Soanco du 8 juillet
lateiirs et compromis ainsi le maintien de la Constitution acceptée par le peuple. Le rapporteur avait parlé (le riieureuse influence de la religion sur la morale d'un peuple et du secours qu'elle apporte à l'autorité des lois. ■
— « Je suis effrayé , répondait le général Jourdan , de cette influence; une religion qui aurait la puissance (c d'achever votre ouvrage, » comme a dit le rapporteur, n'aurait-elle pas la puissance de le détruire. Ses ministres se présentent comme les interprètes de la Divinité, ils parlent en son nom et dictent ainsi des ordres aux citoyens de la République ; ils blâment ou louent le gouvernement. Us peuvent élever des autels à Louis XVI, comme martyr, et profaner la mémoire des héros morts pour la défense de la République.... Je suis donc convaincu qu'abusant de leur influence sur la multitude , ils peuvent détruire ou créer les gouvernements. La tranquillité publique et la conservation de la République en dépendent. »
Le général continua longuement à traiter la question non pas du serment civique , mais de la déclaration de soumission aux lois, qui, selon lui, devait être demandée aux prêtres. 11 pouvait espérer de trouver, même ])armi les modérés, plus d'un vote favoraljle à cette opinion. Ce fut la seule qu'il développa, mais il se prononça contre presc[ue tous les articles ; il voulait que toutes les églises fussent mises en vente et que le son des cloches fût interdit.
11 s'anima davantage sur le projet de rappeler tous les prêtres qui avaient été déportés pour refus de serment. — (( Si les lois qui ont prescrit cette mesure avaient été rendues en temps ordinaire , le rapporteur aurait raison; mais pendant une révolution on ])eut et
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l'on doit agir différemment. Une révolution constitue deux partis en état de guerre : celui qui veut la révolution et celui qui ne la veut pas. Dans ce moment terrible , il n'y a plus de lois ; les deux partis combattent, et l'un terrasse l'autre ; le parti vainqueur peut et doit exiger des dédommagements et imposer des garanties aux vaincus. Dans un tel moment on fait des lois qui sont justes à cause des circonstances et qui, dans un temps tranquille et ordinaire, paraissent injustes. »
On pouvait aller très-loin en tirant les conséquences d'un pareil raisonnement. Le général Jourdan était convaincu que la France n'était pas arrivée à ce temps tranquille et ordinaire où l'iniquité cesse de sembler plus juste : en ce sens il avait raison; la Révolution était encore assez flagrante pour qu'on se regardât comme en état de guerre. Aussi disait-il que, si la Convention n'avait pas triomphé, le roi aurait certainement envoyé à l'échafaud les principaux agents de la Révolution, qui auraient été, en ce cas, des conspirateurs.
Telle était la crainte qui préoccupait le parti révolutionnaire, qui dictait ses discours, qui inspirait ses projets. S'il voulait dominer, c'était par peur autant que par orgueil ou ambition.
Les arguments que les deux partis se réplicpiaient, étaient tous renfermés dans l'exposé delà situation que le général Jourdan venait de faire avec tranquillité, mais sans nul déiïuisement. Les uns disaient : — '( Nous ne voulons plus être eu révolution et nous demandons la justice : » — Les autres répondaient : u Nous sommes des révolutionnaires en état de guerre avec vous. Nous nous croyons les j)lus forts, et nous xoulons continuer à être injustes. >>
Il y eut de fort beaux discours; M. Lemerer parla pour le projet avec une véritable éloquence. M. Boulay lui répliqua en prenant la défense de la constitution civile du clergé ; cette œuvre malbeureuse de l'Assemblée constituante était, selon son opinion, le seul moyen de rendre la religion catlioli({ue compatible avec un gouvernement de liberté. Le clergé, en ne se soumettant point à cette loi qui Tent ramené à la primitive Église, avait contraint la République à prendre contre lui des mesures de précaution et de rigueur.
Boissy-d'Anglas, protestant et pbilosoplie, parla en faveur des prêtres déportés, et réclama pour la religion catliolique la liberté, la justice et la tolérance.
Lamarque fut, comme il l'était habituellement, violent, et se portant toujours dénonciateur et accusateur des contre- révolutionnaires, au premier rang desquels il plaçait le clergé.
— (( S'il en est quelques-uns, disait-il, qui s'obstinent à un refus insensé, il sera de votre devoir de ne pas autoriser ces ministres séditieux à ramener le peuple au culte intolérant de ce qu'ils ont appelé jc le Dieu « de leurs pères. » Le Dieu de leurs pères était celui de Philippe II, de Charles IX et de Catherine de Médicis. C'est en son nom qu'on a conçu et exécuté les croisades et les vêpres siciliennes, les dragonnades et l'exécrable journée de la Saint-Barthélémy. Nous ne voulons pas de ce Dieu de leurs pères ; car leurs pères étaient des barbares, qui ont méconnu, outragé le vrai Dieu et en ont fait un à leur image. Le vrai Dieu est celui de la tolérance, de la sagesse, de l'humanité, non pas de cette humanité qui prêche la vengeance , les assassinats et la guerre civile, mais de celle qui inspire
la concorde, Toubli des injures et le respect pour le gouvernement établi. »
Les orateurs jettent quelquefois une malheureuse parole dont l'efîet ne peut être atténué par tout ce qui suit, et elle reste isolée dans Tesprit et la mémoire de ceux qui Tout entendue. Du discours de Lamarque, on ne cita et on ne retint que ces mots : « Je ne veux pas du Dieu de vos pères. ))
Ce fut dans cette discussion que M. Royer-Cullard ])ritla parole pour la première et l'unique fois dans le conseil des Cinq-Cents. Son discours est digne de ceux ([ui, beaucoup d années après, ont donné tant d'autorité à sa parole; on y retrouve cette fermeté de jugement et cette manière de transporter le débat sur un terrain nouveau, en déterminant le sens réel de la question.
Ainsi les défenseurs du projet avaient jusque-là demandé seulement que le culte, pour être liljre, fût indé|)endant du gouvernement; il n'étaient pas dans le vrai et M. Royer-Collard disait : — « Toutes les fois (]u'il existe dans un Etat une religion généralement et depuis longtemps adoptée, il faut que le gouvernement contracte avec elle une alliance fondée sur Tintéjêtd'un appui réciproque; autrement il faut qu'il la détruise ou coure le risque d'èti'e détruit ])ar (*lle. Or la religion catholique est indestructible en France; elle a survécu à la monarchie, dont elle avait précédé la naissance, et elle a lriomj)hé de toutes les atta({ues qui lui ont été livrées par la tyrannie révolutionnaire. Vn gouv(;rnement naissant qui s'obstinerait à la proscrire, verrait retomber sur lui les couj)S imprudents qu'il lui
aurait portés. » « Ne craignez ])oint que la religion
catholi(jue abuse de la liberté ])oiirasj)irer à la tyrannie. Non, elle n'opprimera ni les antres sectes, ni la lib(Tté
négative des indifférents; attaquée elle-même chaque jour, dépouillée de ses cérémonies extérieures , veuve de ses pontifes, elle a bien assez du soin de sa propre défense et ce n'est pas le temps pour elle de méditer des conquêtes. »
L'orateur faisait ensuite une très-vive peinture de toutes les ruines et les souffrances que la Révolution avait fait subir au clergé, considéré comme une vaste, riche , puissante corporation, et des cruelles persécutions qu'elle avait exercées sur les ecclésiastiques. — « Ce serait la plus étrange inconséquence et la plus atroce dérision de les accuser aujourd'hui de ce qu'ils furent, et de soulever contre eux le souvenir d'une puissance si complètement évanouie. »
La nécessité prétendue de continuer la législation révolutionnaire était combattue ainsi. — « Quelle est donc cette justice qui motive la proscription par la ])roscription même? Si ce raisonnement est bon, il faudra le pousser jusqu'à sa dernière conséquence, jusqu'à ce principe fondamental de la législation révolutionnaire : (( Il n'y a que les morts qui ne reviennent pas. » Et s'il est vrai que ceux sur qui a pesé une cruelle oppression, doivent être déshérités de la protection sociale, ([ui donc parmi nous, l'obtiendra, si ce n'est les assassins et les bourreaux? Oui, sans doute, après de longues et sanglantes souffrances, il est d'im])lacables souvenirs, il est des haines immortelles; mais l'expérience nous enseigne, mais nos propres cœurs attestent que ces souvenirs , que ces haines sont surtout resseutis parles oppresseurs, qui repoussent le pardon public , parce qu'ils ne peuvent obtenir celui de leur conscience, condamnés au crime par le crime, véritables ennemis, seuls ennemis de la paix publique.
L'opprimé, au contraire, quand il s'est reposé dans un sentiment de résignation, envisage comme un bienfait la seule cessation de ses maux; il paye ce bienfait de toute sa reconnaissance. Que dis-je.Ml attache presque ridée de justice à la modération dans Tinjustice. »
L'orateur examinait ensuite les motifs ([ue le gouvernement pouvait avoir de se méfier des prêtres. — « Serait-ce parce qu'il ne les salarie point et qu'ils sont indépendants de lui? Mais recevant leur subsistance des citoyens, ils sont obligés à montrer. les opinions où le peuple met sa confiance.
« Ils haïssent, dit-on, le gouvernement républicain; mais lequel? Car plus d'un s'est appelé ainsi. Est-ce le gouvernement révolutionnaire? Ah! je le crois sans peine : il les a entassés dans des cachots et les y a fait périr par les massacres , par la faim , par le froid ; il les a noyés, mitraillés, donnés en spectacle de carnage. Mais le gouvernement qui a mis un terme à leurs maux, qui leur rendra leurs temples, qui relèvera leurs autels, qui réparera ce qui est réparable, (jui accordera tout ce qu'il lui est permis d accorder, pourquoi le haïraient-ils? »
Après avoir expli([ué conmient la bonne politique, celle qui affermirait le gouvernement, c'était la justice, l'orateur consentait à la conseiller comme un calcul de l'intérêt bien entendu. — « Justice, confiance, générosité, tant décriées par la tyrannie, vous n'êtes pas seulement le plus noble sentiment de l'àme humaine, vous êtes encore la plus vaste pensée des gouvernements, la plus savante combinaison j)ohtique, le plus l)rofond des artifices. Au cri féroce de la démai2;o2;ie invoquant: a L'audace, et })uis l'audace, et encore l'auu dace , » nous répondrons par ce cri consolateur et
DISCUSSION SLR LES PHÉTRES. 29J
Yaiuqueiir, qui retentira dans toute la France : « La c( justice, et puis la justice, et encore la justice. »
La discussion s'était prolongée pendant plusieurs séances et parfois elle avait été orageuse ; elle ne fut point tej'uiinée par l'adoption presque unanime du projet qui faisait cesser la déportation des prêtres insermentés, et recommença sur l'article relatif à la déclaration de soumission aux lois dont le projet de la commission dispensait les prêtres. Cette question étaitla plus \ivement controversée. Après plusieurs discours, elle fut mise aux voix. Au milieu du tumulte, le bureau décida que l'article de la commission était adopté. Les réclamations furent bruyantes. Un grand nombre de représentants protestaient contre le bureau et demandaient l'appel nominal. L'ordre ne put être rétabli et la séance fut levée.
Le lendemain l'appel nominal fut encore réclamé et plusieurs membres de la majorité insistèrent pour qu'il fût accordé. Le président posa donc de nouveau la question : — «Exigera-t-on une déclaration des ministres du calte?>:> — Deux cent dix suffrages furent favorables à la déclaration ; deux cent quatre seulement y furent contraires.
C'était tellement une question de parti, que les représentants révolutionnaires se levèrent en criant : c( Vive la République ! » Une tribune publique répéta cette acclamation. Le président ordonna qu'elle serait évacuée; il fallut encore lever la séance; la débbération sur les autres articles, toujours ajournée pour faire place aux débats urgents et plus passionnés que faisaient naître les circonstances, se trouva réservée pour une époque où elle ne fut plus libre.
11 était évident que la lutte entre le Directoire et la
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majorité du conseil des Cinq-Cents, amènerait assez prochainement une crise révolutionnaire : telle était la crainte des hommes sages du parti modéré. Les députés, qui ne partageaient point cette inquiétude et qui voulaient à tout risque renverser le gouvernement, étaient en très-petit nomhre. Les uns n'étaient qu'irré- (léchis , imprudents , enivrés par les discours et les conversations où s'exaltaient leurs opinions ; les autres encore moins nombreux avaient des espérances royalistes plutôt que des projets.
Les représentants qu'alarmait l'hostilité toujours croissante de la tribune , des votes, des motions d'ordre, des propositions dirigées contre le Directoire, ne doutaient point que les hommes politiques du parti révolutionnaire et les trois directeurs qui marchaient dans cette voie, n'eussent déjà décidé dans leur pensée de se garantir du danger par un coup d'État. Ils en prévoyaient le succès et pensaient que même si ce dessein échouait, on se trouverait dans un effrayant désordre.
Quelques membres du conseil des Cinq-Cents se mirent en relation avec Carnot, et lui témoignèrent le désir de rétablir entre le gouvernement et la majorité une bonne intelligence, si nécessaire pour assurer le salut de la France, pour oljtenir l'ordre et la stabilité, pour conclure la paix extérieure, pour rétablir la paix intérieure; ils lui représentèrent que l'barmonie pourrait régner entre les deux pouvoirs, si le Directoire montrait plus de ménagement et de déférence pour le Corps léo;islatif, si le ton de ses messages devenait moins hautain et moins impérieux, s'il révoquait ceux de ses commissaires dont la conduite et les mœurs scandali-
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saient les provinces. Ils insistaient davantage sur la nécessité de donner aux négociations un caractère plus conciliant, qui laissât espérer la paix. Enfin le gage de cette politique nouvelle devait être le changement de plusieurs ministres qui avaient mérité laversion ou la méfiance du parti modéré et même de l'opinion publique. Merlin, Delacroix et Truguet étaient incompatibles avec la majorité du Corps législatif.
Carnot partageait les sentiments qni lui étaient confiés; il avait les mêmes craintes et v vovait les mêmes remèdes.
Quant à Barthélémy , sa sympathie et sa conformité d'opinion étaient tout acquises aux hommes considérables du parti modéré. Sa vie politique avait été si différente de celle de Carnot, les relations intimes étaient si difficiles à établir entre un homme que les emplois diplomatiques avaient ])réservé de tout contact avec la Révolution, et un membre du comité de salut public, qu'il régnait entre eux beaucou}) de froideur et de réserve. Toutefois ils furent sincèrement d'accord dans l'accueil qu'ils firent aux propositions des députés; mais ils étaient deux seulement et n'avaient pas Tespoir de gagner à leur opinion aucun de leurs trois collègues. Ils répondirent donc qu'en leur proposant un avis qui serait repoussé , ils rendraient la situation pire et plus menaçante.
M. Portalis et son beau-frère, M. Siméon , provençaux comme Barras , le connaissaient depuis loiiutemps ; ils savaient qu'au fond il n'avait aucune opinion, et qu'on pouvait lui proposer toute espèce de plan de conduite; il était loin d'avoir le fanatisme révolutionnaire de Rewbell et restait facilement altordable aux députés de tous les partis.