‹ Histoire du directoire de la République française (volume 2)Chapitre 52 sur 152 · Mémoires dictés à Sainte-Hélène · texte numérisé non relu

Mémoires dictés à Sainte-Hélène

152 OCCliPATIOK DE VENISE.

11 repartit, laissant des pouvoirs et des instructions au général Baragnay-d'Hiliiers , qui commandait un corps de vingt mille hommes. Avant de commencer le siège de Venise , il se rendit dans la ville, et dans sa conférence avec le général Pesaro, aux rudes conditions déjà exigées , il ajouta la suppression du sénat et du conseil des dix, c'est-à-dire du gouvernement vénitien. Ils demandèrent un délai et se résignèrent à faire arrêter et traduire en justice les inquisiteurs de police ainsi que le commandant du Lido. Ensuite, ils envoyèrent encore une députation au général en chef; ils ne le trouvèrent pas à Mantoue et le suivirent à Milan.

Mais la situation de Venise ne com])ortait point de délai. Dans cette agonie du gouvernement, il ne conservait aucune autorité. Le parti révolutionnaire était d'autant plus animé et menaçant qu'il se voyait à la veille du triomphe. Les esclavons, soldats indisciplinés et à demi sauvages, étaient i)rêts à se jeter sur le peuple La ville était bloquée du côté de la terre et craignait une disette.

Un secrétaire de la légation de France était resté après le départ de M. Lallemant. Le doge et le commandant militaire de la ville lui firent demander une entrevue secrète pour aviser aux moyens à employer pour que la révolution inévitable et imminente, du moins ne fût pas sanglante. M. Villetard répondit qu'il n'avait aucun pouvoir, mais (jue si on lui demandait des conseils , il les donnait.

Le lendemain , 9 mai , les articles suivants, indiqués par un secrétaire sans mission , furent acceptés par le doge de la république de Venise et par ce qui restait de ce gouvernement, jadis puissant et orgueilleux.

— Tous les détenus politiques mis en liberté, — les esclavons })artis avant deux jours ; formation d'une garde nationale soldée; — invitation aux troupes françaises d'entrer dans la ville immédiatement après le départ des esclavons; - dès le lendemain, 14 mai, abolition du gouvernement aristocratique et plantation d'un arbre de la liberté ; — installation d'une municij)alité de trente six membres choisis par le général français. Le doge sera maire de Venise; — invitation aux municipalités de la terre ferme d'envoyer cliacune un député pour former un gouvernement provisoire; — respect aux propriétés et à la religion.

Mais il est difficile que le programme d'une révolution s'exécute avec régularité. M. Villetard avait rendu compte au général Bonaparte des conseils qu'il don. nait. en ajoutant que tout restait soumis à sa suprême décision. Le général Baraguay-d'Hilliers écrivait de son côté pour demander quelle conduite il aurait à tenir si le gouvernement de Venise l'appelait pour réprimer l'anarchie et pour maintenir Tordre troublé, soit par une insurrection populaire, soit par une sédition des esclavons.

Sans attendre une réponse de Milan , le vieux doge Manini convoqua une assemblée générale du sénat, et après avoir exposé les dangers de la situation, il déclara que le gouvernement avait encouru la haine du peuple et qu'il lui était impossible de pourvoir aux circonstances; il invitait donc les sénateurs à se démettre volontairement de leur autorité et à remettre tous les pouvoirs entre les mains d'une commission de dix membres nommés avec l'agrément du général Bonaparte.

L'abattement et l'épouvante étaient arrivés au point

que cette proposition fut adoptée à la majorité de sept cent quarante voix contre cinq.

Le renvoi des esclavons , dernier espoir du parti aristocratique, fut aussi délibéré; mais l'obéissance de cette troupe indisciplinée n'était point facile à obtenir. On décida qu'elle serait envoyée en Dalmatie et embarquée par convois successifs.

Cependant , ces résolutions du sénat n'étaient pas conformes aux volontés du parti démocratique ni aux espérances que lui avait données M. Yilletard. Il s'assembla tumultuairement et nomma une municipalité composée de soixante personnes ; le doge en faisait partie, mais il ne parut point et se cacha.

Les démocrates, en comptant sur la faveur et l'appui du peuple vénitien, s'étaient grandement mépris; à peine leur municipalité eut-elle fait afficher sa proclamation de liberté, d'égalité et de souveraineté du peuple, qu'une foule en désordre se porta à cette nouvelle municipalité;, la dispersa, arbora l'ancien drapeau vénitien, et mêlée aux esclavons, rempHt la grande place en criant : — « Vive Saint-Marc ! » — On s'empara de l'arsenal ; on arma des embarcations; tout s'apprêta pour s'opposer à l'entrée des Français. Les maisons des partisans de la démocratie furent

saccagées.

Cette contre- révolution était toute spontanée. Elle était un soulèvement de la populace , une sédition de soldats , qui couraient au pillage bien plus qu'à la défense de la seigneurie. Aucun sénateur, aucun homme riche, aucun honnête homme ne prit parti avec les bandits qui ravageaient la ville. Un vieux général , longtemps persécuté par le gouvernement pour ses opinions libérales, Salembeni, l'homme le plus considéré

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du vrai parti démocratique, fut d'une commune voix chargé de réprimer la sédition.

Le combat s'engagea contre les esclavons; le pont du Rialto fut longtemps disputé entre les deux partis. Après beaucoup de sang versé , les esclavons furent repoussés; mais ils étaient encore maîtres d'une partie de la ville.

Dès les premiers moments du désordre , le général Baraguay-dllilliers , pressé d'intervenir et d'envoyer des troupes à Venise , avait écrit au général en chef en lui demandant ses instructions. Dans la confusion où était cette malheureuse ville , il était impossible de savoir à quel parti profiterait le secours donné par l'armée française. D'ailleurs aucune autorité ne pouvait présenter au général Baraguay-d'Hilliers les garanties qui lui étaient indispensables pour se hasarder avec une troupe peu nombreuse parmi les canaux et les lagunes de Venise. Les instances du parti aristocratique ne lui semblaient pas sincères; il craignait d'être employé à lui assurer un triomphe, tandis que le général en chef l'avait chargé seulement de prendre possession. Dès qu'il eut reçu la réponse de Milan, il prit ses mesures de manière, non pas à être introduit dans la ville, mais à la surprendre. Dans la nuit du 15 au 1 6 mai , il occupa les débouchés du Lido et de Malamocco, la place Saint-Marc et le Rialto. Quand le jour fut venu, il fit son entrée dans Venise aux acclamations du parti démocratique, et il installa les municipaux qui avaient été élus.

Son premier soin fut de visiter l'arsenal , les établissements de la marine et tous les magasins; cet inventaire occupait une grande place dans le rapport qu'il adressa au général en chef. — « J'ai fait saisir au nom

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d(} la réjHibli(iiic fi'ançaiso toutes les propriétés anglaises, russes et |)ortu^aises ; j'ai mis la main sur tout ee qui appartient à la marine et à l'artillerie.

— Tout est dans un état satisfaisant; la [)eur est le sentiment dominant dans cette ville; c'est le gage de la tran([uillité puljlique. »

Ce même jour, 10 mai, h général Bonaparte signait à Milan un traité négocié avec les députés envoyés j)ar ce sénat, qui n'existait plus; il en avait difYéré la conclusion jusqu'au moment où il était assuré que cet acte serait la ratification d'un fait accompli.

f.e traité portait : « (ju'il y aurait paix et amitié entre la répidjlicpje française et la république de Venise;

— que le grand Conseil , renonçant à son droit de souveraineté, ordonnait l'abdication de Taristocratie béréditaire et reconnaissait la souveraineté de l'État dans la réunion de tous les citoyens; — que le gouvernement garantirait la dette publique et l'entretien des gentilsbommes pauvres cpii ne possédaient pas de biens-fonds; — que la terre ferme et le port de Venise seraient occupés par les Français; la ville, jusqu'à l'établissement définitiP du gouvernement, et les provinces, juscpi'à la conclusion de la paix continentale;

— (pie la flotte et l'arsenal seraient à la disposition des Français; — qu'U serait payé une contribution de six millions; — que vingt tableaux et cinq cents manuscrits, au clioix du général eu clief, seraient remis à la France; — que pardon et anmistie générale étaient accordés à tous Vénitiens accusés d'avoir pris part aux conspirations contre l'armée française et à tous les détenus j)our opinions politi(pies. »

Le général Bonaparte, eu signant les préliminaires de Léoben , avait décidé ([ue la république de Venise

serait efTacée de la carte d'Europe et que son territoire servirait à reudre plus faciles les négociations qu'il allait commencer avec l'empereur. En attribuant une plus grande part de territoire vénitien à T Autriche, il pouvait étendre davantage la république qu'il voulait créer en Italie. De même qu'il avait signé l'armistice et les articles préliminaires sans pouvoirs ni autorisation du Directoire, il ne s'était nullement inquiété de savoir ses intentions sur Venise; seulement il savait qu'elles ne devaient pas être bienveillantes, et il avait eu soin d'entretenir sa méfiance et sa mauvaise volonté contre cette république aristocratique.

Il lui était fjicile de voir que, malgré l'approbation donnée aux préliminaires, malgré tous les hommages rendus à la gloire et au génie du vainqueur de l'Autriche, et même, malgré la joie universelle que la paix répandait en France, le Directoire était mécontent d'un tel dédain de son autorité et même des conditions du traité. Si le général Bonaparte avait attendu la coopération des armées du Rhin, il aurait eu une position militaire plus forte et moins compromise , et l'Autriche aurait été plus durement traitée; on l'aurait, sans dédommagement, dépouillée de la Belgique et du Milanais. Ainsi pensaient Barras , Ixewbell et Laréveillère.

Le général Bonaparte eut donc à justifier, mais d'une façon assez hautaine, son œuvre de pacification; il continua à imputer aux retards du général Moreau la nécessité de traiter à Léoben, et il maintint que les conditions de la paix étaient avantageuses à la France. — {( Elles le sont à l'empereur aussi, disait-il ; c'est ce qui fait leur bonté. Elles nous délivrent de rinfluence de la Brusse et nous mettent à même de tenir la ]>alance

en Europe. — 11 est vrai que cette paix n'a pas été comme celle du Pape et du roi de Sardaigne; mais c'est que l'empereur est aussi puissant que nous; on se levait eu masse de tous côtés. Si la maison impériale eût évacué Vienne, je n'aurais eu rien à faire ^ je ne pouvais aller seul faire la guerre en Bavière. »

11 montrait que sa position militaire restait aussi puissante, puisqu'il avait gardé les passages qui conduisent d'Italie en Allemagne, et qu'il pouvait contenir les soulèvements des populations; il ajoutait : — « Si les hostilités doivent recommencer, il faut, avant tout, |)rendre un parti sur Venise; sans quoi , il me faudrait une armée pour la contenir. Je sais que le seul parti qu'on puisse prendre, c'est de détruire ce gouvernement atroce et sanguinaire; par ce moyen, nous tirerons des secours de toute espèce d'un pays que, sans cela, il faudra occuper avec plus de forces que le pays ennemie «

Il ne disait pas encore que Venise pourrait servir de compensation à l'Autriche; qu'ainsi on ne lui laisserait pas Mantoue, et que la répnl)lique lomharde aurait l'Adige pour frontière; il pensait que le Directoire regrettait beaucoup Mantoue; lui-même était de cet avis.

Mais tandis qu'il travaillait à persuader au Directoire l'avantage et même la nécessité de détruire Venise, une intrigue était essayée à Paris pour la préserver. Dès que la mission de Junot eut fait prévoir au gouvernement vénitien le sort qui le menaçait, il avait mis à la disposition de Quirini , son ministre à Paris, un crédit de six millions. On savait par expérience comment il était possible de réussir auprès du gouvernement di-

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