MORT DE CHARETTE
instants avec sang-froid et d'un ton familier et dégagé : — ce Vos chasseurs sont infatigables. Mais sans mes blessures , ils ne m'auraient pas pris. »
Un chirurgien se présenta pour le panser, — « Ce n'est pas la peine^ dit-il, cela me ferait souffrir inutilement. » On le conduisit dans sa chambre ^ il se coucha et s'endormit d'un profond sommeil.
Le lendemain il fut amené à Tétat-major. Par une grossièreté barbare on lui fit traverser à pied toute la ville de Nantes; un an auparavant il y avait fait une entrée triomphale; il retrouva le même peuple, la même foule qui s'empressait maintenant à le voir marcher à la mort. Toutefois, malgré les rancunes cruelles de la guerre civile, la populace lui épargna tout outrage. 11 D'en fut pas ainsi du général qui le conduisait et qui le traita de brigand et de scélérat. — « Monsieur, lui dit Charette, si je vous avais pris, je vous aurais fait fusiller sur-le-champ. »
11 était habillé d'une veste grise souillée du sang de ses blessures. Un mouchoir enveloppait sa tête blessée. Il portait le bras gauche en écharpe : trois doigts de cette main avaient été coupés d'un coup de sabre. Sa contenance était assurée, son regard impassible, sa physionomie calme et naturelle. Il n'était ni hautain ni abattu.
11 fut ensuite ramené en prison. Ses blessures lui causaient de si vives souffrances et il était si affaibli , qu'il s'évanouit dans ce trajet ; on le fit entrer dans une boutique où il prit un verre d'eau. Rentré en prison, il lui fut permis de voir sa sœur. 11 essaya de lui donner du courage ; pour lui il n'avait ni trouble , ni tristesse, et s'amusait même des jeux d'une petite fille du geôlier.
156 MORT DE CHARBTTE.
Le lendemain, 29 mars, il fut amené devant ses juges.
Il répondit avec franchise et simplicité aux questions qui lui furent adressées. 11 avoua ses correspondances et ses relations avec le roi Louis XVllI et avec Monsieur. On lui demanda dans quel dessein il avait commencé la première guerre avant d'être en rapport avec les princes : — « J'avais en vue , répondit-il, de procurer à la France un gouvernement monarchique. » — 11 ne répéta point ce qu'il avait dit dans ses proclamations sur les promesses que lui auraient faites les représentants du peuple lors de la pacification. Seulement, il répondit que, d'après leur conversation et d'après les conjectures que faisait concevoir alors la situation du gouvernement, il avait pu supposer qu'on lui donnait des espérances qui ensuite avaient été trompées ; mais lorsqu'il avait repris les armes , il ne comptait plus sur l'aide d'aucune des factions qui se disputaient le gouvernement.
11 avoua la situation désespérée de son parti , et le découragement des paysans depuis l'instant où les chefs de division s'étaient rendus , mais il ne se plaignit de personne. — « Pourquoi alors n*avez-vous pas cherché à quitter le sol de la Vendée? — Pour ne pas abandonner la cause que je défendais. » 11 ajouta que lorsqu'on l'avait pris, il aurait pu croire qu'on avait l'intention de traiter avec lui , puisque le curé de Mormaison avait été chargé de lui faire des propositions, dont à la vérité il avait différé de prendre connaissance. Assurément il avait bien fait, car c'était un piège que lui tendait un agent du général Grigny'.