‹ Histoire du directoire de la République Française (volume 3)Chapitre 36 sur 141 · I. 20 pluvidse an m, 8 février · texte numérisé non relu

I. 20 pluvidse an m, 8 février

la propriété. « Il faut, disaît-il , une Vendée plébéienne. »

Mis en liberté par le comité de sûreté générale , après le 13 vendémiaire, même avant l'amnistie, il revint à Paris plus dangereux qu'il ne Tavait jamais été y entouré d'une bande d'hommes fanatiques, dévoués à ses projets , prêts à tout entreprendre , habiles à recruter parmi les gens de désordre et de mauvaise vie.

Des clubs se formèrent , et dans ces clubs , des associations secrètes disciplinées avec obéissance passive et zélée. — « Le tribun du peuple est libre. Le gouvernement a eu la maladresse de le lâcher; il faut voir jusqu'où le conduira la suite de son imprudence. » Telle était Taudace de Babeuf dès le premier numéro de son journal.

A ce premier moment, le Directoire distribuait des . emplois aux amnistiés qui sortaient des prisons où ils avaient été détenus comme provocateurs des insurrections. Il les regardait comme d'utiles auxiliaires contre la réaction et le royalisme. Ainsi, il ne témoigna d'abord aucune inquiétude de ce mouvement et ne voulait pas comprendre le danger. Les journaux modérés et la minorité du conseil des Cinq-Cents s'étonnaient de cette insouciance ou de cette mollesse. Leurs plaintes étaient un motif de plus pour que le gouvernement laissât un libre cours à la renaissance du jacobinisme. Chaque jour, on laissait ouvrir de nouveaux clubs et placarder des affiches incendiaires.

Encouragé par cette tolérance, Babeuf allait au dernier terme de ses doctrines. Le tribun du peuple. pouvait dire: — m La propriété individuelle est la source de tous les maux qui pèsent sur la société. La société est

une caverne; l'harmonie qui y règne est un crime. Que vient-on parler de lois et de propriétés ? Les propriétés sont possédées par des usurpateurs; les lois sont l'ouvrage du plus fort. Le soleil luit pour tout le monde, et la terre n'est à personne. Allez donc , mes amis! dérangez, bouleversez, culbutez cette société qui ne vous convient pas. Prenez tout ce qui vous conviendra ; renversez sans scrupule les barrières et les constitutions; égorgez sans pitié les tyrans, les patriciens , le million doré , tous les êtres immoraux qui s'opposent au bonheur commun. Vous êtes le peuple, le vrai peuple, le seul peuple digne de jouir de tous les biens de ce monde. La justice du peuple est majestueuse comme lui. Tout ce qu'il fait est légitime; tout ce qu'il ordonne est sacré ! »

C'est ainsi que de criminelles passions, prenant une forme de théorie, arrivaient à des conclusions aussi absurdes qu'abominables. Partant d'un principe unique , oubliant le sens commun et la vérité morale , l'esprit révolutionnaire était conduit à la plus funeste des folies , à la démence logique.

Il y avait pourtant telle diatribe de Babeuf qui pouvait éclairer le Directoire; le passage suivant n'avait aucune couleur d'abstraction. — « Le Directoire est un gouvernement perfide , une tyrannie qui perd la tête ; séquelle infâme des Luxembourgeois, cinq mulets empanachés, nouveaux Tarquins qu'il faut faire disparaître , dont chaque acte est un délit national dont les preuves sont tracées en caractères de sang. »

Il fallut donc se résoudre à user de quelque rigueur envers Babeuf. Le Directoire ordonna le 1 1 décembre 1795 qu'il serait mis en accusation; en même temps il chargea le tribunal de cassation de prononcer, pour

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défaut de compétence , la nullité du jugement rendu dix-huit mois auparavant par le tribunal de Laon dans Taffaire du faux, et de renvoyer Babeuf devant une autre juridiction.

Le décret de la Convention qui avait mis fin à la poursuite n'avait eu aucune publicité ; c'était un de ces actes que cette assemblée souveraine expédiait de confiance et sans y prendre garde. Babeuf échappa au mandat d'arrestation en ameutant les passants de la rue contre les agents de la police qu'il désignait à grands cris comme mouchards. Il se cacha; on mit peu de diligence à le chercher, et il continua clandestinement son journal qui n'en était pas moins fort répandu. Il répondit à l'arrêté du Directoire et au renouvellement de l'accusation de faux, en appelant le témoignage de Merlin, son ancien protecteur, qui apparemment avait oublié le décret dont il était l'auteur.

Ainsi il ne fut plus question du faux; mais une poursuite fut intentée pour la provocation à la révolte imprimée dans le Tribun du peuple.

Le Directoire avait une telle crainte de se mettre en hostilité avec la faction dont Babeuf devenait Torgane avoué, que, pour se faire pardonner cet essai de rigueur, il traduisit en même temps devant la justice Richer Serizy, rédacteur de V Accusateur public ^ îout-nal très-suspect de royalisme, et Suard qui dirigeait les Nouvelles politiques avec la modération et la réserve de son caractère, en se montrant scrupuleusement constitutionnel.

L'assimilation de Babeuf à deux hommes honorables, qui avaient usé avec mesure et convenance de la liberté de la presse, produisit sur le jury la même impression que sur le public : il déclara qu'il n'y avait

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pas lieu à accusation contre Suard et Richer Serizy; Babeuf fut déclaré accusable. Dans les lois de cette époque, l'accusation était préalablement prononcée par un jury, avant d'être portée devant le jury de jugement«

Le Directoire, usurpant ouvertement les attributions du Tribunal de cassation , annula cette procédure. Un des codes , votés précipitamment le 3 brumaire , avait réglé que les affaires de faux en écriture , les banqueroutes frauduleuses , les vols en matière de finance ou de commerce , la forfaiture et les écrits imprimés seraient portés , soit pour l'accusation , soit pour le jugement, devant un jury w spécial. » Cette institution, que l'acte constitutionnel n'avait ni annoncée ni prévue, aurait pu être regardée comme inconstitutionnelle. Le texte de la loi nouvelle , en mentionnant un « écrit imprimé, » ne disait point quels étaient les délits de la presse ; le sens du mot ainsi placé semblait se rapporter à un acte coupable ou frauduleux commis par le moyen de la presse. Dans tout cas , ce n'était pas au pouvoir exécutif qu'il appartenait de reconnaître si un jugement était ou n'était pas conforme à la loi.

L'affaire était renvoyée par l'arrêté directorial à l'accusateur public du département de Paris pour y être instruite selon la forme légale. Richer Serizy et Suard furent acquittés par le jury spécial.

Babeuf continua à être caché , faisant paraître son journal et ses brochures, voyant journellement ses amis ; en communication avec les clubs , et surtout avec celui qui se réunissait à l'ancienne maison de Sainte-Geneviève, et qu'on connaissait sous le nom de Société démocratique du Panthéon.

Cependant le public s'inquiétait de plus en plus de cette conspiration patente contre l'ordre social, de ces préparatifs d'insurrection , et des ménagements craintifs que le Directoire semblait garder envers des brigands. Les hommes raisonnables des Conseils législatifs et les amis honnêtes et éclairés de la République commençaient à blâmer la conduite du gouvernement.

Le 26 décembre 1795, un message du Directoire invita le conseil des Cinq-Cents à examiner s'il ne convenait pas de distraire la police de Paris du ministère de l'intérieur, et de créer un septième ministère en lui donnant cette attribution.

Les motifs de cette proposition ne se rattachaient à aucune circonstance particulière ; nulle ' conspiration royaliste ou anarchique n'était dénoncée.

(c La commune de Paris, ce centre de toutes les lumières , ce berceau de la Révolution , ce foyer du patriotisme , est aussi le rendez-vous de tous les ennemis de la République , le quartier général des contrerévolutionnaires , le point de ralliement de toutes les factions.... C'est surtout le peuple de Paris qu'on cherche à égarer, à exaspérer, à porter au désespoir. C'est par les mains qui ont renversé la Bastille qu'on voudrait rétablir le trône. 11 est infiniment urgent d'établir une police active et sévère qui déjoue les complots, contienne les séditieux, éclaire les intrigues et maintienne le calme. >»

Une longue énumération des devoirs d'une police municipale, qui veillerait à la sûreté, à la propreté, à la santé de la ville , était aussi présentée pour démontrer l'indispensable nécessité d'un ministère de la police.

Cette proposition fut accueillie favorablement au conseil des Cinq-Cents et discutée avec gravité , sans précipitation. Elle acquit même plus d'importance que le Directoire ne lui en avait donné. Dumolard et d'autres députés remarquèrent que la police politique ne pouvait être exercée avec efficacité , si elle était renfermée dans la circonscription d'un seul département; qu'elle était essentiellement générale. Ils rappelèrent que la surveillance du lieutenant général de police avait, sous la monarchie, une inspection qui s'étendait sur toute la France.

Le rapporteur de la Commission avait proposé seulement l'adoption du projet du Directoire. Mersan , Pontécoulant, Chénier, appuyèrent l'opinion de Dumolard et la discussion porta dès lors sur l'institution d'une police générale et politique confiée à un ministre spécial. Thibaudeau se montra opposé à cette institution ; il pensait que, dans un État bien réglé , sous un gouvernement solidement établi et reconnu par l'universalité des citoyens, il ne doit pas y avoir d'autre police que l'administration et les tribunaux : — « L'existence permanente d'une police politique suppose que la paix publique est dans un continuel danger, et qu'un certain nombre de citoyens espèrent ou désirent le changement de la constitution ou du gouvernement. — Dans un pays calme, soumis à des lois et à des ])ouvoirs qu'il respecte , la police prévient ou poursuit les délits privés; c'est seulement aux époques de révolution que sa vigilance doit empêcher ou réprimer les complots contre la sûreté de l'État. »

C'est précisément ce que reconnaissaient les défenseurs du projet : — « Les conspirations sont la maladie périodique des républiques , >» disait Hardi.

V — Notre situation actuelle, ajoutait PontécoulaoL exige une police très-sévère. Si elle existait , nous nr serions pas à nous demander, chaque matin , si quelqu'un de nos amis , de nos parents est tombé sous k fer des assassins*. .. » Dans plusieurs départements il suffit d'avoir, à une époque quelconque, témoigné le moindre attachement à la Révolution pour être exposé à la rage des royalistes. — Ailleurs, des hoimnes connus par leur modération sont poursuivis , assassinés aux cris de : « vive la Montagne ! vivent les sansculottes !

— « Si nous avions une police, nous saurions s'il est vrai qu'il existe des conciliabules où les royalistes complotent le massacre des Conseils; nous saurions si les amis de la Terreur aiguisent de nouveau leurs poignards. »

Telle était en ce moment la sécurité que donnait à la France la nouvelle constitution et le gouvernement que la Convention avait institué pour son successeur*

La résolution du conseil des Cinq-Cents qui créait un ministère de la police générale fut portée au conseil des Anciens, où elle fut adoptée sans contestation. Toutefois, Portalis, dont l'importance et la considération croissaient de jour en jour, parla et vota contre le projet. Son esprit ne se prêtait pas facilement à tout ce qui portait le caractère révolutionnaire.

Le choix du ministre de la police était attendu avec inquiétude. Avec de telles attributions, avec un pouvoir inclinant nécessairement à l'arbitraire, Thomme était encore plus à considérer que l'institution. On craignit d'abord que l'influence de Barras n'y plaçât Tallien ou Fréron. Camus, qui venait d'arriver sortant des prisons d'Autriche, refusa; Alquier qui , comme

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