si la guerre se prolongeait, si ])lusieurs Etats continuaient à être dévastés, uniquement pour faire triomplier les principes révolutionnaires dans un pays qui ne les appelait pas. Point de paix solide tant que nous paraîtrons occupés à les propager au deliors. La première loi, le premier besoin des Etats, c'est leur sécurité intérieure. »
Le projet d'une expédition en Irlande n'était pas mieux accueilli. — « C'est encore un roman favori de nos entrepreneurs de révolutions. Soulèvements, révoltes, insurrections, moyens vils et odieux, quand ne serez-vous plus comptés parmi les armes diplomatiques? L'histoire, et la nôtre surtout, a montré coml)ien vous étiez funestes à tout gouvernement qui veut vous employer, v — En même temps , les chances de succès que pouvait avoir cette entreprise étaient discutées : on niait que le débarquement pût être favorisé par une insurrection. Des bandes de malheureux paysans, poussés au brigandage par la misère, ne présentaient point la consistance d'une rébellion ou d'une guerre civile. — « C'est sur la foi de pareilles informations que M. Pitt tenta la désastreuse expédition de Quiberon , si fatale à la gloire du nom anglais. »
Telles étaient les discussions des journalistes les [)lus sensés et les moins entraînés par l'esprit de parti. D'autres, qui inclinaient au royalisme et qui poussaient, non pas à une clôture de la Révolution, mais à une contre-révolution, étaient beaucoup plus violents et injurieux ; ils ne craignaient point de provoquer et de