‹ Histoire du directoire de la République française (volume 2)Chapitre 23 sur 152 · octobre 1796. — Milan · texte numérisé non relu

octobre 1796. — Milan

Pendant le séjour de lord Malmesbiiry, une nouvelle négociation fut tentée avec l'Autriche. A ce moment, la campagne d'xircole n'était pas encore commencée : le mouvement d'Alvinzy et de la formidable armée qu'il commandait donnait de justes inquiétudes.

Le Directoire choisit pour négociateur le général Ciarke. 11 avait alors une position importante; employé depuis longtemps dans le bureau militaire du comité de salut public, il avait eu toute la confiance de Carnot. Elle n'était pas moindre depuis le régime directorial. Ciarke passait pour avoir une grande part dans les projets et les instructions que Carnot envoyait aux généraux ; Ou le croyait le principal auteur de la détermination prise de tenter une descente en Irlande. Compatriote des réfugiés qui souhaitaient et conseillaient cette expéaition, il partageait, disait-on, leurs illusions. Du reste, le général Ciarke était un parfait honnête homme ; ses habitudes de société et ses bonnes façons le plaçaient au-dessus des agents que le Directoire avait jusqu'alors voulu employer dans ses relations extérieures.

Ses instructions lui furent données le 1 6 novembre , pendant que l'armée d'Italie combattait sur le champ d'Arcole. Il était chargé de négocier, non pas un traité, ni même des articles préliminaires, mais un armistice entre les armées françaises et les armées impériales. Il était aussi autorisé à parler d'un congrès oii des plénipotentiaires traiteraient de la paix générale.

Les conditions de l'armistice devaient laisser les armées exactement dans les positions qu'elles occupaient ; (juant au siège de Mantoue, la quantité de vivres cpi pourrait être introduite dans la place serait stipulée.

Il était donc nécessaire que le général Ciarke se

rendît d'al)or(l à l'armée d'Italie; il devait ensuite aller à Vienne, après avoir suivi un itinéraire (jui lui donnerait occasion d'observer quelles étaient les dispositions des gouvernements ou de l'opinion publique à Turin, à Milan, à Modène, à Bologne, à Ferrare et à Venise.

Afin de pouvoir traiter séparément avec l'Autricbe, le Directoire était disposé à lui restituer toutes ses possessions d'Italie, et à lui donner en Allemagne les évéchés de Salzbourg et de Passau et le haut Palatinat, sur la rive droite du Rhin. — Si Tempereur le préférait, on pouvait lui offrir la plus grande partie des Etats du Pape, Bologne, Ravenne, Ferrare, Ancône, en laissant le Milanais à la disposition de la France. En même temps, le grand-duc de Toscane deviendrait roi de Rome ; Florence serait donnée au duc de Parme et le roi de Naples aurait aussi sa portion des États romains, car dans ce projet, la souveraineté temporelle du Pape était anéantie. — Un troisième projet pouvait encore être proposé. L'Autriche aurait reçu toutes les compensations en Allemagne; la Bavière, les électorals eccclésiastiques, les évêchés souverains , le haut Palatinat lui auraient été donnés, hormis ce qu'il conviendrait d'attribuer à la Prusse. La maison palatine de Bavière serait transportée en Italie pour y posséder, avec le titre de roi des Romains, la plus grande partie des États du Pape. Le duc de Modène , le grand-duc de Toscane recevraient des augmentations de territoire.

Telle était, telle a toujours été la politique révolutionnaire. Il lui fallait une Europe nouvelle ; les souverains qu'elle consentait à conserver devaient recevoir une investiture de la France renouvelée.

Aucune communication ne fut faite à lord Malmes-

bury; mais comme le Directoire voulait la publicité, ou ne savait pas s'y soustraire, lamission du général Clarke devint le thème des articles de journaux et le rédacteur eut à s'en expliquer. Ce fut avec une apparence de ménagement. 11 disait que c'était une négociation militaire destinée à arrêter l'effusion du sang, en attendant l'issue des négociations déjà entamées.

Le général Clarke arriva à Milan le 1" décembre. Il y trouva le général en chef reveau de Vérone, après avoir repoussé Alvinzi. Le blocus de Mantoue n'avait pas été interrompu, et l'on devait compter sur une capitulation qui tarderait tout au plus de deux mois. Les renforts tant attendus arrivaient chaque jour. Il n'y avait plus aucune inquiétude à concevoir.

Un armistice eût donc contrarié les projets et les espérances du général Bonaparte. Il en parla en ce sens à l'envoyé du Directoire ; il lui remit même une note pour le détourner de cette négociation. — « Mantoue, disait-il , recevra des approvisionnements malgré tous les arrangements qu'on pourrait faire. Au mois de mai , la place deviendra imprenable à cause des chaleurs. Rome est en guerre avec nous; il faudra s'avancer dans l'État de l'Église, qui est inabordable en été. L'empereur recrutera son armée plus facilement que nous ne recruterons la nôtre, car il en est plus près. Les Autrichiens auront au mois de mai des forces supérieures. Dès qu'on ne se battra plus, notre armée se débandera. Dix ou quinze jours de repos lui feront du bien; trois mois la perdraient. L'armistice rendra la paix plus difficile et moins probable. Quand nous aurons Mantoue, l'Autriche sera trop heureuse de nous accorder la limite du Rhin, o

L'envoyé du Directoire ne pouvait se dispenser de

remplir sa mission; il répondit en développant les motifs qui rendaient la paix désirable pour le Directoire. Il éleva des doutes sur le siège de Mantoue, qui pouvait être encore troublé par une nouvelle invasion des Autrichiens. — « Nous avons été à deux doigts de perdre l'Italie. Pendant un armistice de six mois, nous pourrions nous y établir et nous y faire des amis et des auxiliaires. »

Clarke insistait bien davanta2:e sur Tétat intérieur de la France, tel qu'en jugeaient Carnot et le parti modéré qui avait déjà la majorité dans les conseils, qui deviendrait plus fort après les prochaines élections et qui représentait évidemment l'opinion publique,. — a La lassitude de la guerre se fait sentir partout; le peuple souhaite ardemment la paix; les armées murmurent ; l'armée d'Italie elle-même la désire. Le Corps législatif la commande, n'importe à quelles conditions. Il refuse déjà au Directoire les fonds nécessaires pour la guerre. Les finances sont détruites, l'agriculture manque de bras. La guerre favorise une immoralité qui perdra la République. Tous les partis harassés veulent la fin de la Révolution. Si la misère se prolonge, le peuple cherchera un remède dans des révolutions nouvelles, et nous aurons, pendant vingt ou trente ans, tous les fléaux qu'elles amènent. La paix est même indispensable si nous voulons réchauffer l'enthousiasme national nécessaire pour vaincre. Nous sommes vainqueurs ; nous occupons l'Italie, les conditions de la paix ne peuvent être qu'honorables pour nous. »

Le général Bonaparte ne pouvait envisager la question de l'armistice et de la paix sous ce rapport. Il ne connaissait d'autre réponse aux objections, d'au-

tre solution aux embarras, d'autre remède aux souffrances qu'une victoire prompte et grande : il y comptait.

Les discussions écrites ou verbales se continuèrent encore pendant quelques jours. Le général Bonaparte les termina, en disant: — « Si vous venez ici pour faire ma volonté, je vous verrai avec plaisir; sinon vous pouvez retourner vers ceux qui vous envoient. ))

Le général Clarke ne se défendait plus que par devoir, et pour obéir à ceux qui l'avaient envoyé; séduit par Taccueil flatteur du général en cbef, par la confiance qui lui était témoignée; subjugué par cette parole nette et puissante, il avait déjà écrit au Directoire : — ((Il faut que le général en chef continue à commander toutes les opérations diplomatiques en Italie. ))

Toute sa correspondance exprimait Tadmiration. Désormais le négociateur que le Directoire avait choisi afin de garder la conduite des relations extérieures allait penser et agir d'après les volontés du général Bonaparte.

Mais les ordres du Directoire étaient positifs. Il fallait s'y conformer, du moins en apparence. Le général Berthier écrivit donc au général Alvinzi et lui envoya une lettre du général Clarke adressée A l'empereur, où il sollicitait la permission de se rendre à Vienne. Il y joignait une note qui lui avait été remise par le Directoire.

Peu de jours après, Alvinzi transmit la réponse du cabinet de Vienne, qui annonçait que le baron de Vincent était chargé de conférer avec le général Clarke; ils se réunirent à Vicence le 3 janvier 1797. Le général

autrichien avait déclaré que l'empereur ne pouvait recevoir à Vienne un plénipotentiaire de la république française, puisqu'il ne la reconnaissait pas et que d'ailleurs il ne traiterait pas séparément de ses alliés. Après avoir passé deux jours à Yicence , le général Clarke retourna au quartier général.

La négociation entamée à Paris ne pouvait faire aucun progrès pendant que le Directoire en poursuivait une autre qui était incompatible avec les instructions de lord Malmesbury. Comme la guerre continuait en Italie, de manière à changer d'un jour à l'autre la situation des puissances qui avaient à traiter, la présence du plénipotentiaire anglais avait une apparence d'inutilité qui lassait l'opinion française.

Une circonstance nouvelle vint ajouter à Tincertitude de la politique. L'impératrice Catherine mourut subitement le 17 novembre. Depuis le commencement des guerres de la Révolution , elle s'était hautement et avec une sorte d'ostentation montrée favorable à la cause qui avait réuni les puissances coalisées contre la France; elle avait même signé, depuis un an, un traité d'alhance offensive et défensive; mais elle ne s'était point hâtée de mettre ses troupes en mouvement. Ainsi que le comporte la position géographique de la Russie et le peu d'intérêt réel qu'elle prend aux affaires de l'Occident, Timpératrice se contentait de ne pas rester étrangère aux questions qui agitaient l'Europe, et tardait à y engager ses armées ou ses finances. L'Angleterre avait enfin réussi à lever cette dernière difficulté, et lord Witlnvorth venait de négocier un traité de subsides , moyennant lequel la Russie s'engageait à faire marcher une armée de soixante mille ommes, pour se joindre aux forces de l'Autriche et

Go REPRISE DES NÉGOCIATIONS AVEC L ANGLETERRE.

(l(î r Angleterre; ce traité devait être signé par l'impératrice. A sa mort on le trouva sur sa table sans signature.

L'empereur Paul T"", en montant sur le trône, sembla d'abord adopter pour règle de conduite le contraire de tout ce que sa mère avait voulu, projeté ou pensé. 11 ne signa point le traité et révoqua un ukase du 13 se])tembre 1796, qui avait ordonné une levée générale, afin d'ajouter cent trente mille soldats à Tarmée russe , d'ailleurs fort négligée pendant le règne de Catherine, et qui ne ressemblait point à ce qu'elle a été depuis.

L'Autriche était donc exposée à continuer la guerre sans avoir un seul allié sur le continent, sans qu'aucune armée auxiliaire vînt se joindre à ses armées; car l'Angleterre n'était pas encore préparée à combattre la république française autrement que par une guerre maritime. Toutefois, lorsque le cabinet impérial eut refusé de recevoir le général Clarke, lorsqu'il eut de nouveau assuré le gouvernement anglais que l'Autriche ne négocierait point une pai\: séparée, lord Malmesbury reprit les conférences; elles avaient été suspendues depuis qu'il avait demandé des instructions nouvelles à son ii;ouvernement.

11 pouvait maintenant répondre au })lénipotentiaire français qui, sans repousser al)solument le principe de compensation, avait demandé quelles conséquences le cabinet anglais voulait déduire de ce principe ; c'est-à-dire (pielles restitutions il demanderait à la France et quelles restitutions il lui offrirait.

Les instructions envoyées à lord Malmesbury articulaient formellement les conditions ([ue l'Angleterre

REPRISE DES NÉGOCIATIONS AVEC l'aNGLETERRE. Gl

ju'oposait à la France pour lui restituer les colonies dont elle s'était emparée :

— (( L'empereur devait être remis en possession de tous ses États, tels qu'il les possédait avant la guerre. — L'Italie serait évacuée par les troupes françaises, avec engagement de ne pas intervenir dans ses affaires intérieures. — La paix serait conclue avec l'Empire. »

Le plénipotentiaire anglais ne présenta point ces conditions d'une manière péremptoire et absolue; il avait, sinon l'espérance , du moins le désir de conduire sa négociation abonne fin. Sa note, qui accompagnait ces propositions, indiquait que la France pourrait faire admettre la nécessité d'un règlement de frontières , qui ajouterait à son ancien territoire des forteresses et des positions essentielles à sa défense. Cela s'appliquait à Namur, Liège et Luxembourg.

Le ministre français remercia lord Malmesbury de lui avoir fait connaître quelle interprétation pouvait être donnée aux articles que le cabinet anglais lui avait transmis; cette communication était confidentielle et non pas officielle. Les conditions lui paraissaient inadmissibles, évidemment désavantageuses à la France et peu d'accord avec l'issue victorieuse de la guerre ; d'ailleurs la constitution de la République interdisait au «;ouvernement la faculté de disnoser d'un territoire réuni à la France par des lois.

Lord Malmesbury remarquait que cette prise de possession, quelle qu'en fat la forme, ne constituait pas un droit, et que l'Angleterre pourrait tout aussi bien alléguer les termes du traité qui la liait à l'empereur et s'exprimait ainsi : — « Les deux parties contractantes s'engagent réciproquement à ne point poser les armes,

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