LA RÉL'MON DE CLICHY
ticle des lois de persécution contre le clergé , de proscription contre les émigrés, d'arbitraire contre tout citoyen non révolutionnaire qui ne fût détendu comme le palladium de la République.
Cette vivacité venait encore d'être surexcitée par l'ouverture d'un club qu'ils appelaient le Cercle constitutionnel ; il s'assemblait à Ibôtel de Salm, devenu depuis riiôtel de la Légion d'bonneur; ce n'était pas une société populaire composée de Jacobins subalternes, mais une réunion de députés, de républicains sincères , d'écrivains politiques appartenant aux coteries littéraires et philosophiques. Le seul fait de tenir séance chaque jour, de prononcer des discours, de s'animer par la parole et par le désir du succès leur ôtait le droit de se dire modérés, quoique ce fût leur prétention.
La réunion de Clichy, dont l'existence avait suscité la création du Cercle constitutionnel, n'était pas un club et se composait uniquement de députés. Mais eux non plus n'avaient pas le caractère de modération qu'ils avaient pris pour symbole de leur parti. Jamais une bonne cause n'a été plus compromise et plus conduite à sa perte par le manque d'unité, par l'exagération, et par toutes les fautes que peuvent faire commettre la frivolité, l'illusion, l'intolérance et une imprudence qui n'était pas même du courage. Il y avait peu de royalistes dans cette réunion, et ils ne s'avouaient point pour tels; ils n'avaient ni force réelle, ni influence sur l'opinion publique ; ils ne savaient ni voir, ni prévoir ; mais ils avaient le verbe haut, se payaient de phrases, repoussaient avec dédain les conseils de sagesse et de prudence des hommes importants du conseil des Anciens, ou des représentants éclairés et calmes des Cinq-Cents ; ils alarmaient le Directoire par leurs insultes; ils alié-
naient les liommes raisonnables qui avaient siégé à la Convention, ou qui avaient exercé des emplois depuis rétaLlissement de la République.
Ce fut du club de Clichy qu'émana une des plus imprudentes et funestes démarches qui aient amené la ruine de la liberté accordée par la Constitution de 1 795.
M. Dumolard n'était point royaliste , parfois même il plaidait la cause du pouvoir exécutif; mais une loquacité déclamatoire , qui resseml)lait quelquefois à l'éloquence, le conduisait sans cesse à la tribune pour y chercher un succès d'amour-propre, bien plus que pour faire prévaloir ses idées politiques , car il n'en avait point.
11 avait peu de temps auparavant parlé sur l'insurrection de Vérone et sur le massacre de nos soldats avec beaucoup de chaleur, en approuvant et louant les énergiques mesures du général Bonaparte; mais lorsqu'on apprit la révolution opérée à Venise, et par quels moyens elle avait été exécutée ; lors([u'on vit que la ville et tout son territoire étaient occupés comme pays con(piis; lorsqu'il devint public que cette antique république disparaîtrait et serait donnée connue compensation à l'Autriche, l'opinion publique s'émut et Dumolard voulut lui servir d'organe.
Déjà le général Bonaparte avait conçu de grandes préventions contre le parti modéré; il le croyait malveillant pour lui, incliné au royalisme, et peu compatible avec tout gouvernement issu de la Révolution. Certains journaux avaient parlé de lui injurieusement, avaient cherché à diminuer sa gloire militaire ou blâmé sa conduite en Italie : on le savait donc irrité et méfiant.
Les sages du parti essayèrent en vain de détourner Dumolard de son projet; le discours était fait et annoncé au club de Clichy. H fut impossible d'en obtenir le sacrifice ; le 23 juin, il monta à la tribune :
— « L'iionneur et les droits du Corps législatif, Tintérêt de nos braves armées et de la République entière, m'ordonnent de rompre un silence pusillanime sur des événements qui concentrent les regards de l'Europe, et qu'on ne semble ignorer que dans cette enceinte. »
L'orateur s'était étudié à garder de grands ménagements pour le général Bonaparte et pour l'armée; il avait l'intention de traiter seulement une question de droit constitutionnel : — « le Directoire avait pu ordonner par urgence des mesures liostiles contre la république de Venise, mais il était tenu à soumettre une déclaration de guerre aux délibérations du Corps législatif. »
Reporter ainsi toute la responsabilité sur le Directoire était une fiction. L'invasion de Venise et le clian-
irement de son ijouvernement étaient manifestement
des actes émanés de la volonté du général. Le blâme portait sur lui , lorsque Dumolard disait:
— « Ne sommes-nous donc plus ce peuple qui a proclamé en principe et soutenu par la force des armes qu'il n'appartient, sous aucun prétexte, à des puissances étrangères de s'immiscer dans la forme de gouvernement d'un autre État? Outragés par les Vénitiens, étaitce à leurs institutions que nous avions le droit de déclarer la guerre? Vainqueurs ou conquérants, nous appartenait-il de prendre une part active à leur révolution, en apparence inopinée? Je ne recbercherai pas quel est le sort qu'on réserve à Venise, et surtout à ses provinces de terre ferme. Je n'examinerai pas si leur H. 18
envahissement, médité peut-être avant les attentats qui lui servirent de motifs, n'est pas destiné à figurer dans l'histoire comme un digne pendant du partage de la Pologne. »
Puis il parlait de Gênes, où comme à Venise la révolution s'était opérée par l'intervention plus ou moins directe de l'armée française ou de ses chefs.
— « J'ai lieu, continuait-il, de soupçonner d'exagération ce cpi'on raconte des sociétés populaires de Lombardie; serait-il possible qu'un discours prononcé, imprimé et répandu avec profusion à Milan, eût indiqué pour terme du travail révolutionnaire, le jour où le Pape , le grand-duc de Toscane et le roi de Naples seraient enlevés de leur trône? Avait-on oublié que nous ne sommes plus au temps des extravagances d'Anacharsis Clootz? Ne sommes-nous donc pas un peuple heureux et fier de sa liberté constitutionnelle et qui veut en jouir en respectant l'indépendance des autres États?
« Tous les amis de l'humanité disent anathème aux auteurs de la prolongation de la guerre. Eloignons de nous cette responsabihté terrible; ne restons pas impassibles lorsque la guerre est prolongée sans notre aveu; lorsque des volcans révolutionnaires s'allument dans un pays conquis par nos armes ; lorsque le démagogisme lombard peut réagir sur la France elle-même.
c( La malveillance cherchera à dénaturer mes intentions; elle dira que je calomnie une armée de héros, tandis que je me })lais à leur rendre hommage. Elle répétera l'absurde inq)utation de quelques folliculaires. Non , nous n'avons ])as le projet d'accuser le Directoire! Relever une erreur funeste, ce n'est j)oint demander veuacance d'un crime. Que le Directoire reii-
tre dans la ligne de ses devoirs, et il aura en nous des amis d'autant plus sûrs qu'ils sont désintéressés. N'est- il pas étrange d'entendre crier au royalisme, dès qu'on invoque la constitution? Tout homme qui réfléchit sur la nature de notre gouvernement se révolte à l'idée de la confiance aveugle et silencieuse qu'on exige de nous sur tout ce qui se rapporte à la paix et à la guerre. En Angleterre, où la constitution ne donne aux deux chambres qu'une participation indirecte aux relations extérieures, on les voit néanmoins requérir et obtenir la communication des pièces les plus importantes ; et nous , républicains , à qui le peuple a délégué le droit de prononcer souverainement sur la paix et la guerre, nous souffrons qu'on épaississe de plus en plus les voiles d'une politique ténébreuse !
« La paix! je ne Tai point perdue de vue un instant pendant ce discours; ainsi que tous les bons Français, nous la voulons honorable et solide; c'est pour cela qu'elle ne doit pas offrir à TEurope le scandale du déchirement et de l'oppression des États faibles, le contraste révoltant d'une nation équitable et grande dans ses maximes , usurpatrice et perfide dans ses traités. »
En conclusion , Dumolard demandait des éclaircissements : — « Sur les événements qui avaient suivi le manifeste du général Bonaparte , déjà communiqué au Corps législatif. — Sur les motifs par lesquels le Directoire s'était cru autorisé à ne pas en instruire les deux Conseils. — Sur les mouV(3ments et la révolution qui avaient eu lieu dans la république de Gênes , et sur la part volontaire ou forcée qu y avaient pris les agents du gouvernement français. — Enfin sur la nature et
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l'état actuel des dilTicultés qu'on disait s'être élevées entre la France et le corps lielvélique.
Sur le rapport du droit constitutionnel , il n'y avait point de réponse au discours de Dumolard; s'il était imprudent et inipolitique , c'est que les libertés légales n'avaient pas une existence réelle, c'est que la France était encore en révolution. Le jeu des institutions n'était encore qu'une lutte entre deux partis; ils n'y chercliaient que des moyens de garder ou de conquérir le pouvoir.
M. Bailleul se borna à répliquer que le Directoire avait satisfait à son devoir en communiquant le manifeste du général Bonaparte ; il rappela que Dumolard av*iit donné une vive approbation aux mesures prises contre Venise.
M. de Pontécoulant , qui plus que personne dans "assemblée, professait attacliement et admiration pour le général Bonaparte, remarqua que Dumolard n'avait jeté aucun blâme sur la conduite du chef de Farmée d'Italie; qu'au contraire il l'avait jugée bonne et conforme aux devoirs d'un général d'armée. La question qu'il avait posée se rapportait aux devoirs et aux attributions respectives du pouvoir législatif et du [)ouvoir exécutif. — (( Je lui vote des remercîments pour avoir prouvé que le Corps législatif ne doit pas rester étranger à ce qui se ])asse en Italie. Si nous sommes en guerre, par ([iii a-t-eUe été déclarée? Le Corps législatif n'y a point donné sa participation; il y a plus : nous ne savons rien que par des journaux plus ou moins dignes de foi. Sonmies-nous en paix? Quel motif conduit, au sein de pays alliés, nos troupes et nos aliments? Nous ne voulons ni G;ouverner ni entraver le gouvernement, mais nous voulons que notre
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liberté et notre indépendance soient assurées par uh profond respect pour la liberté et l'indépendance des autres peuples. Nous pouvons même déclarer dès à présent combien nous sommes étonnés d'entendre accuser Gênes et Venise d'hostilités contre nous. Quoi î lorsque la coalition nous menaçait, lorsqu'elle résistait encore aux efforts de nos soldats. Gênes et Venise étaient neutres ou alliées ; et au moment où l'Autriche vaincue demande la paix , Venise aurait voulu la guerre, Gênes aurait trahi ses intérêts les plus évidents î Nos fidèles alliés les cantons helvétiques auraient voulu rompre les liens d'une antique amitié ! C'est sur de tels événements, si difficiles à concevoir, que nous devons demander des renseignements au Directoire, »
La discussion était difficile à soutenir de la part des amis du Directoire. M. Boissy-d'Anglas et d'autres modérés appuyèrent la proposition de Dumolard.
M. Thibaudeau remarqua combien la question était grave; elle tenait au droit constitutionnel. Il demanda que le Conseil prît le temps de l'examiner et ne se prononçât point subitement. Elle avait déjà été produite par Pastoret, à propos des États-Unis d'Amérique. La motion de Dumolard lui semblait rentrer naturellement dans l'examen de la commission déjà chargée de présenter un rapport sur les droits du Corps législatif en matière de négociations et de relations extérieures. Dumolard se rangea à cet avis , qui fut unanimement adopté; l'esprit général de cette majorité, qu'on accusait de royalisme et de conspiration, était plutôt porté aux ménagements et aux précautions.
Le général Bonaparte n'en jugea point ainsi. Quoi qu'on pût dire, c'était lui qu'on attaquait. Tout ce que
le conseil des Cinq-Cents blâmait si sévèrement avait été accompli par sa volonté , bien plus que par celle du Directoire ; les révolutions , les soulèvements populaires, les clubs démocratiques, les distributions des territoires conquis : c'était son œuvre. Ses projets de paix ou de guerre, ses préparatifs pour l'avenir immense qui remplissait son imagination avaient pour base et pour point de départ la domination qu'il exerçait sur l'Italie et le commandement de l'armée qui l'occupait. Son irritation fut grande : il n'examina point la question constitutionnelle ni les attributions légales des grands pouvoirs de l'Etat ; pour arriver aux grands résultats qu'il obtenait , pour donner suite aux desseins qu'il rêvait, une autorité absolue et sans contrôle était indispensable.
— « L'armée reçoit une grande partie des journaux qu'on imprime à Paris, écrivait-il le 15 juillet au Directoire, surtout les plus mauvais; mais cela produit un effet tout contraire à celui qu'ils se promettent; l'indiiination est à son comble; le soldat demande à grands cris si, pour prix de ses fatigues et de six ans de guerre , il doit être à son retour assassiné dans ses foyers, comme sont menacés de l'être tous les patriotes. Les circonstances s'aggravent tous les jours, et je crois, citoyens directeurs, qu'il est imminent que vous preniez un parti.
« 11 n'y a pas un seul homme ici qui n'aime mieux périr les armes à la main que de se faire assassiner dans un cul-de-sac à Paris.
u Quant à moi, je suis accoutumé à une abnégation totale de mes intérêts; cependant, je ne puis demeurer insensible aux outrages, aux calomnies (jue
quatre-vingts journaux répandent tous les jours et en toute occasion, sans qu'il y en ait un seul qui les démente. Je ne puis être insensible à la perfidie et au tas d'atrocités contenues dans cette motion d'ordre imprimée par ordre du conseil des Cinq-Cents ^ Le club de Clichy veut marcher sur mon cadavre pour arriver à la destruction de la République. N'est-il donc plus en France de républicains? Après avoir vaincu l'Europe, serons-nous donc réduits à chercher quelque coin de terre pour y terminer nos tristes jours ?
(( Vous pouvez d'un seul coup sauver la République et deux cent mille têtes qui sont peut-être attachées à son sort ; vous pouvez conclure la paix en vingtqratre heures. Faites arrêter les émigrés ; détruisez l'influence des étrangers. Si vous avez besoin de force, appelez les armées. Faites briser les presses des journalistes vendus à l'Angleterre , et plus sanguinaires que ne le fut jamais Marat.
« Quant à moi, il est impossible que je puisse vivre au milieu des passions les plus hostiles,* s'il n'y a point de remède pour faire finir les maux de la patrie, pour mettre un terme aux assassinats et à Tinfluence de Louis XYlIl, je demande ma démission.
ce Je vous envoie un stylet pris sur les assassins de Vérone.
(( Mais dans toutes les circonstances, le souvenir des marques constantes que vous m'avez données de la confiance la plus illimitée ne sortira jamais de ma mémoire. »
Deux jours après, il écrivait encore : — c( La cour de Vienne n'est pas de bonne foi ; elle traîne en longueur