‹ Histoire du directoire de la République française (volume 2)Chapitre 70 sur 152 · II · texte numérisé non relu

II

258 RÉVOLUTION A Gl^NES.

Une nuit se passa en pourparlers; enfin, le sénateur C.ambiaso, qui devait être, quelques années après, le dernier doge de la république de Gênes, Jérôme Serra, un des patriciens les plus éclairés et les plus considérés delà noblesse, et un autre patricien, Carbonara, furent chargés, par le petit Conseil, de conférer avec le ministre de France. Il fut convenu que les deux inquisiteurs et Cataneo seraient mis en arrestation , et que les trois délégués du petit Conseil se rendraient à Montebello pour savoir les volontés du général sur les changements à apporter dans la vieille constitution génoise.

Douze jours après , un gouvernement provisoire était installé et les articles fondameutaux d'une constitution nouvelle étaient proclamés.

— « La souveraineté nationale réside dans la réunion de tous les citoyens. — Tous les privilèges et distinctions sont abolis. — Le pouvoir législatif sera confié à deux chambres; le pouvoir exécutif sera exercé par dix sénateurs élus par le Corps législatif et présidés par un doge. — Des garanties formelles seront données à la religion catholiciue et aux institutions municipales de la ville de Gènes. )>

Cette ébauche de constitution était octroyée dans un esi)rit de modération, mais les transports avec lesquels la réforme fut accueillie pouvaient donner de l'inquiétude sur les dis])ositions et la force du })arti démocratique ; les clubs étaient enivrés de joie ; on planta des arbres de liberté ; on brûla le livre d'or, et le déhre alla jus([u'à renverser la statue d'André Doria. Le général Bonaparte se trouva offensé de celte insulte à la mémoire d'un grand honnne ; il ordonna de rétablir la statue.

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Ainsi, les traités conclus, les promesses faites peu de mois auparavant, n'étaient pas une garantie pour les Etats qui avaient cru assurer leur conservation en se soumettant aux conditions imposées par le vainqueur. Le Pape était vieux et malade ; on croyait sa mort prochaine. Le Directoire eût voulu qu'il n'eût point de successeur et que la papauté demeurât abolie. Le général Bonaparte n'était pas complètement de cet avis. Jl disait, comme pour Venise et Gênes, que la révolution était imminente; qu'elle adviendrait par la force des choses ; en attendant, il se demandait ce qu'on pourrait faire de l'Etat romain, lorsque le suprême pontificat cesserait d'exister ou du moins perdrait toute souveraineté temporelle. Ne pourrait-on pas transférer le duc de Parme à Rome et réunir ses Etats à la république cisalpine? Proposer à l'Espagne d'envoyer un corps de troupe en Italie, pour occuper Rome , serait un moyen de préparer cet arrangement. — • La cour de Xaples convoite la marche d'Ancône, mais il faut se garder de la lui donner; Ancône est une position dont la France ne peut se dessaisir, surtout maintenant que les îles Ioniennes viennent d'être conquises.

De là, un regard était jeté sur l'Orient; la dissolution de l'empire ottoman, l'occupation de TÉgypte, la main mise sur Malte remplissaient déjà une imagination sans bornes. Aucun projet n'était arrêté; mais tous se présentaient à sa pensée ; il en calculait les chances; il méditait sur les moyens d'exécution; le pour et le contre alternaient dans ses rêveries ; sa perspicacité et son bon jugement combattaient sa passion pour la guerre et pour les grandes entreprises; il savait se rendre compte de leurs difficultés et de leurs dangers ; sans y renoncer, il pouvait les rejeter

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dans ravenir et s'occuper seulement de la résolution à prendre , du but à atteindre au moment actuel et porter sa Yolonté active sur tous les moyens de succès.

En ce moment, il n'avait point d'armée à conduire par une marche triomphante au cœur du pays ennemi; il n'avait pas à préjwrer quelque grande bataille. L'état de la France ne lui permettait pas encore d'y appliquer son génie d'organisation, son habileté administrative, sa puissance d'ordre; il n'était pas le maître de la République; le temps n'était pas venu de dompter la Révolution; il comprenait même que c'était une tâche difficile , une entreprise hazardeuse , et il ne savait pas bien quand et comment il pourrait l'accomplir; il ne régnait que sur son armée et par son armée. Aussi, savait-il bien que tout ce qu'il faisait était provisoire. Cette époque de sa vie est curieuse; les lettres nombreuses qu'on a publiées sont un témoignage à la fois de la force de son caractère , de ses puissantes facultés et de la diversité de ses pensées.

Ainsi, il admettait comme probable la destruction de la papauté; il instituait une administration démocratique à Ancône qu'il n'occupait qu'à titre de dépôt, et qu'il n'avait pas officiellement soustrait à l'État pontifical; il ordonnait ou tolérait des exigences et des réquisitions contraires au traité de Tolentino ; il contestait des valeurs déjà reçues et acceptées pour le payement de la contribution de guerre; M. Cacault, laissé sans instructions, ignorant ce qu'on voulait faire du Pape, écrivait : — « Prétendons-nous commander dans Rome à la manière des Tartares?... La cour de Rome est à genoux devant le Directoire et devant vous; je lui ai garanti qu'elle aurait justice parfaite. Elle l'aura sans doute.... Je ménage, je maintiens ici l'esprit

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(le paix que je crois conforme aux intentions du gouvernement et à nos intérêts. Il devient nécessaire et pressant que le Pape sache à quoi s'en tenir.... Que A^oulons-nous? Est-ce la paix ou la guerre? Est-ce la confusion ou le rétablissement de l'ordre?... J'ai pour loi un traité écrit et signé de vous. C'est votre ouvrage que je soutiens. Si l'on veut k guerre, il est des moyens honorables de la provoquer. »

Tandis que le Pape était traité de la sorte et que des émissaires de révolution, envoyés de France et de Lombardie, tramaient des insurrections, se croyant protégés et encouragés par le général en chef, il faisait remettre au Pape une note qui semble avoir été la première pensée du concordat : pensée qui ne fut réalisée qu'après tant d'événements, quatre ans plus tard.

La loi de 1 792 , qui avait condamné tous les prêtres insermentés à la déportation ou à la prison , cette loi , interprétée par tant de massacres et par tant de sentences des tribunaux révolutionnaires , venait d'être abolie; les prêtres que le général Bonaparte avait pris sous sa protection dans leur exil pouvaient maintenant rentrer en France ; ce fut à cette occasion qu'il ht remettre au Pape la note suivante :

— {( Si les prêtres, disait cette note, profitent de ce premier acte du gouvernement français, et que , dans le véritable esprit de l'Évangile, ils concourent à la tranquillité publique et prêchent les maximes de la charité, je ne mets pas en doute qu'ils n'obtiennent une protection plus spéciale et que ce ne soit un heureux acheminement vers un but tant désiré. Si le Pape , par une bulle digne de sa sagesse et de la plus sainte des religions, ordonne aux prêtres robéissance au gouvernement et leur commande d'employer tout

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leur pouvoir à consolider la constitution ; cet acte sera extrêmement avantageux à la prospérité de la relicjion.

« Il serait utile de prendre des mesures pour réconcilier les prêtres constitutionnels avec TEglise. La cour de Rome pourrait ainsi lever tous les obstacles et ramener aux principes de la religion la majorité du peuple français. Le désir d'être utile à la religion est un des principaux motifs qui a dicté la présente note.

« La théologie simple et pure de TÉvangile, la sagesse, la politique et l'expérience du Pape peuvent avoir des résultats heureux pour la chrétienté et la gloire personnelle de Sa Sainteté, qui connaît les sentiments particuliers d'attention que je lui ai voués. »

Le roi de Sardaigne avait plus de motifs encore que le gouvernement romain, de s'inquiéter du sort qui lui était réservé. Les garnison d'Alexandrie et des autres pinces fortes occupées par l'armée française étaient augmentées; les fortifications étaient réparées; on faisait des approvisionnements; la garnison de Tortone allait, disait-on, être composée de Lombards et de Polonais ., c'est-à-dire de soldats tout disposés au service des insurrections.

Le ministre des affaires étrangères de Sardaigne demandait avec une humble inquiétude , si le général en chef pouvait avoir quelque doute sur la loyauté du roi, et parlait du grand chagrin que lui donneraient de pareils soupçons. — « L'annonce des tumultes que pourraient susciter quelques mécontents, ne rend pas de telles précautions nécessaires ; ils ne sont pas en état de troubler la tranquillité du Piémont, à moins qu'ils ne soient appuyés par une force étrangère. »

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M. Miot , ministre de France, écrivait : — « Une agitation visible donne de grandes inquiétudes au gouvernement sarde; bien qu'il existe quelques craintes sur les subsistances, aucune province ne souffre de la disette. Il faut donc attribuer cette agitation à la situation politique du pays, au voisinage de la république cisalpine et à Tinfluence de son exemple. L'idée d'asservir les États du roi de Sardai2;ne à la révolution de tout le nord de Tltalie éclate de toutes parts; j'ignore absolument s'il y a un plan arrêté, ou si l'on doit regarder ces mouvements comme de simples tentatives; vous êtes plus à portée que moi d'en être instruit. »

Le mal continuait; des mouvements populaires éclataient tantôt dans un lieu, tantôt dans un autre; des Lombards en étaient évidemment les promoteurs. Le ministre des affaires étrangères du roi de Sardaigne écrivait encore au général en clief : — « Si vous croyez utile de faire connaître par quelques pièces pupliques et efficaces que la république française ne permet point que les révolutionnaires se vantent d'avoir Tappui de ses agents , nous serions fort reconnaissants de cette preuve de votre amitié dont nous souhaitons de mériter la continuation. »

Les choses allèrent au point que la ville d'Asti chassa les autorités sardes et se constitua république indépendante.

D'un autre côté, la Valteline, État sujet de la république des Grisons, se révolta et demanda à être incorporée à la Cisalpine. Le général Bonaparte sembla d'abord ne vouloir rien de plus que faire cesser cet état de sujétion et obtenir pour les Valtelins l'égalité avec les Grisons. 11 y vit quelques difficultés et réunit la Valteline à la république cisalpine ; il disait , comme

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motir de sa décision , cju'iin Etat ne pouvait être sujet d'un autre Etat. Ces uiots renfermaient la révolution de la Suisse , où beaucoup de territoires étaient sujets des cantons, et même des plus démocratiques.

Ainsi les victoires du général Bonaparte et la présence de l'armée française déterminaient une conflagration générale de l'Italie septentrionale. Les villes ne savaient plus quel était leur gouvernement, de quel Etat elles feraient partie ; elles se croyaient en droit de choisir leur souverain et de se donner des lois, de changer leur ordre social. Ce grand amour d'indépendance et de liberté se déployait sous l'autorité de la conquête et la protection des baïonnettes étrangères. Par-dessus toutes ces révolutions démocratiques, régnait le pouvoir militaire , non pas seulement du général en chef, qui aurait voulu établir partout un ordre régulier, sans pouvoir y réussir; mais le pouvoir des généraux qui commandaient les villes ou les provinces: pouvoir arbitraire, tranchant et parfois employé à ajouter la richesse à la gloire. Au-dessous d'eux venait l'autorité des administrateurs militaires et des fournisseurs, qui pour la plupart, exploitaient aussi la conquête, au grand déplaisir du souverain de cette armée, dont la colère et les rigueurs échouaient à empêcher le désordre.

Tel était le gouvernement du quartier général de Montel)ello; les circonstances, ou pour parler plus exactement, les intentions et les desseins du Directoire ou du général Bonaparte étaient tels que les choses ne pouvaient pas se passer autrement. Les triomphes de Tarmée française, le génie de son chef, les conquêtes qu'il avait accomplies élevaient bien haut sa gloire et

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celle (le la France, mais l'esprit révolutionnaire était au fond de toute cette grandeur.

Le Directoire avait ratifié les préliminaires de Léoben ; il lui avait été impossible de désavouer le général Bonaparte et de lui prescrire le renouvellement de la guerre; mais les instructions qui avaient été envoyées aux plénipotentiaires cbargés de négocier le traité définitif, ne furent pas conformes aux conditions préalablement arrêtées à Léoben. Conséquemment la paix était remise en question.

Le Directoire voulait qu'en attendant le traité à conclure avec l'empire germanique , traité distinct de la paix négociée avec le souverain des Etats autrichiens, les armées françaises continuassent à occuper l'Italie et un vaste territoire en Allemagne sur la rive droite du Rhin. La révolution de Venise, qui s'accomplissait en ce moment même, était dans les intentions du Directoire; mais il n'admettait point que Venise fut donnée en compensation à l'Empereur; son intention était qu'elle subsistât encore comme république démocratique à moins qu'elle ne fût réunie à la Cisalpine ; il se prononçait contre la cession de Mantoue.

Ainsi, en ratifiant les articles de Léoben , il refusait de traiter sur cette base : c'était ne pas vouloir la paix.

De son côté, la cour de Vienne était beaucoup moins disposée à traiter de la paix qu'au moment où l'armée française s'approchait de Vienne. Le danger était passé; on se repentait d'avoir eu une peur trop grande , et de ne s'être point assez rendu compte de la position de l'ennemi , ni des inquiétudes qu'il devait avoir sur les attaques- et les insurrections dont il était menacé dans les États vénitiens. L'influence de l'Angleterre

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reprenait son autorité accoutumée. D'ailleurs l'occupation de Venise et de tout son territoire, et ])lus encore la révolution qui allait bouleverser cette république, changeaient la situation réciproque des deux parties contractantes.

Néanmoins le comte de Meerfeldt et le marquis de Gallo se rendirent àMontebello. Mais ce dernier n'avait point de pouvoirs. On le savait partisan trop décidé de la paix, et l'influence qu'exerçait sur lui le général Bonaparte avait pu être remarquée.

Dès la première conférence, le 2G mai , les bases du traité furent posées, mais seulement comme des propositions que les plénipotentiaires soumettraient à leurs gouvernements respectifs.

Le général Bonaparte les transmit sommairement au Directoire. — « La lii^ne du Rhin à la France. — Saltzbourg et Passau à rEmpereur. — Au roi de Prusse un équivalent du duché de Clèves en Allemagne. — Le maintien du corps germanique , hormis les changements ci-dessus. — Venise à l'Empereur. — Mantoue, Brescia, la ligne de l'Adige à la nouvelle ré[)ubli([ue. »

— f( L'Empereur désire des indenmités i)our le duc de Modène; on pourrait lui donner l'île de Zante. »

Le négociateur prévoyait que la cession de Venise ne conviendrait pas au Directoire, sans discuter beaucoup le pour et le contre, il disait :

— (( V^enise va en décadence depuis la découverte du cap de Bonne-Espérance et la naissance de Trieste et d'Ancone; elle survivrait difficilement aux coups que nous venons de lui porttn* : po])ulalion inepfe, lâche (^t nullement faite pour la liberté; sans terre, sans eau, il ])araît naturel qu'elle soit laissée à ceux à qui nous donnons la terre ferme.

NÉGOCIATIONS AVEC l'aUTRICHE. 2G7

« Nous prendrons les vaisseaux; nous dépouillerons l'arsenal; nous enlèverons tous les canons; nous détruirons la banque et nous garderons Corfou et Aucune. Le premier sera stipulé dans le traité; le second , que nous avons, devient tous les jours plus redoutable; nous le conserverons jusqu'à ce que les nouvelles affaires de Rome nous le donnent sans retour.

i( Si, à Vienne, on persiste à s'en tenir aux préliminaires, alors nous réunirons tout en une seule république ; en cas de guerre, nous fderons derrière le Pô par Modène et Ferrare; nous nous porterons à Venise et nous attaquerons le Frioul et la Carintliie sans nous embarrasser ni de 3Iantoue, ni de l'Adige, ni de la Brenta. »

Les conditions indiquées parla conférence de Montebello ne furent point agréées à Vienne. Le ministre d'An2;leterre remit une note où il insistait fortement sur tout ce qui se passait en Italie, sur la destruction de la république de Venise, sur les lois nouvelles imposées aux Génois, sur le peu de foi qu'on pouvait ajouter aux traités passés avec la France puisqu'elle traitait ainsi des Etats qui avaient gardé la neutralité ou contracté des alliances avec elle. — «Déjà, ajoutaitil , on prépare une révolution semblable à Berne , il existe un plan général pour démocratiser tous les pays adjacents à l'Italie. ]^orsqu'on aura démantelé la monarchie autrichienne endormie par une paix fallacieuse, elle sera à son tour envahie et subjuguée.

L'empire germanique démemljré pour donner des compensations à l'Autriche et à la Prusse, Mayence et les forteresses qui gardent le Rhin abandonnées à la France , excitaient un sentiment de désespoir dans tous les cœurs allemands. Il fut décidé que l'Empe-

2G8 ni':gociatio>s avec l'autriche.

reiir refusait les bases posées j)ar la conférence de Monlel)ello ; M. (le Gallo et le comte de Meerfeldt furent chargés de rapporter cette réponse aux plénipotentiaires français. En même temps, au lieu de mettre son armée sur le pied de paix, l'Empereur ordonna de nouvelles levées et fit occuper par ses troupes l'I strie et la Dalmatie vénitienne.

Cependant le Directoire ne voulait point se dessaisir de Venise; du reste il se montrait conciliant, mais évidemment il repoussait les conditions indispensables de la paix.

Ainsi les semaines et les mois s'écoulaient sans rupture ; toutefois une négociation réelle n'était point commencée.

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