‹ Histoire du directoire de la République française (volume 2)Chapitre 51 sur 152 · INSURRECTION DE VÉRONE · texte numérisé non relu

INSURRECTION DE VÉRONE

provéditeiir de Vicence, contribua encore à augmenter la rage des insurgés. Le général Neiperg était déjà à la Chiusa, non loin du champ de bataille de Rivoli. La petite garnison qui défendait ce fort avait été obligée de capituler, elle fut massacrée par les paysans.

Le général Kilmaine avait ordonné au général Chabran de marcher sur Vérone avec la division milanaise, que commandait le général Lalioz, et les Polonais au service de la république lombarde. Ils arrivèrent devant la ville le 21 avril après avoir été attaqués plusieurs fois par les rassemblements qui parcouraient la campagne. Le provéditeur vint parlementer avec les généraux français et ne rentra pas à Vérone, où il n'aurait pas été en sûreté. La troupe insurgée qui voulait défendre la ville , se composait de cinq mille paysans, de trois mille bourgeois armés et de deux mille esclavons.

Les forts où le général Balland se maintenait étaient situés sur la rive gauche de TAdi^e. Le orénéral Chabran arrivait par la rive droite. Ainsi la ville ne put être entièrement cernée que le 22 , après un combat où, de part et d'autre, il y eut beaucoup d'acharnement. Les insurgés furent entièrement défaits.

Le général Kilmaine était arrivé; le comte Neiperg, envoyé par le général Laudon, dont les troupes étaient très -rapprochées de Vérone, venait de donner connaissance de l'armistice. L'effroi et rabattement s'emparèrent des insurgés; ils envoyèrent des députés qui se présentèrent en suppliants devant le général Kilmaine. Il imposa pour conditions, que « les Français encore enfermés en prison seraient aussitôt délivrés ; — que les paysans sortiraient de la ville; — que deux des principaux magistrats et seize habitants connus n. 10

par leur haine contre les Français seraient livrés comme otages. »

Les magistrats se sauvèrent et la ville demeura dans un affreux désordre; le pillage et les assassinats continuèrent. Enfin, l'arrivée de la divisionVictor et la publication de Tarmistice firent cesser la résistance des bandits et des esclavons qui étaient restés dans la ville. Le général Kilmaine n'avait pas voulu y entrer de vive force pour ne pas exposer au massacre plusieurs centaines de Français qui étaient enfermés dans le palais.

Le général Kilmaine se montrait persuadé, dans son rapport, que le gouvernement de Venise avait non-seulement toléré, mais ordonné et soldé cet armement et cette agression contre l'armée française ; le rapport du général Balland qui était un journal, heure par heure, de ce qui s'était passé à Vérone, ne donnait pas la conviction d'une connivence active du gouvernement vénitien.

Dans les autres provinces, le désordre était moins grand, moins de sang y avait coulé; mais partout les soldats isolés étaient massacrés; partout les détachements peu nombreux étaient assaillis par les paysans armés; sur les frontières du Tyrol et du Frioul , des troupes légères appartenant à l'armée autrichienne se mêlaient aux montagnards pour attaquer les postes français ou les patrouilles; les généraux se demandaient comment l'armistice pouvait être ainsi violé.

Dans les villes, il n'y avait plus nulle police, et beaucouj) de Français y avaient été assassinés.

Un meurtre commis à Venise même , sous les \eu\ du gouvernement, avait porté à son comble l'irritation du général en chef.

Le 27 avril, un bâtiment français armé s'était présenté pour entrer clans la lagune de Venise par le passage du Lido. Il fit le salut d'usage de neuf coups de canon devant le fort qui gardait la passe. Un officier vénitien se rendit à bord et avertit le capitaine Laugier que les bâtiments de guerre n'étaient pas reçus au Lido ; puis, un second canot lui avait été envoyé portant l'ordre de démarrer. Le bâtiment était sous le canon du fort ; avant qu'il eût levé son ancre, une décliarge d'artillerie força l'équipage à se retirer dans l*entre-pont. Le capitaine avait pris son porte-voix pour crier de ne plus tirer et qu'il partait. A ce moment une balle l'avait frappé; il était tombé mort. Puis des esclavons arrivant sur une cbaloupe s'étaient emparés du bâtiment, avaient massacré les Français qui s'y trouvaient, pillé la cargaison, au point de déshabiller et de laisser à demi nus les hommes de l'équipage qu'ils n'avaient pas tués.

Tel était le récit qu'après enquête affirmait le ministre de France ; les autorités vénitiennes en contestaient l'exactitude et assuraient que ce bâtiment était un corsaire; que l'équipage ne comptait que deux matelots français ; que le capitaine avait voulu entrer dans la passe de force et sans respect d'un règlement dont le ministre de France avait pleine connaissance; qu'alors le fort avait tiré sur lui , et que s'étant abordé avec une galiote montée par des esclavons, un combat en était résulté où le capitaine et un autre Français avaient été tués.

Quelle que fût la plus exacte de ces deux versions, il était certain que l'autorité chargée de la police du port avait eu envers le capitaine Laugier un procédé violent et que les esclavons l'avaient assassiné. Le gouverne-

ment de Venise avait vu aussitôt que c'était une affaire i2;raYe. Il se décida à envoyer des députés au général Bonaparte. Ne pouvant être admis près de lui, ils lui écrivirent une longue lettre pour justifier leur gouvernement de l'assassinat de Laugier.

— (( Je n'ai lu qu'avec indignation, messieurs, leur répondit-il, la lettre que vous m'avez écrite. Vous avez aggravé l'atrocité de cet événement, sans exemple dans les annales des nations modernes, par le tissu de mensonges que votre gouvernement a fabriqués pour se justifier. — Je ne puis point, messieurs, vous recevoir : vous et votre sénat vous êtes dégouttants du sang français. Lorsque vous aurez fait remettre en mes mains l'amiral qui a ordonné de faire feu , le commandant de la tour et les inquisiteurs qui dirigent la police de Venise, j'écouterai vos justifications. Vous voudrez bien évacuer dans le plus court délai le continent de l'Italie. »

Le même jour, il écrivait à Lallemant, ministre de France : — « Le sang français a coulé dans Venise et vous y êtes encore! attendez-vous donc qu'on vous en ait cbassé? Les Français ne peuvent plus se promener dans les rues; ils sont accablés d'injures et de mauvais traitements; et vous restez simple spectateur! » — Puis les nombreux griefs de l'armée française contre les populations ou le gouvernement de Venise étaient rappelés. — « Je sais bien que le sénat cliercbera à faire tomber notre vengeance sur quelques miserai)! es exécuteurs de ces atrocités; mais nous ne prendrons pas le clianiie. Faites une note concise et dii^ne de la nation que vous représentez et des outrages qu'elle a reçus; a|)rès quoi, partez de Venise et venez me joindre à ALuitouc. M

MKL'RTRE DU CAPITAINE LAUGIER. \ VJ

Le général Bonaparte, après la signature des préliminaires , s'était rendu à Gratz , en Styrie , dont Toccupation par l'armée française avait été une des conditions de l'armistice. M. de Gallo était venu l'y trouver; il lui annonça que l'empereur ratifierait les articles de Léoben. En même temps il lui donna des explications sur plusieurs questions qui n'avaient pas été réglées par le texte des préliminaires.

(( L'empereur cessera d'avoir les émigrés et le corps du prince de Condé à son service et à sa solde. 11 désire que la paix avec rAutriclie soit l'objet d'une négociation séparée, qui commencerait incessamment et en Italie. — M. de Gallo sera le plénipotentiaire de l'empereur. — La paix avec l'empire sera traitée ailleurs; les conférences pourront être tenues à Constance. »

Le général Bonaparte vint de Gratz à Trieste. Pendant qu'il s'avançait sur la route de Vienne avec toute son armée, laissant le Frioul et l'Italie sans défense, un corps autricliien était venu reprendre Trieste ; mais, en vertu de l'armistice, les Français y étaient rentrés.

Le 3 mai, le général était à Palma Nova, et de ce lieu fut datée une déclaration de guerre à la république de Venise; elle était précédée d'un manifeste qui imputait au gouvernement tous les désordres et les attentats qu'il avait encouragés par son inaction ou favorisés plus directement.

— (( Vu les griefs ci-dessus et autorisé par l'article 328 de la constitution de la république française, et vu l'urgence des circonstances , le "énéral en chef requiert le ministre de France près la république de Venise de sortir de ladite ville. — Ordonne aux différents agents de la république de Venise , dans la Lom-

lôO Mi:Lunii: du camt-mm: lalgier.

hardie et dans la terre ferme, de l'évacuer sous vingtquatre heures. — Ordonne aux généraux de division de traiter en ennemis h^s troupes de la répuhlique ; de faire ahattre, dans toutes les villes de la terre ferme, le lion de Saint-Marc ; chacun recevra, à l'ordre du jour de demain, une instruction particulière pour les opérations militaires ultérieures. »

Le général se rendit aussitôt à Mestre, qui n'est séparée de Venise que par la lagune. Le gouvernement de Venise, à la lecture de ce manifeste, n'avait pas eu un instant la pensée de se défendre. L'antique reine de l'Adriatique et la sérénissime seigneurie étaient perdues sans ressource. Son sort était décidé par la toute-puissante volonté du vainqueur de l'Italie, et l'Autriche était évidemment complice, puisque, dans les préliminaires de la paix, elle n'avait inséré aucune garantie pour Venise.

Le général Bonaparte refusa d'admettre la députation qui lui fut envoyée. Le général Berthier, chef d'étatmajor, fut chargé de répondre que le général exigeait l'arrestation de l'amiral qui avait donné le signal du massacre de Laugier et la punition de ce crime. Il promettait que pendant quatre jours aucune hostilité ne serait commise contre la ville.

L'invasion de toutes les provinces vénitiennes, la destitution des autorités déléguées par le gouvernement, l'accomplissement d'une révolution démocratique dans chaque ville avaient , conformément aux ordres adressés au général Kilmaine , précédé la proclamation.

— (( Si l'affaire est bien menée, lui écrivait trois semaines auparavant le général en chef, ces gaillardslà se repentiront, mais trop tard, de leur perfidie. Le

OCCUPATION DE VEMSE. 151

gouvernement de Venise , concentré dans sa petite île , ne serait pas , comme vous pensez , de longue durée. »

Pour hâter le succès de la révolution , on répandit dans tous les États vénitiens une proclamation signée de Battaglia, ce sénateur, chef de l'opinion libérale, qui était en bons rapports avec les Français et qui avait été obligé de se retirer à Milan depuis l'insurrection de Vérone. Cette pièce n'était pas de lui et il ne fut pour rien dans la ruine de sa patrie. Il voulait une constitution de liberté pour la république de Venise , et le général Bonaparte avait résolu de l'anéantir. On donna donc aux révolutions qu'on exécutait dans les villes vénitiennes un caractère local. Bergame, Brescia, Padoue, Vicence, Bassano , Udine , crurent pendant quelques jours être des républiques séparées : à aucune époque de la guerre le désordre n'avait été plus déplorable. Toute administration avait disparu. Ce fut une grande facilité pour les dilapidations, les abus, les vexations de l'administration militaire ^ Le général en chef tentait vainement de les réprimer. Sa volonté et ses projets en avaient été la cause première ; elle portait ses conséquences.

Le gouvernement de Venise était maintenant « renfermé dans sa petite île. » Il tenta encore, non de résister, mais de fléchir le vainqueur par un surcroît de soumission et d'humilité. Le général Bonaparte était revenu de Milan au bord de la lagune ; il reçut les députés , les accueillit durement; ils n'obtinrent rien de plus qu'un armistice de douze jours.

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