Mémoires du comte de Lavalellc
et le pouvoir exécutif, ou lui reprochait ses doctrines royalistes.
C'était doue surtout Barras dont Lavalette s'occupait; il croyait que la décision dépendait de lui. Son langage ne respirait que haine et vengeance ; sou aversion contre Carnot était si prononcée, qu'un de ses plus intimes confidents disait ouvertement : — (( Nous le tuerons. » — • Dans son salon, peuplé de représentants révolutionnaires , il donnait l'exemple du plus grossier langage, des expressions les plus injurieuses, en parlant des représentants qu'il croyait royalistes; de sorte qu'il était clair qu'une résolution était prise. On voulait que la catastrophe fût terrible; déjà on faisait la liste des victimes.
Lavalette écrivit alors à son général ; il lui représenta qu'il « ternirait sa gloire en prêtant appui à de détestables violences, quand la position du gouvernement ne les justifiait pas; qu'on ne lui pardonnerait pas de se lier avec le Directoire pour détruire la Constitution et la liberté ; qu'une proscription allait frapper la représentalion nationale et des citoyens respectés pour leur vertu ; que de là sortirait une haine universelle non-seulement contre le Directoire, mais contre la forme républicaine; que le parti qui allait être proscrit ne voulait pas le retour des Bourbons; que, d'ailleurs, la punition légale ouïe bannissement de Pichegru suffirait pour faire avorter tous les projets royalistes. »
Un autre jour, Lavalette écrivait : « Carnot m'a dit : — « Si le Directoire l'eût voulu, on aurait rapproché les esprits; j'avais la parole des principaux membres des Cinq-Cents : ils auraient fait cesser les clameurs et les entreprises de huit ou dix intrigants, H. 22
partisans déclarés de Louis XVIII. On n'a rien fait de tout cela : on a bravé l'opinion publique, on a aigri les esprits. Le parti de la modération est le seul qui puisse nous sauver. J'ai parlé durement aux inspecteurs de la salle. Si Ton en vient aux violences, je donnerai ma démission.»
Aux informations doimées au général Bonaparte par un officier qu'il savait si raisonnable et si dévoué , s'ajoutaient les détails que lui transmettaient des liommes appartenant à la région politique, qui étaient confidents du projet de le nommer membre du Directoire : ils lui écrivaient que les modérés seraient trèsdisposés à cette élection, et que, lorsqn'il reviendrait en France après avoir signé cette paix glorieuse qui ne serait due qu'à lui, la voix publique et le vote de la représentation nationale l'appelleraient au pouvoir.
Comme il défendait le Directoire uniquement dans l'intérêt de son propre avenir et pour qu'il lui gardât la place jusqu'à son retour, peu lui importait ([u'il fût liai et méprisé, pourvu qu'il ne fût pas renvei'sé par une révolution.
Sa correspondance avec le Directoire ne fut plus la même. 11 ne montra plus aucune inquiétude sur la situation intérieure de la France; il cessa même d'écrire à Barras.
11 était facile de deviner que ce changement était dû aux observations transmises par son aide de camp. Barras laissa voir sa méfiance et son mécontentement à Lavalettc, qui lui fit dire par un intermédiaire : — (( Je vois quels sont les desseins du gouvernement; je ne les divulguerai point, ce serait une trahison. D'ailleurs, je n'ai aucun rapport avec ses ennemis; mais, comme citoven et comme honnête homme, je ne dois
ALGEREAL* EST ENVOYÉ A PAIUS. 339
pas VOUS cacher que je n'approuve pas ce qu'on médite. Vous allez fouler aux pieds les lois et la liberté. Tôt ou tard ce système de violence tournera contre vous. Après dix années d'efforts et de malheurs pour obtenir un gouvernement constitutionnel, il est affreux de ne plus avoir que l'alternative entre la tyrannie ou l'anarchie. »
Cette franchise contribua peut-être à hâter le coup d'État. Barras craignit que^ s'il était différé, le général Bonaparte n'employât son influence et sa puissance à l'empêcher.
Barras avait demandé au général Bonaparte d'envoyer à Paris le général Augereau. En ce moment, il n'était nullement en faveur à l'armée d'Italie; le général en chef, tout en reconnaissant sa vaillance et ses talents militaires, avait à se plaindre de lui : il le savait sans discernement politique et incapable de se conduire. — (^ Point d'instruction, peu d'étendue d'esprit, peu d'éducation, les opinions de Babeuf et des anarchistes les plus prononcés ; il en a toujours quelques-uns autour de lui. « — Tel était le jugement qu'il portait sur Augereau. Toutefois, il ne vit pas d'inconvénient à satisfaire Barras ; il appela Augereau au quartier général, lui accorda la permission de se rendre à Paris, sous le prétexte de quelques affaires particulières, et lui donna ses instructions. Auaereau arriva à Paris le 5 août. Lavalette avait reçu la veille une lettre de son général, qui lui disait : — « Augereau se rend à Paris; ne vous livrez pas à lui , il a jeté le désordre dans l'armée : c'est un factieux. »
Barras, lorsqu'il voulut avoir Augereau au service
340 ALGiiREAU EST ENVOYÉ A PARIS.
(Je SCS ])rojets, savait combien ce général convenait au rùle qu'il lui destinait. Déjà il était Ycnu, quelques mois auparavant, a[)portcr au Directoire les drapeaux de la garnison de Mantoue. Son langage, sa jactance, le faste de son costume et ses prétentions à la fois vaniteuses et démocratiques avaient paru si étranges, que Rewbell disait à Carnot : — ■ « Quel fier brigand ! il a bien Tair d'un factieux. »
>fonobstant cette première impression, le Directoire fit alors un accueil solennel et mérité au général qui avait remporté la victoire de Castiglione et planté , sous le feu de l'ennemi, un drapeau au pont d'Arcole. Les généraux qui apportaient les drapeaux pris aux ennemis par l'armée d'Italie étaient, selon la coutume (car la victoire était devenue une coutume), présentés au Directoire, en séance publique, avec toute la pompe ([ue comportait le régime républicain. Le ministre de la guerre s'avança vers l'estrade où étaient placés les cinq directeurs sur leurs fauteuils, et prononça un (Mscours en présentant le général Augereau , qui, à son tour, fit aussi une harangue. Après avoir parlé de l'armée d'Italie, de ses sentiments patriotiques, de son dévouement à la République, il avait témoigné son indignation contre les calomniateurs qui cherchaient à flétrir la gloire des soldats français. — « Ces ennemis de leur patrie, ces lâches courtisans qui osent se flatter de nous donner «un maître, se sont-ils donc persuadé (pu^, les soldats républicains ont combattu
pour obéir à un autre ])ouvoir (pie la loi? Citoyens
directeurs, toutes les factions doivent échouer devant votre sagesse et l'énergie des armées. -»>
llewbell, président du Directoire, après avoir aussi ju'ononcé un discours , embrassa le général dans une
accolade fraternelle, et lui remit un drapeau que le Corps législatif lui avait décerné en souvenir du ])ont d'Ar cole.
Les phrases de politique insérées dans le discours du général Augereau furent dès lors très-remarquées : c'était la première fois que l'on faisait ainsi intervenir l'opinion de l'armée dans la conduite des afYaires de l'État, la première fois qu'on exprimait cette opinion comme une menace. Ainsi, le général Augereau, différent en cela de ceux de ses camarades qui avaient rempli une semblable mission, avait pris oiïiciellemenf une couleur de parti. 11 avait été entouré et célébré par les révolutionnaires ; on lui avait offert des banquets ; on avait découvert au faubourg Saint-Marceau son vieux père, ancien soldat, qui vivait dans une situation obscure et pauvre; on l'avait honoré avec un empressement louable, s'il eût été inspiré par un sentiment sincère.
Augereau était revenu en Italie, plus fougueux encore qu'auparavant; sa division était cantonnée dans le voisinage de la division Bernadotte. La mésintelligence s'établit entre les généraux et, de proche en proche , descendit jusqu'aux soldats , qui se renvoyaient mutuellement les épithètes de royalistes ou de Jacobins, de monsieur ou de citoyen.
Lorsqu'on apprit que le général Bonaparte envoyait à Paris, dans de telles circonstances, un général qu'il devait si bien connaître, l'étonnement fut grand. On avait peine à croire qu'une mission politique , d'où pouvait dépendre le sort de la France, pût être confiée à un tel homme. Carnot et les hommes importants du parti modéré pensèrent d'abord qu'il était envoyé seulement pour épouvanter l'intrigue royaliste et les exa-
iivrés do Clicby; ils virent bientôt ce que présageait l'arrivée d'Au^ereau.
Dès la première audience où l'admit le Directoire, il conmienca son rôle. Après les premières paroles, il éleva la voix, se posa en matamore, accompagnant sa déclamation de grands gestes, et se regardant dans les glaces ponr juger de son attitude; il se répandait en violentes invectives contre les royalistes et contre les conseils , et proférait des menaces contre les ennemis de la Révolution. Barthélémy, qui ne le. connaissait point, le regardait avec étonnement. Carnot, qui présidait le Directoire, essayait en vain de le calmer et de le ramener aux convenances, en lui adressant froidement quelques questions positives. Les trois autres directeurs l'écoutaient avec une complaisante approbation
Lorsqu'il fut sorti , Barras proposa de le nommer commandant de la division militaire de Paris.
Barthélémy s'y opposa formellement , en disant qu'une semblable nomination répandrait une alarme générale.
— « Elle n'alarmera que les royalistes, « répondit Barras.
Carnot réclama contre la destitution du général Hatry, aimé et estimé de tont le monde.
Les trois directeurs qui formaient la majorité passèrent outre, et Augereau fut nommé. En même temps, ils choisirent pour commandant de la garde du Direc- . toire le général Clierin , chef de l'état-major de l'armée de Sandjre-et-Meuse , l'ami et le frère d'armes de ll(»clie, dévoué aux mêmes opinions, em])ressé à servir par tous moyens la cause révolutionnaire. De concert avec Augereau, tous les ofiiciers généraux des corps qui se trouvaient à Paris ou dans les départements circon-
voisins furent destitués et remplacés par des hommes d'une docilité assurée et même zélée.
11 était donc manifeste qu'un coup d'Etat militaire allait être exécuté; toutefois Augerean, qui n'avait pas pour mission de servir les projets de Barras et du parti jacobin, en rendant compte à son général de la situation où il trouvait l'opinion publique et les partis, ne semblait pas annoncer que le gouvernement fût décidé à un acte de violence.
— « Paris ^ flotte entre la crainte et l'espérance, les factieux sont en petit nombre, et les émigrés décampent à toutes jambes depuis qu'on a annoncé ma promotion à la division. Il restera aux royalistes la honte d'avoir conçu des projets vains et infructueux , et aux ré- |)ublicains une énergie solide, qui montrera à l'Europe qu'on peut comprimer un instant les amis de la liberté,
mais non pas les détruire. » « Paris fourmille de
pamphlets et de placards plus inconséquents les uns que les autres; c'est une arme trop faible pour en espérer quelque avantage. »
Entouré des hommages, encouragé par les flatteries du parti révolutionnaire ; fier de la confiance que lui montrait le Directoire, bercé de Tespérance qu'il serait bientôt appelé à y prendre place, Augereau s'exalta aveuglément et pressa bientôt lacté de violence dont il allait être l'instrument; il oubHa les directions qu'il avait reçues du général Bonaparte. Tantôt, dans sa jactance, il disait que c'était lui seul qui avait dirigé les afYaires d'Italie; que Bonaparte pourrait devenir quel- ((ue jour un bon général, mais qu'il manquait d'expérience ; qu'il lui avait vu perdre la tête dans des occa-
i . Lettre du 5 août.
sions difficiles; que c'était lui qui l'avait tiré de bien des mauvais pas. Parlaut de sou général eu chef avec un ton de i)rotection , il répondait à ceu\ qui lui demandaient : — « Est-il vrai qu'il pense à se faire roi d'Italie? — Non, il est trop ])ien élevé pour cela. »
Ou lui entendait proclamer : — « Je suis venu à Paris pour tuer les royalistes. )) Sa correspondance avec le général Bonaparte fut bientôt dictée par les Directeurs qu'il croyait conseiller et entraîner..
— -« Le parti républicain s'enhardit; les Clicbyens ont repris leur système plus lent, mais plus sûr de temporisation. Leur embarras redouble; ils ne peuvent compter sur Carnot et se plaignent hautement de la faiblesse de Pichegru Ils ont peur et songent à trans-
y)orter le Corps législatif hors de Paris, à Rouen |)eut-être; il y en a beaucoup qui découchent chaque nuit. Il est sorti de Paris, depuis huit jours, une quantité prodigieuse d'émigrés, de ])rctres et d'autres gens de cet acabit. »
Il aurait pu en tirer la consécpience que le cou]) d'État n'était })as nécessaire, au contraire, il disait : — (( Je cours sans cesse du Directoire au ministère de la police ; je les encourage, je les excite , je fais en sorte de hâter leurs résolutions. L'instant leur paraît décisif; ainsi qu'à moi. Si l'esprit ])ublic n'est pas régénéré
avant les j)rochaines élections, tout est perdu Le
principal moyen du parti contre-révolutionnaire est d'entraver le Directoire eu lui otant toute ressource financière. » — Et la lettre se teruïinait en demandant au général d'envoyer de l'argent.
Les letti'es de Lavalette , sans doute aussi celles d'Ausereau et de Barras, doimèrent au général Bona-
parte une idée plus juste de la situation; il vit que le danger n'était pas du coté des royalistes. JMais soit qu'il ne supposât point le Directoire décidé à agir, soit qu'il ne voulût pas se compromettre en exprimant positivement ses intentions, il se borna à ne plus écrire à Barras, ni à Augereau^ Il crut trouver aussi un autre moyen indirect d'empêcher ou de retarder la catastrophe. Sous prétexte d'apporter au Directoire quelques drapeaux pris à la bataille de Rivoli et retrouvés à Peschiera, il envoya à Paris le général Bernadotte; sa lettre le recommandait au Directoire en ces termes : — ;< Il est un des amis les plus solides de la République, incapable par principes comme par caractère de ca})itu- 1er avec les ennemis de la liberté, pas plus qu'avec l'honneur. »
Le général Bernadotte avait vécu en mésintelligence avec le général Augereau en Italie; son patriotisme et son attachement à la République n'étaient pas du même ordre; il avait })lus de lumières, plus d'esprit de conduite, un caractère plus élevé. Arrivé à Paris, il envoya au général Bonaparte des renseignements assez conformes à ceux que transmettait Lavalette.
— «- J'ai trouvé l'esprit républicain très attiédi ; la contre-révolution se fait dans les esprits; les lois sont sans viaueur: les émiorés rentrent; les tribunaux acquittent les uns et ne recherchent pas les autres; il y a, dit-on , dans les Cinq-Cents un parti décidé à rétablir la royauté; un autre parti médite un mouvemenl contre la faction royaliste ; s'il a lieu, la commotion sera terrible. Ceux qui l'auront voulue ne pourront
\. Lettre d'Augereau, 24 août. — Lettre de Barras, 8 sef^tembre. 2. Lettre du 21 août.
plus la diriger à travers celle ilucluation. 11 y a une classe d'hommes qui craint l'anarchie autant que le royalisme; celle-là ne dit pas grand'chose et se montre fort peu; elle attend l'instant où les deux partis se seront anéantis l'un par l'autre; ces honmies cherchent toujours des calmants aux événements qui se préparent et ils gagnent du temps. S'ils peuvent ainsi éloigner l'explosion , le gouvernement s'affermira pour peu qu'il mette de règle dans sa conduite.
« 11 faut que le Directoire effraye, au moins par les apparences , les représentants qui marchent ouvertement au rétahlissement du trône. Pichegru paraît le point de mire de ces messieurs. 11 est flagorné et cajolé; mais le parti ([ui veut le lancer, sait parfaitement qu'il
est un homme fort ordinaire On a tenté vainement
de le convertir ; on l'a pressé de s'expliquer ; il a répondu bêtement; il est gonflé d'orgueil, et s'imagine que son nom vaut nue armée. Le pauvre homme n'est pas fort. Ses anciens amis l'abandonnent; il perd tous les jours sa réputation colossale.... Je bai vu chez Kléberl nous nous sommes à peine parlé; il s'est tenu dans une extrême réserve, et moi aussi — Les Cinq- Cents cherchent un général pour commander la garde du Corps législatif. On parle de Kléber, de Desaix et de Sérurier. Un send)lable commandement ne flatterait aucun de ces trois généraux. Kléber n'accepterait point; républicain par philosophie, il rit de l'embarras des uns et de la maladresse des autres. Si jamais la commotion arrive, il mettra la tête à la lenêtre, et ira se ranger avec les cocardes iricoloi'es. )>
Dix jours après, il écrivit : — « Le parti royaliste n'ose plus heurter le Directoire ; mais il n est pas moins
nécessaire, selon moi, de le poursuivre et de le conspuer, afin de rendre aux patriotes la possibilité de diriger l'esprit public et d'influer sur les élections prochaines. Mais quelle règle de conduite ne faut-il pas avoir pour y réussir? Toute commotion mal dirigée ne peut qu'être funeste à la liberté ; car les abus du pouvoir se multiplient lorsque la volonté a remplacé le droit. Nous avons à craindre de revêtir le pouvoir exécutif d'une puissance dictatoriale , et de rendre nécessaire Tabsence des autres pouvoirs Adieu, mon
général, jouissez de votre position; n'empoisonnez pas votre existence par des réflexions tristes. Les républicains ont les yeux sur vous ; les royalistes vous oljservent avec respect et frémissement. »
Le général Bernadotte se renfermait ainsi strictement dans le rôle d'ol)servateur. Le Directoire ne lui témoignait aucune confiance ; Augereau s'inquiétait de son séjour à Paris, où, écrivait-il, <•<. on l'avait vu arriver avec surprise et avec crainte, y^ — Il ne voulait point se compromettre; d'ailleurs il aurait inutilement cherché à se mêler des affaires du moment et à y exercer quelque influence.
Le dessein du Directoire et la destination du général Augereau étaient de plus en plus à la connaissance du public; il n'y avait pas une autre préoccupation. Les menaces du parti révolutionnaire, le langage des modérés de plus en plus agressif malgré la conviction de leur impuissance , l'hésitation craintive des royalistes : tel était le spectacle que présentait le Corps législatif.
Quelques discussions étaient néanmoins essayées; elles étaient vives et parfois orageuses, mais vaines et
sans résultat. En répondant au messaj^e où le conseil (les Cinq-Cents avait demandé des explications sur la marche des troupes, le Directoire annonçait* qu'il avait écrit au «iénéral en chef de prévenir désormais les actes qui pouvaient paraître irréguliers; mais il ajoutait pour les excuser : — « Le Directoire croit devoir faire connaître au Corps législatif la cause des alarmes des défenseurs de la patrie : elle est dans le défaut des revenus puhlics qui privent de leur solde et souvent de leur subsistance les hommes (pii versent leur sang pour la République; elle est dans la persécution et les massacres des acquéreurs des biens nationaux ou des fonctionnaires publics qui ont montré de rattachement pour la liberté; elle est dans l'insolence des émigrés et des prêtres; elle est dans l'intérêt qu'on prend à l'Angleterre et à l'Autriche; elle est dans les journaux qui ravalent nos armées et leurs victoires, calomnient nos généraux, avilissent les institutions républicaines et appellent la royauté; elle est dans l'espérance trompée de voir conclure la paix ; nos ennemis la demandaient , mais l'espoir d'opérer la dissolution de la France leur fait mettre* autant de lenteur dans les négociations qu'ils avaient mis d'empressement à les entamer.
(f Le Directoire espère sauver la France , éteindre les torches de la guerre civile, préserver les personnes et les propriétés menacées. C'est un devoir dont rien ne le détournera, mais il serait coupable s'il dissimulait nos maux. )>
Il fut proi)osé de renvoyer ce message à l'examen d'une commission. Lamarque et Talot s'y opposèrent
i. 18 août.
avec véhémence ; ils disaient qu'il fallait laisser le Directoire gouverner ou Taccuser, mais que le Corps législatif devait le respecter, et n'avait pas le droit de discuter sa conduite. Malgré les efforts de la minorité, une commission fut nommée. Elle était composée de Boissy - d'Anglas , Siméon , ïhibaudeau , Pastoret , Eméry, Vaublanc et Jourdan des Bouches-du-Rliône. Sur ces huit députés, deux tout au plus appartenaient au parti exagéré ou royaliste.
Mais ce n'était point à la tribune et dans les délibérations où pouvaient être traitées les questions qui tenaient tous les esprits en suspens et en alarme. Les négociations qui auraient écarté le danger, et les déterminations qui auraient préparé des moyens de résistance , étaient débattues dans des réunions particulières , dans des conférences entre les principaux des modérés, et même avec des hommes importants du parti directorial, afni de tenter quelque transaction. Rewbell et La Réveillère avaient quelquefois hésité; depuis l'arrivée d'Augereau , ils repoussaient toute conciliation.
Une société de gens d'esprit , dont les opinions étaient plutôt philosophiques et littéraires que politiques, mais qui se dévouait au Directoire, et le regardait comme une garantie de la République et de la liberté , était en ce moment aussi ardente contre le conseil des Cinq-Cents que les plus farouches révolutionnaires. Sans recevoir précisément l'influence de Sieyès, de Barras, de M. de Talleyrand , le salon de Mme de Staël était hostile à la majorité du Corps législatif, et la tenait pour royaliste; on y conservait encore (juelque crainte des Jacobins , mais on trouvait simple que le Directoire cherchât à se faire une majorité avec