XII PRÉFACE
Directoire prit l'initiative , viola les lois , mutila la représentation nationale , rétablit la tyrannie et l'arbitraire , sans oser leur donner un caractère complet de cruauté*
Il trouva obéissance dans la force armée et soumission dans la masse nationale : cela devait être; aucune institution n'existait par elle-même ; aucun centre de résistance ne pouvait rallier les citoyens ; pas un organe ne leur était laissé pour présenter leurs réclamations ; toute autorité était une délégation du pouvoir central ; la discipline militaire, qui avait assuré le triomphe du Directoire y semblait être devenue la loi politique de la France. L'inertie était commandée au citoyen comme l'action au soldat.
Il fallut donc attendre avec une humble résignation quei'exercice du pouvoir absolu eût amené les résultats qui en dérivent tôt ou tard; les hommes qui l'avaient occupé étaient mal habiles à s'en servir, aveuglés par des préjugés de faction, sans prévoyance du lendemain, • fatalistes comme sont les révolutionnaires, divisés entre eux , cédant et résistant alternativement aux exigences d'un parti qui, lui-même, était divisé et fractionné. Le désordre de l'administration , la conduite insensée des affaires étrangères , la guerre rallumée, les conquêtes perdues , le territoire de nouveau menacé : telle fut bientôt la situation où la France fut conduite par le Directoire.
Certes, il était très-faible et la nation très- mécontente, et cependant il subsista jusqu'à ce que la force militaire eût servi d'organe et d'instrumenté l'opinion publique.
PRÉPàCB. XIII
Les révolutionnaires politiques, même les plus éclairés , n'avaient nullement entrepris la tâche imposée à tout gouvernement qui voudrait terminer la Révolution et acquérir des chances de durée ; la mission qu'ils s'étaient donnée consistait à s'occuper des intérêts de leur parti , à prolonger sa domination , à le rassurer contre la crainte d'un retour vers l'ancien ordre social : ce fut leur unique soin. Plusieurs d'entre eux s'aperçurent qu'ils ne réussiraient point à conser» ver leur République et songèrent à leur intérêt personnel y mais ils n'osèrent pas se décider à déserter la cause révolutionnaire.
Il faut convenir toutefois qu'établir l'autorité publique au-dessus de tous les partis ; ne tenir aucun compte des antécédents; ne point regarder à ce qu'avait fait ou dit tout citoyen qui voudrait se soumettre aux lois et au gouvernement ; abolir les souvenirs envenimés de la Révolution : c'était une entreprise difficile. Elle était hors de la portée des hommes qui ne comprenaient même pas l'indispensable nécessité de la tenter.
Outre le génie qui pouvait en donner la conception, outre la force de caractère et la liberté d'esprit nécessaires pour la réaliser, outre la connaissance par* faite et pratique des conditions de Tordre pubUc , la clôture , même provisoire de la Révolution, exigeait un principe d'autorité, un droit de commander, une position qui imposât le respect. Aucune de ces conditions ne manquait au général Bonaparte, personne en France et en Europe n'avait un doute à cet égard.
El pourtant lorsqu 'après quatorze ans d'une domination incontestée, l'édifice de son pouvoir fut écroulé,
XIV PRiFÀCB,
la France se retrouva encore incapable de la liberté légale et ne sut pas accorder obéissance et respect à son gouvernement, dès qu'il cessait d*ètre despotique.
C*est que , soumise à un pouvoir absolu , la nation avait moins que jamais appris à vivre sou8 la sauvegarde d'institutions chargées de lui garantir la justice, le respect des droits , la bonne gestion des intérêts publics. L'ordre public rétabli , le calme intérieur, la gloire et la puissance des armes françaises étaient dus uniquement à une autorité suprême. C'était à elle que s'adressait la reconnaissance. Tout émanait de sa volonté. Aussi lorsque la fortune changea, lorsque la ruine fut consommée, les malheurs du pays furent, avec justice, imputés au despotisme. L'esprit de méfiance se trouva moins disposé à influer sur le gouvernement qu'aie détruire. En outre, les erreurs et les passions des premiers temps de la Révolution reprirent leur cours ; l'aversion de la monarchie se donna encore le nom d amour .de la liberté ; les doctrines de l'égalité non pas de droit , mais de fait , reparurent. Les leçons de l'expérience furent oubliées , encore qu'elles eussent profité aux esprits modérés et à l'opinion moyenne du pays.
D'ailleurs le gouvernement , bien qu'il eût subsisté sans nulle agitation intérieure et sans rencontrer nulle résistance, n'avait pas réussi à donner à la nation la pensée de stabilité et de durée. L*état de guerre perpétuelle ne laissait pas les esprite en repos. Cet édifice de gloire et de puissance n'avait point de fondements solides. Le sort de la France était, d'année en année, risqué dans quelqu'une de ces grandes batailles où la