ADRESSES DE L ARMÉE D ITALIE
H fut donc facile au général Bonaparte d'exalter l'opinion de son armée pour en faire un épouvantail, afin d'arrêter les attaques des conseils législatifs contre le Directoire et de faire cesser l'examen et la discussion sur l'exercice de son pouvoir en Italie. Lui-même donna un exemple que ses généraux s'empressèrent d'imiter; il fit célébrer par son armée l'anniversaire du 14 juillet; une proclamation fut mise à Tordre, oii il disait : — « Soldats, je sais que vous êtes profondément affectés des malheurs qui menacent la patrie ; mais la patrie ne peut courir de dangers réels. Les mêmes hommes qui l'ont fait triompher de l'Europe coalisée sont là. Des montagnes nous séparent de la France : vous les franchiriez avec la rapidité de l'aigle, s'il le fallait, pour maintenir la constitution, défendre la liberté, protéger le gouvernement et les répubhcains.
« Soldats, le gouvernement veille sur le dépôt des lois qui lui est confié. Les royalistes, dès l'instant où ils se montreront, auront vécu. Soyez sans inquiétude, et jurons sur les mânes des héros qui sont morts à côté de nous pour la liberté, jurons « Guerre implacable « aux ennemis de la République et de la constitution (c de l'an ni 1 »
Au banquet solennel que donna le général en chef, la plupart des toasts reproduisirent les mêmes alarmes et les mêmes menaces , avec encore moins de mesure et de convenance.
— « Au Directoire exécutif, qu'il soit, par sa fermeté, digne des armées, et qu'il anéantisse les contrerévolutionnaires qui ne se déguisent plus ! »
— ' « A la réémigration des émigrés. »
— (( Que les ennemis de la patrie périssent, et s'il le faut, que les soldats reconquièrent la liberté! »
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— « A la destruction du club de Clicliv : les infâmes! ils veulent encore des révolutions! Que le sang des patriotes qu'ils font assassiner retombe sur eux! »
Un toast plus tran([uille et qui montrait plus de connaissance de la situation fut, comme par basard , prononcé au milieu de tant de colère.
— (( Au conseil des Anciens, dit le général VignoUes , pnisse-t-il toujours opposer une digue insurmontable aux projets de lois contre-révolutionnaires! »
Les manifestations voulues par le général en clief ne se bornèrent pas aux toasts du banquet. Les généraux firent signer des adresses par les officiers et les soldats de leur division.
Elles étaient la reproduction plus ou moins amplifiée ou déclamatoire des paroles de la proclamation; on y voyait reparaître toutes les phrases du temps de la Terreur et tous les cris de vengeance contre les royalistes, comme s'il y avait eu à les punir de mettre la France à feu et à san"*. L'adresse du i>;énéral Ausereau était la plus violente et la plus longue; il avait cherché à lui donner un caractère plus politique, et s'était inspiré davantage de l'esprit de parti. Elle se distinguait aussi des autres parce qu'elle était destinée, non pas au Directoire, mais aux soldats de l'armée de l'intérieur : — (( Tremblez, disait-il aux conspirateurs, vos iniquités sont comptées et le prix en est au bout de nos baïonnettes. »
Le général Augereau avait, ({uclque temps auparavant, mis à l'ordre du jour de sa division une autre proclamation où il s'indignait d'avoir entendu quelques-uns de ses officiers se dire l'un à l'autre : « Monsieur; )> il déclarait que quiconque se rendrait coupable de cette contravention aux habitudes républicaines,
serait destitué de son grade et déclaré incapable de servir- dans les armées de la République. »
Avant que Teffet produit sur Tarmée d'Italie par les discours de Dumolard et par les articles de journaux qui le commentaient eût retenti jusqu'à Paris , l'animosité réciproque des deux partis avait augmenté de jour en jour, de discussion en discussion. Chaque séance du conseil des Cinq-Cents était une séance où d'implacables ennemis se défiaient en s'injuriant. Tantôt le débat s'élevait sur la proposition de retrancher de la liste des émigrés, les milliers de paysans alsaciens que les cruautés de Schneider et de Saint-Just avaient forcés à chercher un refuge de l'autre côté du Rhin. Les révolutionnaires soutenaient que la constitution interdisait toute exception aux lois portées contre l'émigration. Un décret de la Convention avait accordé un délai aux Alsaciens pour rentrer en France : — (( Pourquoi, disait-on, ont-ils laissé passer ce délai? >) — Puis, à propos de ces pauvres cultivateurs laissés à l'aumône sur la terre étrangère, on épanchait sa haine sur tous les émigrés : on s'étonnait de leur prétention à revenir dans leur patrie. On citait comme un curieux exemple d'audacieuse sollicitation , une pétition par laquelle un mari, tout en avouant que sa femme était émigrée, demandait qu'elle pût rentrer dans sa famille : — « Hé bien, vous-même, en renvoyant cette demande à une commission , vous avez violé la constitution î »
La proposition relative aux émigrés d'Alsace servait ainsi de prétexte pour ramener la question générale du maintien des lois révolutionnaires.
— ce Quelque sévères , quelque terribles qu'aient été
les moyens d'une révolution, il ne vous appartient pas de les examiner, disait Bailleul. Si un tel exemple est une fois donné, oii s'arrêtera-t-on? Du moment où vous adopterez une telle mesure , nous tombons dans Tanarchie. Une des plus fortes {garanties données aux républicains sera effacée des tables de la loi. Vous entrez dans une révolution nouvelle; vous donnez le signal à toutes les craintes, à toutes les haines, à toutes les vengeances.... Les événements de la Révolution forment au-dessus de nos tètes une sorte de voûte dont chaque pierre est la clef. Si vous les respectez toutes, elles s'aboliront par l'action du temps. Si vous y portez une main imprudente, elle vous écrasera de ses immenses et sanglants débris. Pour bien apprécier la question relative aux Alsaciens , il faut la rapprocher des autres propositions qui doivent inquiéter les républicains : on vous a soumis des projets pour les émigrés de Toulon, pour les prêtres et les cultes. Vous avez accueilli des pétitions qui peuvent inquiéter les acquéreurs de biens nationaux.
« Le rapport sur les cultes équivaut, selon moi, t\ la plus horrible conspiration. ÉchauiTer le fanatisme, rappeler des j)rêtres insoumis , ouvrir nos frontières aux émigrés, voilà quelles sont les propositions que je vous dénonce. Il faut être cruellement aveugle ou de bien mauvaise foi pour ne pas frémir, je ne dis pas de ce qui en arrivera, mais des horreurs qui se commettent déjà à Tombre de cette humanité barbare, qui ])romène le poignard du fanatisme, du royalisme et de la vengeance sur les répubHcains. On vous parle cha- (jue jour de la Terreur, il ne faut pour cela ni courage, ni discernement; mais on ne vous parle pas des administrateurs fidèles, des accpiéreurs de biens nationaux
massacrés, non pas il y a trois ans, mais avant-hier, mais hier; on ne vous dit rien de l'impunité de ces épouvantables crimes, et les pieds dans un sang cher à la patrie, on vient, d'une voix calme et sanctifiée, vous demander de sonner les cloches. »
Bailleul proposait : — « La question préalable sur le projet de la commission ; le renvoi des pétitions des Alsaciens au Directoire pour y statuer selon les lois ; un message au Directoire pour lui demander un rapport sur les plaintes relatives à la rentrée des émigrés et sur ce qu'il avait fait pour que les lois fussent exécutées ; un compte rendu de la situation de la République quant à la sûreté des personnes et des propriétés. »
Ce discours avait été sans cesse interrompu par des murmures ; la conclusion excita une sorte de rumeur dans l'assemblée.
— « Je demande la parole contre ce manifeste de guerre civile, » s'écria Pontécoulant. Il reprocha au président de ne pas avoir rappelé l'orateur à la question, dont il s'était écarté en parlant des cloches, des prêtres et des assassinats. — « Les circonstances sont difficiles ; nous devons craindre de troubler la tranquillité publique déjà menacée, et nous devrions avoir soin de ne pas répandre parmi nous des semences de discorde qui germeront sur toute la surface de la République. Aussi faut-il nous élever contre ces assertions effrayantes, exagérées, dénuées de preuves, où je vois renaître l'esprit de ces clubs séditieux qui paraissent vouloir se rétablir pour éloigner de notre patrie la paix , la constitution et le bonheur. )j
— « Dès que vous faites un pas vers le règne de la justice, disait Dumolard , il leur semble que vous allez
les entraîner dans Tabîme, et ils font retentir des cris de fureur. Pour forcer à oublier leurs anciens crimes, ils veulent en commettre de nouveaux. » — Et il demandait à Bailleul de produire les preuves des crimes qu'il avait annoncés.
Comme pour répondre à cette demande , un message du Directoire informa le Conseil de plusieurs meurtres ou attentats commis à Lyon , se plaignant de l'impuissance des lois , de la terreur qui paralysait les témoins et les jurés, de l'insuffisance de la gendarmerie. La plupart de ces crimes ne semblaient point avoir un caractère politique; ils étaient la suite déplorable du désordre qui régnait sur presque tout le territoire de la République, et dont le Directoire s'occupait moins que de la police gouvernementale.
Ce fut ce que Camille Jordan fit remarquer; il convint d'un seul meurtre commis par vengeance sur un ancien membre du tribunal révolutionnaire qu'avait poignardé le fils d'une de ses victimes. L'esprit de parti dénature et égare tellement les plus nobles âmes, compromet si mallieureusement la meilleure cause, qu'il prononça quelques paroles d'excuse qui furent couvertes d'un murmure presque unanime.
La parole de cet bomme, dont l'âme était douce et tendre , semblait destinée à envenimer toutes les questions , à provoquer l'irritation de ses adversaires.
Sa réponse aux imputations du Directoire et de son parti fut un récit de l'insurrection de Lyon contre la Convention , de l'énergique défense de la ville et des liorreurs qui l'ensanglantèrent lorsqu'elle eut succombé. — « Implacables ennemis de Lyon, vous pour qui cette ville sera un monument éternel qui attestera vos crimes et qui allume votre fureur, vous nous haïs-
KOLVELLIS DISCUSSIONS SUR LKS ÉMIGRÉ^. 280
sez , parce que nous aimons la liberté sans licence, la Conslilntion et non la Terreur, la représentation nationale et non les bourreaux qui l'ont décimée.... ^'ous parlez d'assassinats! imprudents, c'est à nous, bommes de bien , bommes purs qui avons traversé sans tacbe cette longue révolution, c'est à nous qu'il est permis de parler d'assassinats. Nous n'avons pas besoin de profession de foi et de moyens oratoires pour prouver que nous les détestons; les faits parlent; nos mains ne se sont point trempées dans le sang.. . Mais vous, vous parlez d'assassinats! imprudents. Je le répète , ne craignez-vous pas que ce mot rappelle vos noms? S'il était vrai que ce peuple, accusé par vous, eût pris lliorrible babitude du meurtre, c'est vous qui l'auriez armé: taisez-vous, gardez un profond silence, le saniï crierait contre vous. »
— « De qui parlez-vous? » cria-t-on.
— *« Je parle de ceux qui, revêtus d'un pouvoir proconsulaire, s'en sont servis pour opprimer leurs concitoyens, et dont les calomnieuses imputations font tomber le Directoire dans de grandes erreurs. »
Camille Jordan termina en demandant que le message ne fut pas imprimé et qu'on passât à l'ordre du jour. Les autres représentants de Lyon, sans y metti'e cette cbaleur de récrimination, donnèrent les mêmes explications. Ils s'étaient souvent plaints au Directoire du manque de répression qui prolongeait un désordre dont la cause était le plus souvent étrangère à la politique; mais le Directoire avait allégué son impuissance, tandis qu'il avait une garnison à Lyon et qu'il pouvait employer l'autorité des administrations et des tribunaux. — « 11 maintient, disaient les députés, un bureau de police nommé })ar son commissaire et com- II. ' 19
posé (le ses créatures; ce bureau lui envoie des rapports mensongers , tandis qu'il tolère et provoque même des excès pour avoir à en accuser les Lyonnais. »
Les collègues de Camille Jordan demandèrent euxmêmes rimpression du message et le renvoi à une commission.
Le projet sur les émigrés , ou pour parler plus exactement, les réfugiés alsaciens, fut ado})té. 11 n'aurait pas obtenu la majorité, si la rédaction n'avait pas soigneusement restreint cette exception aux cultivateurs, aux ouvriers et aux manufacturiers. Quatremère, un des modérés les plus prononcés dans leur opposition aux lois révolutionnaires, disait : — « 11 faut adopter une rédaction qui n'ouvre point la porte aux émigrés incurables. Nul de nous ne veut à cet é2;ard transio;er avec la sévérité des principes constitutionnels. »
La discussion fut encore plus vive lorsque la même exception fut proposée pour les réfugiés de Toulon'. La Convention l'avait reconnue pour juste, à une époque où il était permis de dire que les liabitants de Toulon n'étaient point coupables pour avoir écha])})é aux massacres ordonnés par les représentants du peuple quand la ville fut évacuée par les troupes étrangères et fut livrée aux vengeances exercées sans nulle justice ni mesure. Mais à l'époque du 13 vendémiaire, lorsque la Convention fit succéder une réaction révolutionnaire h la réaction qu'elle même avait excitée après le 9 thermidor, les décrets avaient été abrogés et les réfugiés de Toulon avaient été de nouveau considérés comme émigrés. Leur cause, prise en général,