‹ Histoire du directoire de la République française (volume 2)Chapitre 31 sur 152 · CAPITULATION DE MANTOUE · texte numérisé non relu

CAPITULATION DE MANTOUE

de lie ])as servir d'ici à trois mois contre l'armée française. »

L?i législation révolutionnaire et la rigueur que le Directoire mettait encore à s'y conformer rendaient impossible de faire une exception en faveur des émigrés français , qui se trouvaient en assez grand nombre dans la garnison. Le général Bonaparte ordonna au général Serrurier de les laisser ])asser sans y regarder.

Les articles relatifs aux employés des cliancelleries autrichiennes, aux intérêts de la ville, de ses habitants et des établissements ecclésiastiques; aux canonniers de la garde bourgeoise qui avaient servi les l)atteries, avaient aussi un caractère de mansuétude et de ménagement. M. de Klenau était loin d'espérer des procédés aussi généreux; il avoua que la garnison n'avait plus de vivres que pour trois jours.

Le maréchal \Yiirmser se montra de même touché de tant de courtoisie ; il écrivit au général Bonaparte pour lui témoigner sa reconnaissance, et le sollicita de passer par Mantoue en se rendant à Bologne; mais le vainqueur ne voulut pas assister au défilé de la garnison autrichienne. Voir le maréclial à la tête de son état -major le saluer de son épée hii sembla un manque d'égards pour ce roble vaincu.

— « Je me suis attaché, écrivit-il au Directoire, à montrer la générosité française envers le maréchal Wiirmser, vieillard de soixante-dix ans. La fortune lui a été très-cruelle; mais il n'a ])as cessé de montrer une constance et un courage que riiistoire remarquera. Enveloppé de tous cotés, ayant perdu le Tyrol et la plus grande part de son armée, il a osé concevoir l'espérance de se réfugier dans JNIantoue , dont il était éloigné de quatre journées; il a passé l'Adige , culbuté notre

avant-garde, et il est entré dans Mantone. Enfermé dans cette ville, il a fait deux ou trois sorties; elles ont été malheureuses; mais, à chaque fois, il était en tête. Ses soldats étaient découragés et affaiblis par les maladies; mais sa fermeté s'est soutenue jusqu'au dernier moment. Sans doute il sera calomnié, comme le sont toujours les malheureux, et peut-être essayera-t-on de le persécuter. »

Quelques jours après, et avant de quitter Mantoue , Wilrmser expédia un aide de camp à Bologne pour informer le général Bonaparte d'un complot tramé dans la Romagne pour l'empoisonner. Les renseignements qu'il transmettait étaient exacts et donnaient les moyens de prévenir ce crime.

La garnison de Mantoue était encore de vingt mille hommes, dont douze mille étaient en état de combattre. Pendant le blocus, qui avait duré six mois, et {jui , deux fois, avait été interrompu, vingt-sept mille soldats étaient morts dans les hôpitaux ou avaient été tués dans les sorties.

Le Directoire et le général Bonaparte avaient résolu de porter enfin la guerre dans la Romagne et de marcher sur Rome. Les choses en étaient venues au point qu'il était impossible d'en agir d'une autre sorte avec le gouvernement pontifical. Les conseillers du Pape et l'aristocratie romaine s'étaient livrés ouvertement à l'Autriche , et avaient déjà mis des troupes en marche pour se joindre à l'armée de l'empereur; des officiers autrichiens les passaient en revue. Une dépêche envoyée à Wûrmser et signée de l'empereur, qui avait été interceptée, ordonnait au maréchal, dans le cas où il serait réduit à toute extrémité, de sortir de la place II. G

avec les troupes qui seraient en état de marclier, de passer le Pô, de se porter à Ferrare ou à Bologne. — « Il trouvera de ce côté, disait la lettre, très-peu d'ennemis et de la bonne volonté pour Tapprovisionnement des troupes. »

Au commencement de janvier, un courrier, envoyé par le cardinal Busca, secrétaire d'Etat et principal ministre du Pape , avait été arrêté , et la lettre qu'il adressait à Mgr AlLani, neveu du cardinal et chargé d'affaires à Vienne, fut interceptée. Le général Bonaparte l'adressa au Directoire, lui donna une grande publicité et en fit une mention expresse dans le manifeste où il exposait les griefs qui motivaient la guerre déclarée au gouvernement pontifical.

Cette lettre était , en effet , très-explicite : on y lisait que l'empereur envoyait le général Colli pour commander l'armée romaine. Le cardinal Busca pressait la signature du traité qui réglerait les conditions de l'alliance ; il promettait de temporiser dans les négociations avec les Français : — « Traiter avec eux, disait-il, serait manquer à riionneur. » — Toute cette lettre exprimait des sentiments de haine contre la France et une préoccupation de toutes les combinaisons militaires et politiques qui pourraient amener la destruction de l'armée française en Italie.

Une division de cinq mille hommes avait passé le Pô, à Ferrare, dès le 21 janvier. Le général en chef arriva à Bologne, le l*"" février, après avoir conclu la capitulation de Manloue, qui fut signée le lendemain. Il fit afficher son manifeste et les lettres du cardinal Busca. Déjà il avait ordonné à M. Cacault de demander ses passe-ports et de quitter Rome.

Le 2 février, le quartier général était à ïmola, dans

le palais de Tévêque Barnabe Chiaramoiite ; le 3, la très-petite armée française rencontra l'armée du Pape, défendant le passage du Senio à Castel-Bolognese. C'était sept ou huit mille hommes assemblés à la hâte au son du tocsin et animés par des prédicateurs qui avaient parcouru les campagnes. Les Français avaient pris position ; un parlementaire se présenta et , de la part de Mgr le cardinal commandant les troupes du Pape, signifia à l'armée française de ne point avancer, sinon on tirerait sur elle. Cette menace parut assez burlesque ; on répondit qu'on ne s'exposerait pas aux foudres de Son Eminence, et qu'on allait rester en position pendant la nuit.

Le tocsin continuait à retentir dans tout le pays ; la Romagne était en feu. Le cardinal Busca, ainsi qu'il le disait dans ses lettres, suscitait une guerre de religion; il avait réussi à exalter l'opinion populaire. Des missionnaires prêchaient sur les places publiques ; on parlait de miracles. « Nous ferons dans la Romagne une Vendée, une autre dans les montaanes de la Ligurie ; toute l'Italie sera une Vendée, » avait dit le cardinal Busca à M. Cacault.

Afin de calmer, s'il était possible, les populations, une proclamation fut affichée à Imola.

« L'armée française va entrer sur le territoire du Pape , elle protégera la religion et le peuple. Le soldat français porte d'une main la baïonnette , garant de la victoire ; de l'autre , le rameau d'olivier, symbole de la paix et gage de sa protection. Malheur à ceux qui , séduits par des hypocrites, attireront sur leur maison la vengeance d'une armée qui , en six mois , a fait cent mille prisonniers des meilleures troupes de l'empereur,

pris quatre cents pièces de canon , cent dix drapeaux , et détruit cinq armées. »

A quatre heures du matin le général Lannes , à la tête d'une faible avant-garde, remonta la rivière, la passa à gué et se rangea en bataille, coupant à l'armée du Pape la retraite sur Faenza. Le général Lahoz, soutenu par une batterie et couvert par une nuée de tirailleurs , passa le pont en colonne serrée. En un instant cette multitude fut en déroute , abandonnant son artillerie. Quatre ou cinq cents hommes furent sabrés ; quelques moines qui , le crucifix à la main , s'efforçaient de rallier les fuyards, périrent dans cette mêlée; ce qui était troupe de ligne fut fait prisonnier ; le combat ne dura pas une heure.

Les Français arrivèrent devant Faenza : c'était une ville entourée de quelques fortifications ; les portes étaient fermées ; on voyait plusieurs canons sur les remparts ; le tocsin sonnait ; la population semblait frénétique et criait des injures aux Français. Il fallut entrer de vive force en enfonçant les portes. — « C'est comme à Pavie » criaient les soldats, et ils demandaient le pillage.

— « Non , répondit le général en chef; à Pavie, ils se sont révoltés après avoir prêté serment; ils ont voulu massacrer nos soldats, qui étaient leurs hôtes. Ici ce sont de malheureux insensés qu'il faut vaincre par la clémence. »

Quelle que fût la volonté du général, plusieurs couvents ne furent pas à l'abri des insultes; mais la ville fut sauvée et Tordre y fut rétabli. Il fallait aussi apaiser tout le peuple de la province et u mettre fin à ce déhre.»

Les prisonniers du condjat deCastel-Bolognese furent rassemblés dans le jardin d'un couvent; ils étaient en-

core émus de frayeur et croyaient qu'on allait les tuer. Le général parut et ils se jetèrent à genoux, demandant grâce de la vie. 11 leur parla en italien. — « Je suis l'ami de tous les peuples d'Italie et surtout des Romains. Je suis venu pour votre bien , vous êtes libres ; retournez dans vos familles ; dites-leur que les Français sont amis de la religion, du bon ordre et du pauvre peuple. » — Ces malheureux, étonnés de ces paroles de bonté, exprimèrent leur reconnaissance avec toute la vivacité italienne.

Les officiers avaient été réunis dans le réfectoire; ils étaient nombreux; quelques-uns appartenaient aux familles les plus distinguées de Rome. Le général se rendit au milieu d'eux : il savait merveilleusement quel langage il faut parler à chacun et entra en conversation confiante et familière ; il leur parla de la liberté , de l'indépendance de l'Italie , << des abus du gouvernement clérical, souvent contraires à l'esprit de l'Évangile. » 11 montrait quelle était la folie de vouloir résister à une armée victorieuse, aux soldats les plus disciplinés et les plus aguerris du monde.

Les ayant ainsi charmés et persuadés, il leur permit de retourner chez eux, leur donnant pour toute condition , pour unique preuve de leur reconnaissance , de faire connaître les sentiments dont il était animé pour toute l'Italie , et surtout pour le peuple de Rome.

Les effets de cette bonté habile ne tardèrent pas à se produire. Les prisonniers retournèrent aussitôt, chacun dans sa ville ou sa province, racontant comment le général les avait traités , ce qu'il leur avait dit , et ses bienveillantes intentions pour Rome et l'Italie. Les craintes et l'animosité se calmèrent; l'opinion devint favorable ; l'armée était reçue joyeusement avec de

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sympatliiques démonstrations. Forli, Césène, Rimini , Sinigaglia furent occupées sans opposition. Le clergé s'employait de bonne loi à soumettre les esprits; les ordres religieux étaient moins bien disposés, surtout les ordres mendiants.

Il y avait encore nne armée pontificale que commandait le général (^.olli , le même qui avait eu sous ses ordres l'armée piémontaise lors de Dego et de Mondovi ; il lui restait trois mille liommes : il avait pris position devant Ancône; mais à Tapproclie des Français il allégua quelques prétextes pour quitter le service du Pape et se retira avec les ofticiers autrichiens. La petite armée, qu'il ne commandait plus, occupait une position assez forte : elle fut cernée et se rendit sans tirer un coup de fusil. Le général Victor entra dans la ville et s'empara de la citadelle. Les prisonniers furent traités comme ceux du Sunio; ils furent renvoyés en se chargeant de distribuer des proclamations. La prise d'Ancone était le résultat le plus important de cette campagne, car le général Bonaparte ne voulait point arriver à Rome. Ancône était une place forte ; les seuls arsenaux de l'État romain s'y trouvaient. Le principal commerce se faisait par ce port ; c'était par là qu'étaiejit établies les communications avec Venise et Trieste. Si les Autrichiens, encore maîtres du nord de l'Etat vénitien avaient pu secourir le Pape, c'était à Ancône que seraient arrivés par la voie de mer les détachements auxiliaires et les munitions de guerre.

La ()0[)ulation de cette ville redoutait l'arrivée des Fran(;ais ; elle ne se ])orta à aucun dés(nvlre, mais elle témoignait son désespoir et son aversion. La foule se pressait dans une église où, disait-on, la madone avait les yeux })leins de larmes. Monge, que le gouverne-

ment français avait envoyé pour recueillir les objets (Fart cédés par les traités, examina le miracle, reconnut par quels moyens il était opéré : on le fit cesser, et le chapelain qui avait ainsi abusé de la crédulité populaire, afin d'exciter les esprits contre l'armée, fut arrêté.

Le 1 0 février, le quartier général était à Notre-Dame de Lorette; c'est dans une des églises de la ville que se trouve la Casa Santa. Selon la légende, la maison où la sainte Vierge habitait à Nazareth lorsque l'ange lui annonça qu'elle serait la mère du Christ fut transportée à Lorette par les anges , à l'époque où les Sarrasins envahirent la Judée. De tout l'univers chrétien des pèlerins viennent adorer la madone de Lorette. C'est une statue de bois qui fut sculptée assez grossièrement dans les premiers siècles de l'Eglise. Les présents, les diamants, les joyaux offerts par les pèlerins, ou envoyés de tous les pays catholiques formaient un riche trésor. Mais le gouvernement pontifical lavait fait transporter à Rome. L'armée y trouva encore plus d'un million en ornements d'or ou d'argent.

Le général Bonaparte envoya cette madone au Directoire , en lui écrivant : — « Vous en ferez l'usage que vous jugerez convenable. « Elle fut déposée à la bibliothèque nationale, et le Premier Consul la restitua au Pape à l'époque du concordat. Peut-être , s'il eût suivi son propre sentiment, aurait-il respecté ce symbole vénéré par tant de siècles et tant de peuples. Mais il savait quelle importance La Réveillère-Lepeaux et son entourage de philosophes ou de théophilanthropes attachaient à ce trophée. Il écrivait en même temps : — (( La seule gloire que l'armée française recherche dans cette expédition , c'est de donner cet exemple éclatant

de son respect pour la liberté des cultes, pour les personnes et les propriétés. »

Le général en chef eut l'occasion de manifester son éloignement des passions et de Tintolérance révolutionnaires^ Un très-grand nombre de ])rétres français, chassés de leur patrie ou déportés, avaient trouvé un asile en Italie; à mesure que l'armée française approchait, ils avaient reflué sur Rome; mais lorsqu'elle entra dans les Etats du Pape, ils se virent sans refuge; quelquesuns réussirent à })asser jusqu'en Allemagne ; le roi de Naples leur refusa un asile. Le Pape les avait placés dans des couvents qui étaient chargés de pourvoir à leur subsistance. Pour s'exempter de cette hospitalité , qu'ils trouvaient onéreuse, la plupart de ces monastères alléguèrent la crainte de se compromettre avec les Français vainqueurs en donnant retraite à des proscrits; ils les renvoyèrent. Le général publia une proclamation par laquelle il rassura les prêtres français et ordonna aux évêques, aux chapitres, aux couvents, de les recevoir et de fournir tout ce qui pouvait leur donner une existence convenable et douce. 11 prescrivait à l'armée de voir dans ces exilés des compatriotes et des amis.

Ce langage fut compris des soldats. 11 y en eut qui, reconnaissant sur cette terre étrangère l'ancien pasteur de leur paroisse, celui qu'ils avaient été accoutumés à respecter dans leur enfance et dont le souvenir étail pour eux un sentiment de famille, lui témoignèrent leur vénération et leur attachement. Dé- })ortés comme des criminels par les législateurs révolutionnaires , échap})és aux massacres dont s'étaient

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