‹ Histoire du directoire de la République française (volume 2)Chapitre 89 sur 152 · ÉTAT DES PARTIS · texte numérisé non relu

ÉTAT DES PARTIS

Cinq-Cents; qni donnait chaque jour des témoignages de confiance à Picbegru, Willot, Aubry et aux représentants les plus soupçonnés de royalisme; qui était convaincu de la gravité des circonstances et des dangers où était exposé le Corps législatif : ce parti semblait dénué d'ensemble et de discipbne; il irritait ses ennemis, et ne savait pas user des pouvoirs que lui donnait la Constitution, pouvoirs qui, à vrai dire, n'étaient qu'une arme impuissante contre l'intervention des baïonnettes. Outre la certitude que la population de Paris, quel que fût son sentiment, demeurerait inerte et immobile, le Corps législatif devait savoir que ses volontés légales, que son titre de représentation nationale n'imposeraient aucun resj)ect à des soldats, moins encore à des généraux. Ainsi , on ne voulait pas engager un combat où l'on était assuré d'être vaincu.

De ce moment, le cours réiîulier du gouvernement constitutionnel fut interrompu; le Directoire et la majorité du conseil des Cinq -Cents étaient en guerre ouverte. Le projet du coup d'État n'était pas même dissimulé; chacun l'attendait de jour en jour, les révolutionnaires avec impatience, le parti modéré avec un redoublement d'imprudente animosité , le public avec tristesse et résignation. Les séances du Corps h'gislatif n'étaient plus rcnq)lies que par une jmlémique d'injures d'une part, de menaces de l'autre. Les révolutionnaires étaient enhardis par le prochain emploi de la force contre le droit. Leurs adversaires les en accusaient d'avance, en leur rappelant sans cesse quel usage ils avaient lait précédemment d'une domination acquise i)ar la violence et par la ruine de toute autorité légale. Ce n'était donc pas une situation où Ton pût

s'attendre à des travaux sérieusement entrepris , à des projets conçus et examinés avec maturité pour compléter et amender la législation, ou régulariser l'administration; toutes les propositions, comme tous les discours, se rapportaient à la situation et n'étaient que des moyens impuissants d'attaque ou de défense.

Le projet de Pichegru pour la garde nationale fut adopté; sa mise à exécution échoua contre l'inertie du peuple de Paris , lassé des révolutions et que ne soutenait plus le sentiment de sa force.

Le rapport de Pichegru sur la marche des troupes eut un remarquable caractère de modération et de prudence; il indiqua combien les explications données par le Directoire étaient incomplètes, évasives et sans vraisemLlance.

— ((Nous avons bien aperçu, ajoutait-il, quelques moyens de nous en éclaircir et de remonter jusqu'aux auteurs ; mais le silence de la Constitution et des lois sur le mode d'exercer la responsabilité des agents ne nous a point permis de les employer. Fidèles à la constitutiou que nous avons jurée , nous n'avons voulu vous proposer rien qui s'en écartât. >;

Ainsi , la commission, en se bornant à constater cette violation, proposait seulement des précautions pour qu'elle ne fut pas renouvelée; elles étaient puériles dans la circonstance où l'on se trouvait : il était impossible de compter sur l'autorité de la loi pour combattre ceux qui ne voulaient point la respecter : la force seule eût été efficace. — « La distance de six myriamètres^ sera mesurée à vol d'oiseau à partir de

\. 15 lieues de poste.

Tenceinte de la commune où réside le Corps législatif. )) — Une des excuses présentées pour la marche des troupes était tirée de l'incertitude de cette distance: le livre de poste et le dictionnaire géographique n'indiquaient pas la même. — « Le Directoire fera établir sur chaque route une colonne portant cette inscription : Limite constitutionnelle pour les troupes.

— Chaque fois qu'un corps de troupes arrivera à cette limite, il sera tenu de s'y arrêter et d'attendre que les municipaux se soient présentés devant lui et lui aient fait lecture de l'autorisation ou de la réquisition que le Corps législatif aurait pu donner pour qu'il entrât dans la limite et poursuivît sa route. »

— Les articles suivants déterminaient des peines contre les chefs militaires et l'autorité quelconque qui donneraient un ordre contraire à cette loi ; en outre , il fut ordonné qu'elle serait lue à la tête de chaque corps , vingt-quatre heures après sa réception.

Une discussion très -animée mit les partis aux prises ; elle empruntait son intérêt aux circonstances plus encore qu'à son importance réelle. Les meneurs de la faction révolutionnaire, voyant combien l'opinion publique se déclarait contre eux, et avertis par le complet échec qu'ils avaient éprouvé aux dernières élections, avaient résolu d'emj)loyer le moyen qui avait si bien réussi à renverser la monarchie et à leur assurer une domination universelle et despotique. Ils voulurent donner une organisation à leur parti, une propagande à leurs opinions, une excitation à leurs recrues. La création du cei'cle constitutionnel était le commencement d'une résurrection des clubs, des sociétés populaires, des réunions jacobines. Plusieurs furent d'abord ouvertes à Paris ;

puis, SOUS la protection du Directoire el des agents nommés par lui auprès de cliacjue administration , les départements virent renaître cette cause de désordre, cette c[uotidienne perturbation de la trancjuillité publique.

Des plaintes arrivèrent de toutes parts au conseil des Cinq-Cents, déjà averti suffisamment par ce qui se passait dans les clubs de Paris. Une commission fut chargée de présenter un projet. Celui qu'elle proposa consistait dans une série de formalités, de précautions, d'interventions de l'autorité qui rendaient dérisoire cet exercice du droit de réunion.

La Constitution ne l'avait point cla^ssé parmi les droits civicpies, ainsi elle permettait même d'interdire en disant : — k II ne peut être formé aucune corporation ni association contraire à l'ordre public. « Le débat s'établit donc, en toute franchise, sur la suppression des clubs que les révolutionnaires venaient de rouvrir avec tant d'éclat. Les discours furent violents de part et d'autre. Le récit des troubles dont les cercles constitutionnels avaient été l'occasion dans les provinces , les diatribes prononcées contre le Corps législatif, les placards affichés au nom de ces sociétés furent rappelés à la tribune. Le parti opposé les défendait comme un des droits de l'homme , comme une institution fondamentale inhérente à la forme républicaine et à la conservation de la liberté. Les orateurs ajoutaient à leurs arguments des attaques personnelles contre leurs adversaires. D'un côté, on parlait de la conspiration royaliste, à laquelle il fallait opposer ces réunions « où le pauvre et le faible s'instruisent des questions politiques et apprennent à connaître les dangers de la patrie. » D'autre part, on rappelait aux n. 21

jrvolulioiiiiaires (jireux-nit'mcs , aj)rès le 9 tlicrmi- (lor, avaient fermé les Jacobins, et que le Directoire, lorsqu'il s'était cru inenaeé j)ar Babeuf, avait dissous la société des E<>aux. Il fut aussi question de Clicliy. On répondait que ce n'était pas un club, mais une réunion de plusieurs re|)résentants dans une maison particulière, comme avait été auparavant la réunion de l'hôtel de Noailles.

La seule objection contre une loi qui aurait prononcé la clôture des sociétés politiques fut proposée uiodérément, et avec cJiance de succès, par ïliibaudeau et Boulay (de la Meurtlie) ; c'est que cette mesure était dans les attributions du pouvoir exécutif, chargé de reconnaître si elles étaient contraires à Tordre ])ublic. Mais, dans la circonstance, il était inq)ossible de se lier au Directoire, qui les protégeait; ainsi, la proposition de défendre provisoirement, par une loi, toute société particulière s'occupant de questions politiques fut adoptée par le conseil des Cinq- Cents. La discussion se renouvela au conseil des Anciens : la loi y fut sanctionnée.

Willot , (pii était devenu le j)lus ardent du parti de Clichy , essaya une attacpie personnelle contre Barras. 11 avait ouï dire en Provence qu'à l'épocjue où le Directoire avait été élu , Barras n'avait pas quarante ans; qu'ainsi il n'était pas éliiiible. On alléguait comme })reuve une déposition qu'il avait été ap[)elé à faire dans la procédure commencée sur les joiu'uées des 5 et G octobre; Tage (pi'il avait alors déclaré ik^ lui donnait pas quarante ans au mois d'ocl(>bre 171)."). Le conseil des Cinq-Cents demanda, par un message, des informations au Directoire, qui env(»ya ponr réponse un extrait des registres du mi-

uistère de la guerre, où son âge, au moment où il entrait au service, était constaté. Cette pièce prouvait que Barras était né le 30 juin 1755 : il avait donc quarante ans et quatre mois au moment de son élection. La preuve parut suffisante, quoiqu'il ne produisît pas son acte de naissance.

Une autre motion de Willot attaquait plus directement la conspiration que chacun voyait préparée et menaçante. — « La commission des inspecteurs de la salle est chargée de veiller à votre sûreté. Peut-elle ignorer les mouvements de troupes , leur marche vers Paris? Ne sait-elle pas à quel point on a réussi à les tromper et à les séduire , et quel est l'esprit de vertige . qui les égare ? »

Les craintes que Willot manifestait se rapportaient surtout à l'armée de Samhre-et-Meuse et au général Hoche. — (c A qui cette armée, d'où l'on a tiré des détachements réunis à Reims, veut-elle faire la guerre? Vous le sauriez , si vous aviez voulu rechercher qui a donné les premiers ordres de marche. Vous avez été généreux en ne cherchant point les coupables , mais prenez garde, une plus longue sécurité compromettrait la chose publique et vous-mêmes.... Le général en chef, le chef d'état-major, le commissaire des guerres sont responsables. Mis en accusation, ils nous apprendraient bientôt la vérité Qu'a fait le Directoire,

depuis que vous lui avez donné la preuve de votre indulgence? comment a-t-il mérité votre confiance? La division entre les grands corps de l'État est sans doute un malheur. N'avons-nous pas fait le premier pas pour un rapprochement? est-ce nous qui prenons une attitude menaçante?... Vous alarmer, citoyens représentants, n'est point mon but; vous préserver, il en

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