LETTRE DB BABEUF AU DIRECTOIRE
forcer à confesser vous-mêmes que votre pouvoir est oppressif et supprimait toutes les sauvegardes populaires ; ils voulaient vous le reprendre. Us n'en seraient pas venus là si , comme vous aviez semblé le promettre en vendémiaire, vous aviez gouverné populairement.
« Il en est temps encore : la tournure que vous donnerez à ce dernier événement peut devenir favorable et salutaire pour vous et pour la chose publique. L'intérêt de la patrie et le vôtre conseillent de ne pas donner de célébrité à cette affaire. J'ai cru apercevoir que vous pensiez aussi la traiter politiquement.
« J'ai réfléchi qu'au bout du compte vous n'avez pas été constamment ennemis de la République. Vous avez été même des républicains de bonne foi ; pourquoi ne le seriez-vous pas encore ? Vous êtes hommes et vous avez pu , comme d'autres , vous laisser égarer par des exaspérations différentes de celles où les circonstances nous ont jetés. Pourquoi ne reviendrions-nous pas les uns et les autres de nos opinions extrêmes? Les patriotes , la masse du peuple ont le cœur ulcéré ; guérissez leurs blessures et ne les aggravez pas : gouvernez populairement , voilà tout ce que les patriotes vous demandent.
ce Déclarez donc qu'il n'y a pas eu de conspiration sérieuse. Cinq hommes, en se montrant généreux ^ pourront sauver la patrie. Je vous réponds que désormais les patriotes vous couvriront de leur corps et que vous n'aurez plus besoin d'armée pour vous défendre. Je vous donnerai pour mon propre compte une garantie aussi complète que ma franchise. Vous savez quelle est mon influence sur les patriotes ; je l'emploierai à les convaincre que si vous êtes peuple, ils ne doivent faire qu'un avec vous »
LETTRE DE BàBEUP AU DIRECTOIRE. 269
Cette lettre était inspirée par la même illusion qui avait poussé jusqu'aux plus atroces desseins les passions de ces hommes. Ils appelaient patriotisme l'impossibilité de supporter les règles nécessaires au maintien de toute société ; Tordre leur semblait tyrannie ; toute autorité autre que leur volonté était une oppression ; leur orgueil , et non pas leur amour de l'égalité, les mettait surtout en fureur à la pensée d'une supériorité quelconque ; de là ils se croyaient le droit naturel de disposer à leur gré de la propriété et de la vie de quiconque ils enviaient ou haïssaient. Leurs opinions, leurs chimères dérivaient de cette source.
Mais leur aversion et leurs complots contre le gouvernement directorial avaient une autre cause. Les révolutionnaires qui, en conséquence des insurrections et des massacres, avaient fait la République, régné par la terreur, décrété des codes de persécution et de spoliation, n'avaient-ils pas agi d'après les mêmes principes , d'après les mêmes opinions? Pourquoi donc se trouvaient-ils les supérieurs et les maîtres des patriotes restés en arrière , qui n'avaient pas su se saisir du pouvoir et des situations supérieures? pourquoi avaient ils la prétention de réprimer et de punir leurs frères en révolution? La réconciliation que leur proposait Babeuf lui semblait naturelle et facile ; il apercevait que l'intérêt et le penchant naturel des Directeurs étaient de n'être point sévères dans la répression d'un complot où leur vie n'avait été menacée que par un malentendu entre patriotes. La demi-complicité de Barras était même un indice de cette disposition indulgente ; d'ailleurs un autre motif de rapprochement était aussi allégué avec une sorte de raison. Écraser le parti jacobin eût été se priver du