‹ Histoire du directoire de la République française (volume 2)Chapitre 62 sur 152 · ASSASSINAT DE SIÉYÈS · texte numérisé non relu

ASSASSINAT DE SIÉYÈS

renommée; il avait été soldat , puis moine, curé constitutionnel, membre zélé d'une société ])opulaire et maintenant grand partisan de Babeuf, du bonheur commun et de F égalité de fait; il ne se montra ni troublé ni exaspéré; on voyait qu'il avait fait le sycrilice de sa vie , qu'il s'était décide à l'assassinat comme au suicide.

Un message du Directoire annonça le crime au conseil des Cinq-Cents. Le représentant Hardy, qui était chirurgien, avait pansé la blessure et retiré la balle ; il rendit compte de l'état de Siéyès, qui ne présentait aucun danger. Le Conseil ordonna que chaque jour un bulletin de la santé de Siéyès serait lu à la séance, et que de plus amples renseignements seraient demandés au Directoire.

Le lendemain , Lamarque essaya de donner à cet événement des conséquences politiques; il reprochait à ses collègues de n'avoir pas exprimé assez de douleuiet d'indiii'nation. — (( Si l'on voit le couteau sanglant du royalisme et de la contre-révolution menacer publiquement et frapper avec audace les plus fermes soutiens de la liberté; si les meurtriers royaux osent efYectuer les crimes qu'inspirent et organisent chaque jour les innombrables corrupteurs de l'esprit public , et si nous, représentants du peuple , nous montrons de l'indifTérence ou de la tiédeur, il ne faut pas le dissimuler, la République est en danger! »

Lamarque continua longuement sur ce ton, accusant les journalistes et les conspirateurs , assurant que d(^ nouveaux complots étaient tramés chaque jour, suj)pliant ses collègues d'abjurer un système de ])rudenc(' «^t de mollesse, qui perdait la République. 11 sembla dire que les royalistes comptaient sur les nouvelles

élections. On lui demanda ce qu'il concluait, quelles mesures il avait intention de proposer. — « L'assassin est connu, disait-on, il est arrêté. Les lois prononcent la peine de son crime' et ont institué des tribunaux pour le juger. Que faut-il de plus? »

Lamarque demanda qu'une commission fût chargée de faire un rapport sur la situation de la République , sur les moyens de ranimer l'esprit public, de prévenir et de réprimer les atteintes que les conspirateurs ne cessaient de porter au gouvernement et à la Constitution.

Thibaudeau montait à la tribune pour combattre la proposition ; Lamarque la retira et il n'en fut plus question. Peut-être le parti dont il était l'organe avaitil espéré que cette commission pourrait être composée de manière à tenter, d'accord avec la majorité du Directoire, le coup d'État qu'une commission semblable avait essayé, lorsque Thibaudeau avait renversé tous les projets de Tallien. Cette supposition n'était pas entièrement hasardée; on savait que peu de temps auparavant, Tallien, Barras et Siéyès, conseiller secret de la faction conventionnelle, avaient délibéré entre eux sur l'opportunité d'un acte dictatorial qui aurait suspendu les élections. Mais ce n'était point par une délibération législative que cet attentat pouvait être consommé; la majorité ne s'y serait point prêtée. La situation n'était plus la même qu'au 13 vendémiaire; alors l'armée avait été nécessaire pour défendre la Convention ; maintenant, c'était contre le Corps législatif qu'il eût fallu l'employer.

Lors donc que fut arrivée l'époque où devaient être installés les nouveaux élus, le Directoire et ses amis étaient provisoirement résignés.

Les hommes prudents ou bien informés, et spécialement les principaux membres du conseil des Anciens, n'ignoraient point que le danger d'une intervention militaire était suspendu sur leurs tètes. Mais les partis n'ont point de sagesse. Les modérés ne formaient pas même un parti marchant dans la même voie pour atteindre un même but; ils n'avaient ni chefs, ni discipline, ni ensemble. Quelques députés des Cinq- Cents se réunissaient habituellement dans un hôtel de la rue de Clichy, et cette société avait de plus en plus les inconvénients d'un club; on s'y animait les uns les autres : la parole y tenait plus de place que la réflexion et le calcul.

Tel était l'état des esprits dans la région politique, au moment où arrivèrent les députés du nouveau tiers. La séance du conseil des Cinq-Cents fut ouverte à huit heures du matin. Un secrétaire fit l'appel nominal. Au nom de Barère, des murmures s'élevèrent de toutes parts : il était absent. Les noms de Pichegru et de Jourdan furent accueillis par des témoignages de satisfaction.

Los procès-verbaux des élections furent distribués à des commissions de neuf membres : chacune était chargée d'examiner trois procès-verbaux. Les rapporteurs se succédèrent bientôt à la tribune. Quelques procès- verbaux, qui constataient des scissions dans les corps électoraux , et par conséquent des élections doubles, furent renvoyés à une commission spéciale.

Lorsqu'un des rapporteurs en fut venu au département des Ilautes-Pyrénées , un silence attentif régna sur tous les bancs : — « L'élection de Bertrand Barère, pour le conseil des Cinq-Cents , est déclarée nulle. » Telle fut la rédaction proposée, « elle était motivée sur

le décret qui l'avait condamné à la déportation et privé des droits de citoyen; ainsi il était inéligible. »

Cette décision n'éprouva aucune contradiction; quelques membres demandèrent qu'un message îûl adressé au Directoire pour s'informer des motifs qui l'empêchaient d'exécuter le décret de déportation : cette remarque n'eut aucune suite.

Alors on procéda à la formation du bureau ; les votants étaient au nombre de quatre cent quarante-quatre. Pichegru obtint trois cent quatre-vingt-sept voix et fut proclamé président. Les secrétaires furent tous choisis parmi les modérés : Siméon, Vaublanc, Henry Lari- \ière, Parisot.

Lamarque, qui était président, quitta le fauteuil en y appelant « le général Pichegru , » ou , pour parler plus correctement, ainsi qu'il en fut averti, a notre collègue Pichegru. )> 11 lui remit l'écharpe, insigne de la présidence ; Pichegru remercia en termes convenables le Conseil de la bienveillance dont il recevait un si honorable témoignage, et demanda beaucoup d'indulgence pour le peu d'habitude qu'il avait des assemblées délibérantes.

Au moment où la séance allait finir, M. Penières demanda la parole. — « Vous ne terminerez pas cette mémorable séance sans un grand acte de justice et de respect pour la Constitution. Nos nouveaux collègues viennent de prendre place avec nous ; mais il est encore d'autres élus du peuple qui devraient être ici; ils ont été écartés de leurs fonctions par des lois spéciales et particulières : lois que vous avez rendues en conformité à la loi du 3 brumaire. Cette loi détestée, vous avez voulu l'abroger; le conseil des Anciens a été retenu par un scrupule constitutionnel; mais il nous est

permis d'annuler les lois spéciales que nous avons votées pour l'appliquer à nos collègues. En conséquence, je propose de les rappeler. » — Cette proposition fut accueillie par des applaudissements. Une objection fut présentée : ces lois spéciales n'étaient, en réalité, que l'exécution de la loi du 3 brumaire; ainsi, on ne pouvait les abroger tant que cette loi subsistait. Mais le conseil des Cinq-Cents n'était pas disposé à entendre une contradiction quelconque au sentiment de la majorité. La proposition de Penière^ fut votée par urgence et presque à l'unanimité.

L'entrée d'un nouveau tiers dans le conseil des Anciens n'y produisait pas un changement aussi marqué ; le parti conventionnel ne l'avait jamais dominé; les modérés y reconnaissaient pour chefs , ou du moins écoutaient comme conseillers , des hommes graves et sages, dont l'influence allait continuer, lors même qu'ils avaient à guider une majorité plus nombreuse.

La présidence du Conseil , ainsi renouvelée , fut donnée par cent trois votants contre quarante-sept, à Barbé-Marbois. Le choix de Pichegru, élu par le conseil des Cinq-Cents, était une imprudente bravade. Ni le public, ni aucun de ceux qui lui donnaient leur suffrage ne savait ses trahisons; mais il avait été destitué par le Directoire; il était l'ennemi personnel du général Hoche ; les honneurs qu'on lui rendait semblaient le témoignage d'une méfiance malveillante contre le général Bonaparte. Enfin, l'opinion hostile à tous les hommes de la Révolution semblait évidemment se rallier à ce nom.

L'élection de M. de Marbcis par le conseil des Anciens n'avait pas le même caractère. Il n'était ni ne; voulait être un homme de parti ; son austère probité.

sa physionomie de magistrat lui donnaient un rang distingué entre les hommes que l'opinion publique honorait le plus. Mais il avait été placé, comme ministre possible d'une restauration, sur les notes de La Villeheurnois. 11 passait, parmi les révolutionnaires, pour avoir assisté aux conférences de Pilnitz; imputation absurde et qu'il avait démentie sans réussir à y faire renoncer ceux qui l'avaient inventée et répétée. C'en était assez pour donner à ce choix une couleur royaliste.

Une élection beaucoup plus importante et qui devait avoir une grande influence sur le prochain avenir, c'était Féleclion du directeur qui allait remplacer celui que désignerait le sort; on s'était fort préoccupé de cette chance. Les Conseils avaient, par une loi expresse, réglé que le tirage de cette loterie se ferait dans une séance tenue publiquement par le Directoire. 11 s'était, par un message, opposé à cet acte du Corps légistatif , qu'il regardait comme le témoignage d'une méfiance injurieuse, et même comme une intervention inconstitutionnelle dans les attributions du pouvoir exécutif. Nonobstant cette démarche, la loi avait été votée, et le 30 floréal, la veille de l'installation des nouveaux députés, le nom de Letourneur de La Manche sortit de l'urne. C'était lui qui devait être remplacé. Le parti révolutionnaire avait hautement désiré que ce nom sortît de l'urne; il avait manifesté la crainte que le nouveau directeur, venant s'ajouter à Carnot et à Letourneur, ne donnât une majorité constante contre les deux directeurs qui resteraient pour représenter le parti révolutionnaire ; de sorte que le public demeura persuadé que Letourneur n'avait pas été loyalement

désigné ])ar le sort, et qu'il se retirait par suite de quelque arrangement frauduleux. On pouvait le supposer ainsi, d'autant plus que le Directoire, sans obéir à la loi, avait procédé au tirage en séance secrète. La tradition a adopté ce bruit public. Le mémoire de Carnot atteste le contraire.

« La soif du pouvoir était inextinguible chez Re^vbell. Lors du tirage au sort, sa vue était tellement troublée, en ouvrant le billet, que, quoique ce billet fût pour rester, il lui échappa de dire: « C'est moi. » Je lui en fis quelques plaisanteries , et il convint de son trouble. »

L'élection du directeur, qui devait le remplacer était la plus grande affaire du moment. Rewbell , Barras et le parti révolutionnaire n'avaient aucun espoir d'obtenir un choix conforme à leurs vœux et à leurs opinions ; ils se résignèrent à prendre pour leur candidat Cochon de L'Apparent, ministre de la police, qui jouissait d'une grande faveur parmi les modérés; il avait voté la mort du roi ; quoiqu'il en témoignât un repentir sincère, il n'en avait pas moins celte conformité avec les autres directeurs, et la magistrature suprême serait restée composée de cinq régicides.

(-eux des modérés qui, sans conspirer, sans avoir aucun rapport avec l'émigration , désiraient et même espéraient le rétablissement de la forme monarchique, Noulaient porter au Directoire l'amiral Bougainville, dont les o])inions étaient fort connues pour contraires à la République et aux républicains, mais il avait refusé l'honneur c[u'on voulait lui faire.

La candidature qui trouvait le plus de faveur dans l'opinion publique, et que les modérés sages des deux Conseils préparaient depuis assez longtemps, c'était

celle de Barthélémy, ministre de France en Suisse. A son nom s'attachait l'idée de paix; il avait négocié et signé les traités a^ec la Prusse et l'Espagne; il jouissait d'une considération européenne. Sans manquer à ses devoirs ni aux convenances, en se conformant aux instructions du comité de salut public et du Directoire, il avait laissé voir combien la politique et les habitudes révolutionnaires lui causaient de dégoût et d'aversion ; ses manières et son langage conservaient la dignité et la distinction acquises par une longue pratique de la diplomatie. Il s'était refusé aux instances qui lui avaient été faites; il se sentait une extrême répugnance à siéger comme collègue auprès des directeurs, auprès de Rewbell surtout qu'il avait vu à Pœuvre lorsqu'il était venu à Baie rompre les négociations commencées pour la paix générale, et qui sans cesse lui envoyait des instructions destinées à vexer la Suisse, à y préparer une révolution. Malgré sa réponse aux propositions qui lui furent portées par son frère , on espéra que s'il était nommé, il se déciderait à accepter et l'on continua à travailler pour son élection.

Dans la séance du 24 mai, le conseil des Cinq-Cents choisit les dix candidats parmi lesquels le conseil des Anciens devait élire un membre du Directoire; il y avait quatre cent cinquante-huit votants. M. Barthéleniv en obtint trois cent neuf; M. de Bouiifainville deux cent soixante-quatre; les huit autres candidats ne furent pas, comme à l'élection de 1795, des hommes inconnus, de faux candidats destinés à compléter le nombre voulu et à forcer le choix du conseil des Anciens: la liste était composée de noms honorables; c'étaient MM. Vieillard, avocat général au tribunal de cassation, qui venait de remplir les fonctions du ministère

222 r.ARTHÉLEMY ÉLU DIRECTEUR.

public dans le procès de Babeuf; Redon de Beaupreau, administrateur de la marine; Tarbé , qui avait été ministre des finances en 1 792 ; Germain Garnier, traducteur de Smith, homme d'esprit et de savoir; Borda, membre de l'Académie des sciences; Desmeuniers, ancien député à r Assemblée constituante; L'Apparent, ministre de la police, et le général Beurnonville.

Cette liste prouvait que la majorité du conseil des (-inq-Cents n'appartenait pas à un parti exagéré, exclusif ou passionné dans ses projets.

Le conseil des Anciens donna à M. Barthélémy cent trente-huit suffrages sur deux cent dix-huit. L'Apparent en eut soixante et quinze.

Un courrier fut aussitôt expédié à M. Barthélémy avec une lettre pressante de M. de Marbois; son frère arriva aussi chargé de renouveler les instances des deux Conseils ; il accepta et partit immédiatement pour Paris.

La situation était nouvelle; le parti révolutionnaire avait perdu la souveraineté législative; l'opinion publique lui était contraire; maintenant ses adversaires, et non pas lui, avaient le verbe haut; mais le pouvoir exécutif continuait à lui appartenir, et la majorité, parmi les directeurs , restait disposée aux mesures les plus violentes et les plus contraires à la loi , à la justice, à l'humanité.

La nouvelle majorité du conseil des Cinq-Cents montra d'abord l'inlention de suivre une conduite réservée, de ne point se lancer dans une réaclioii précipitée, et de n'engager aucune lutte ouverte avec le Directoire. D'ailleurs, il fallait aux déj)utés qui arrivaient (pielque temps pour connaître le terrain, pour se mettre en relation avec leurs collègues. Réformer la

législation révolutionnaire; tel était le mot d'ordre du parti modéré.

Il était encore difficile d'obtenir des adoucissements et un retour à la justice dans la législation relative aux émigrés ; la violence du parti révolutionnaire reparaissait sur toutes les questions qui s'y rapportaient. Presque toutes les propositions faites pour la réforme de ce code de persécution échouèrent ou furent ajournées, quoiqu'il arrivât sans cesse des pétitions pour se plaindre des vexations que les commissaires du Directoire exerçaient dans les départements en s'appuyant sur ces lois.

Un autre motif de réclamations, plus nombreuses encore, excitait aussi l'indignation des révolutionnaires , et ils trouvaient des auxiliaires dans l'opinion philosophique ou dans l'intolérance irréligieuse : de toutes les parties de la France des pétitionnaires demandaient la liberté des cultes, s'opposaient à la vente des églises et des presbytères.

Toutes les questions relatives à cette plainte universelle furent renvoyées à une commission. Camille Jocdan en était le rapporteur ^ C'est la première fois que fut entendue la parole éloquente d'un des plus nobles et des plus vertueux orateurs qui aient honoré la tribune parlementaire; il avait alors vingt-six ans; à la puissance de son talent se joignaient la douceur de sa physionomie, le charme de ses manières, son accent de sincérité, sa voix sympathique. Il faudrait transcrire tout son discours, dont le souvenir est resté historique à cause de l'effet qu'il produisit; nous en

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