‹ Histoire du directoire de la République française (volume 2)Chapitre 91 sur 152 · INTERVEINTION DU GÉNÉRAL BONAPARTE · texte numérisé non relu

INTERVEINTION DU GÉNÉRAL BONAPARTE

La toute-puissance qu'il exerçait en Italie , cette suprématie sur la question de paix ou de guerre , d'où semblait dépendre le sort de l'Europe , ne s'étendait pas sur la France. Sa volonté ne pouvait pas encore y être obéie ; le jour où une véritable pacification eût rétabli partout l'ordre et la sécurité , où il eût ramené son armée en deçà des Alpes , il n'y aurait pas eu une position pour lui ; car la vie privée pour un tel homme, c'était une parole que personne ne pouvait entendre sans sourire. Ainsi chacun se demandait quel serait le lendemain de ce vainqueur, qui distribuait à son gré les territoires qu'il avait conquis, dont la volonté fondait des Etats nouveaux , détruisait la plus ancienne des républiques, menaçait la souveraineté du pontife suprême de la religion catholique et marchandait avec l'Autriche les indemnités qu'il lui accorderait.

Lui-même savait bien que cette situation, si grande qu'elle fût, était provisoire, et assurément il pensait à sou avenir. De tous côtés on y pensait aussi ; dès ses premières conférences avec les plénipotentiaires de l'empereur, on lui parla d'une souveraineté en Allemagne ou en Italie ; des projets lui étaient présentés où, regardant comme impossible son retour en France, l'idée lui était présentée de se faire chef d'un puissant État dans le nord de l'Italie, et de s'y établir avec son armée conmie un roi lombard ou connue un grand condottieri , ainsi que les Sforce. Des émigrés l'engageaient à rétablir le roi sur le trône en devenant connétable de France, duc héréditaire de Milan.

Mais on ne pouvait lui offrir rien de si grand qui ne fût surpassé de beaucoup par son imagination.

Gouverner la France, employer ses forces, ses richesses, le génie guerrier de la nation et l'élan qu'elle

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avait reçu de la Révolution , à porter ses victoires, sa puissauce et sa renommée aussi loin que les circonstances le permettraient : voilà ce qu'il concevait el voyait devant lui.

Pour parcourir cette carrière, il avait à devenir maître de la république française , et cette conquête ne pouvait se faire par une bataille ; il y fallait une autre tactique, où il était moins versé. Une fois que le pouvoir serait entre ses mains , il était certain d'en user avec habileté ; la difficulté était de le saisir, parmi les complications du mécanisme constitutionnel , parmi les luttes des partis et les agitations révolutionnaires.

Le général Bonaparte n'avait jamais été mêlé au mouvement de la vie parlementaire ; tous les rapports qu'il avait entretenus avec des membres de la Convention tenaient uniquement à sa carrière militaire. Ceux qu'il avait connus aux armées ou pendant son séjour à Paris étaient presque tous des hommes révolutionnaires par leurs opinions ou leurs actes. Les généraux de l'armée d'Italie tenaient , sauf quelques exceptions, à ce parti. Ainsi il se trouvait à peu près sans communication avec ce parti modéré, entré dans la représentation nationale depuis le 13 vendémiaire, maintenant en possession de la majorité et devenu dangereux pour le Directoire.

Le général Bonaparte était donc accessible aux inquiétudes qui troublaient les hommes de la Révolution ; il voyait , sinon comme certaines , du moins comme possibles les intrigues et les cons])irations royalistes.

Clichy, les journaux, les orateurs, le discours de Dumolard, l'offensaient et l'irritaient, sans pourtant lui donner à croire que jamais un pouvoir fort et régu-

lier })iit devoir son établisseiiient et sa durée aux Jacobins. Il était déjà persuadé (jue les lionnetes gens lui seraient nécessaires ; il cherchait à trouver faveur et confiance parmi eux. Sa visée actuelle , car on ne peut dire son projet, était de se faire déclarer, par le Corps législatif, éligible au Directoire quoiqu'il n'eût que vingt-huit ans; une telle élection Teût placé manifestement dans une position supérieure à celle de ses collègues, et il prévoyait ce qu'il pourrait faire de cette supériorité.

Pour arriver par cette voie au but qu'il voulait atteindre, il était nécessaire que le Directoire ne fût point renversé par la majorité des Cinq-Cents; il fallait que la Constitution fût maintenue et scrupuleusement observée, jusqu'au moment où le Corps législatif aurait à élire un nouveau directeur.

f.e général Bonaparte pouvait-il espérer que ce parti modéré , mêlé à des royalistes de Témigration et à des monarchistes de 1791 , le porterait ainsi au pouvoir suprême? 11 le souhaitait, mais il avait lieu d'en douter. Parmi les généraux qui formaient son état-major, il n'en était point à qui il pût confier ses projets et sa véritable pensée. Les généraux de l'armée du Rhin étaient, au contraire, sages dans leurs opinions, républicains ou [)lutot patriotes, avec l'aversion et le mépris des Jaco- ])ins; ils avaient acquis plus de gloire que de richesse, et n'avaient pas la crainte inquiète que leur position fût compromise si le parti révolutionnaire était expulsé du gouvernement. Plusieurs d'entre eux étaient venus près du général de l'armée d'Italie.

Bernadotte lui avait amené un détachement de l'aimée du Ilhin; il était sincère et zélé dans son amour (h la République; ambitieux et plein d'amour-propre,

mais d'un esprit plus politique et meilleur juge des circonstances et des hommes que les plus brillants généraux de l'armée d'Italie.

Le général Dessolles, qui était venu avec lui, était un homme sensé et spirituel, doué des qualités qui en faisaient un général distingué , sans avoir toutefois l'esprit militaire; il semblait propre à la conduite des affaires et des négociations, et ne se livrait ni à l'entraînement des opinions ni à l'influence des partis; il aurait pu être un intermédiaire entre le général Bonaparte et les modérés. Sous ce rapport, il avait obtenu sa confiance.

Mais le goût, l'estime et l'affection, si ce mot peut trouver place en parlant des sentiments du général Bonaparte, établissaient des relations bien plus intimes entre lui et le général Desaix. Déjà enthousiaste de sa gloire, il avait profité du loisir que lui laissait la suspension des hostilités pour accourir auprès du héros qu'il admirait. Il fut reçu avec une grande distinction; son arrivée fut mise à l'ordre de l'armée d'Italie dans les termes les plus flatteurs; bientôt il devint le confident de ses pensées , de ses projets , de ses négociations. Pour un homme tel que Desaix , ces intimes épanchements étaient le plus puissant moyen de séduction. Des notes sont restées où se retrouvent les souvenirs de ces curieuses conversations. Desaix y parle de ce mélange d'autorité et de dissimulation que le général Bonaparte apportait dans la conduite des affaires comme dans la tactique des batailles, de sa détestation des Jacobins , de ses idées sur le gouvernement puissant et glorieux qu'il voulait instituer pour la France.

Quelle que fût sa pensée sur ce qu'il ferait lorsqu'il

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serait le maître, il avait à s\)ccLi])er, avant tout, des choses qui pouvaient, soit l'aider à conquérir le pouvoir en France, soit l'empêcher d'y parvenir. Les lettres qu'il recevait de Paris, et surtout sa correspondance avec Barras, les informations que lui donnaient ses généraux en venant au quartier général après avoir porté les drapeaux pris par l'armée d'Italie, lui représentaient comme flagrante la conspiration royaliste, et confondaient l'hostilité de la majorité des Conseils avec l'activité d'intriii;ue des agents de l'émit^ration.

D'autres renseignements pouvaient aussi agir sur son esprit dans le même sens. Au moment où l'armée française entrait à Venise, le comte d'Entraigues , qui y résidait depuis plus de deux ans comme attaché à la légation de Russie, fut, en quittant la ville, arrêté par un poste de la division Bernadolte , et envoyé au quartier général de Milan. M. d'Entraigues s'était d'ahord fait connaître en 1 788 par un pam])hlet d'une extrême violence contre l'ordre étahli : on avait même pu dire, avec justice, contre l'ordre social. Député de la noblesse aux États Généraux, il avait soudainement passé à d'autres opinions, en y portant le même caractère d'exa2!;ération. Son rôle à l'Assemblée constituante n'avait eu aucun éclat. Il émigra longtemps avant qu'elle eût terminé sa session, et se rendit important, auprès des cours d'Autriche et de Russie, par les projets, les intrigues, les correspondances, les pamphlets qu'il enq)loyait à servir la cause de l'émigration et à annoncer la contre-révolution. Il la voulait complète, implacable, sans concession, sans clémence. Pendant que Louis XVllI était à Vérone, il jouissait d'un grand crédit auprès de ce prince et faisait adopter ses opi-

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nions et ses conseils; puis il avait, autant qu'il avait pu, contribué à pousser l'aristocratie vénitienne dans la voie d'imprudence et de perdition qui venait d'amener la ruine de la République.

Dès que le général Bonaparte fut informé de Farrestation du comte d'Entraigues, il écrivit au chef de l'état-major ^ : — « Vous ordonnerez que d'Entraigues soit logé au château, de manière à ce qu'il puisse avoir sa femme avec lui, et recevoir les soins que paraît nécessiter sa santé. Si le château n'offre pas un appartement convenable, il pourra choisir un logement en ville. Vous ordonnerez au médecin Moscati de lui donner des soins; vous lui rendrez tous ses papiers, hormis les trois ou quatre pièces qui sont relatives à des objets politiques. »

M. d'Entraigues était au service de Russie, en portait l'uniforme; il prétendait y être naturalisé et ne ])ouvoir être reijardé comme émio;ré.

Le Directoire ordonna qu'il fut traduit devant une commission militaire et jugé selon les lois de la République.

Mais le général Bonaparte avait dès le premier moment témoigné un intérêt particulier pour le comte d'Entraigues. Le plus violent des émigrés, le directeur de leurs intrigues , le principal conseiller du prétendant ,' soupçonné d'avoir eu une grande part dans les massacres de Vérone, trouvait grâce devant le chef d'une armée qui envoyait de si terribles adresses contre les royalistes et les émigrés. Comprenant tout le danger de sa position, M. d'Entraigues s'attacha à plaire à celui qui était le maître de son sort, lui parla sans

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