SITUATION DE L ITALIE
Les désastres des armées en Allemagne reportèrent sur les victoires de l'armée d'Italie toutes les espérances du Directoire j mais ce qui venait de se passer sur les bords du Danube et du Rhin devait nécessairement rendre beaucoup plus difficile et plus dangereuse la position du général Bonaparte. Réduit à une guerre défensive si peu assortie à son génie, ayant à maintenir l'occupation d'un territoire immense avec une armée dont le nombre était disproportionné avec une semblable tâche; menacé de voir arriver de nouvelles armées autrichiennes, inutiles maintenant à la défense de l'Allemagne et encouragées par la victoire ; obligé de bloquer une ville qui renfermait une armée , il avait en outre à craindre des populations irritées contre les conquérants et des princes ranimés par l'espoir de la délivrance prochaine que leur promettaient l'Autriche et l'Angleterre.
Le général Bonaparte ne se faisait point illusion ; il jugeait sans découragement et sans présomption à quels périls il allait être exposé , à quels efforts devait être employée son armée.
Dès le 2 octobre il écrivait : — « Il est impossible en ce moment de penser au siège de Mantoue à cause des pluies, il ne sera faisable qu'en janvier; à cette époque, l'empereur aura une puissante armée dans le Frioul et le Tyrol; rien n'égale l'activité de l'Autriche pour recruter son armée d'Italie.
« Voici la force de notre armée : j'ai dix-neuf mille hommes à l'armée d'observation , neuf mille hommes à l'armée de siège. Je vous laisse à penser, si je ne reçois pas de secours , s'il est possible que je résiste cet hiver à l'empereur qui aura cinquante mille hommes dans six semaines.
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« J'espère avoir avant un mois , si vous confirmez mes ordres , huit mille hommes tirés des garnisons du midi ; il me faut encore quinze miile hommes de plus.
« Si la conservation de l'Italie vous est chère , envoyez-moi tous ces secours. » — Il demandait aussi des fusils , des chevaux , des hommes embrigadés et disciplinés pour le service des convois.
— « Quelles que soient les circonstances , je vous prie de ne pas douter un seul instant du zèle et du dévouement de l'armée d'Italie. »
Le Directoire s'en rapportait entièrement à l'habileté du général pour la conduite des opérations militaires, mais croyait devoir lui donner ses instructions sur la politique qu'il avait à suivre afin de ne pas augmenter le nombre de ses ennemis et pour amener l'Autriche à conclure une paix que maintenant le cabinet de Vienne désirait moins, et le gouvernement du Luxembourg davantage. Il recommandait de grands ménagements pour les populations. Les désordres qui, dans la campagne si malheureusement terminée, avaient exaspéré les habitants de la Souabe , de la Bavière et surtout de la Franconie, étaient un avertissement de la nécessité d'une discipline sévère dans un pays envahi.
En même temps le Directoire croyait tirer avantage d'une autre sorte de troubles et ne craignait pas de les susciter. — « Il faut que les peuples deviennent ennemis de leur gouvernement; il faut jeter des germes d'insurrection même dans les pays où nos armes n'ont point encore pénétré. Cette indication s'applique spécialement à la Hongrie où des intérêts politiques rendent le joug de l'Autriche pesant pour la grande et
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la petite noblesse , ainsi que pour toutes les classes de la population. Répandez des proclamations dont l'énergie réveillera la fierté des Hongrois et leur antique haine contre leurs oppresseurs. »
Ce qui était étrange , c'est que le Directoire voulait qu'on en agît ainsi pour forcer l'empereur à faire la paix, et qu'en même temps il recommandait au général Bonaparte de ne donner aucune espérance aux Milanais. — « 11 nous importe de ménager des moyens d'échange pour consolider la réunion des provinces belges. Il est donc essentiel de ne pas favoriser des innovations politiques nuisibles à la conclusion de la paix. »
Les pensées et la conduite du général Bonaparte avaient varié selon la diversité des circonstances : il n'avait pas constamment formé les mêmes projets sur l'Italie. Après avoir voulu établir de bons et utiles rapports avec les princes souverains, les avoir rassurés et ménagés, il vit bientôt après à quel point ils avaient obéi à la crainte seule, en concluant des armistices, en ouvrant des négociations pour la paix.
Dès que l'Autriche eut déployé des forces imposantes pour reconquérir le nord de l'Italie , dès que le maréchal Wiirmser eut obtenu de premiers succès, la cour de Naples , le Pape , la république de Venise se crurent délivrés ; le parti opposé aux Français prévalut dans leurs conseils ; les négociations entamées furent suspendues; le roi de Naples arma et envoya un corps de vingt mille hommes dans les États pontificaux ; plusieurs villes se soulevèrent. Le cardinal Matlei , archevêque de Ferrare , prit possession do la citadelle et y arbora l'étendard du saint-siége.
Aussitôt après la bataille de Castiglione et la dé-
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faite de Wûrmser, le général Bonaparte fit enlever le cardinal Mattei ; il fut conduit au quartier général, et lorsque le général en chef lui adressa des reproches, il répondit humblement par la seule parole : « peccavi. M Le vainqueur vit bien que ce pieux prélat était peu à craindre et pouvait même le servir utilement. Toutefois il ne lui permit pas de retourner dans son diocèse et le consigna au séminaire de Brescia.
Le gouvernement français , ou plutôt le général Bonaparte, avait en ce moment à Rome un agent digne de toute confiance ; M. Cacault , sous une apparence un peu rustique, était un homme distingué, d'un esprit fin, d'un caractère conciliant, observateur plein de discernement ; il appartenait à la diplomatie avant la Révolution , comme secrétaire d'ambassade à Naples ; il avait vécu longtemps à Rome ; il aimait l'Italie, les arts, la société des savants et des littérateurs. Après l'assassinat de Basseville , il s'était retiré à Florence, sans toutefois être considéré comme émigré. Il y avait conquis l'estime publique, et le grand duc avait pour lui une bienveillance confiante ; de sorte qu'il avait pu se rendre utile lorsque le général Bonaparte s'était mis en rapport avec ce prince.
Sans être officiellement accrédité auprès du gouvernement pontifical , il était placé de façon à tout observer et à savoir beaucoup de choses. Sa correspondance avec le général Bonaparte était presque quotidienne; il lui apprenait les espérances aveugles de la cour de Rome, la faiblesse et l'indécision de Pie VI, alors âgé de plus de quatre-vingts ans. Il savait les intrigues des Autrichiens et des Anglais à Naples , leur influence toute-puissante sur le ministre
Acton , les alternatives de crainte et de présomption qui faisaient, avancer ou rétrograder l'armée napolitaine , protester du désir de la paix, ou arrêter les négociations entamées à Paris par le prince Belmonte.
La première retraite de Wiirmser ne mit pas fin à ces incertitudes : on savait que l'Autriche redoublerait d'efforts , et l'on voyait que l'armée française , trop peu nombreuse, serait, selon toute vraisemblance, mise dans une position dangereuse.
Le Directoire ne contribuait pas à ramener les princes d'Italie à une meilleure volonté ; si leurs plénipotentiaires envoyés à Paris montraient peu d'empressement à commencer ou à suivre les négociations, le gouvernement du Luxembourg ne les encourageait nullement à en souhaiter la conclusion ; il les accueillait sans égards et leur proposait de trop dures conditions.
Barras , et même Rewbell , qui s'était chargé spécialement des affaires étrangères , refusaient de prendre part à la négociation avec Naples ; ils avaient consenti mais après résistance à la paix avec le roi de Sardaigne.
Négocier avec le Pape était évidemment une telle apostasie en Révolution et en philosophie qu'on ne pouvait espérer le consentement de Réveillère. Le Directoire commença par renvoyer le plénipotentiaire envoyé à Paris par le Pape en alléguant que ses pouvoirs n'étaient pas dans une forme convenable ; puis un projet de traité en soixante-quatre articles fut envoyé aux commissaires Carreau et Salicetti , qui furent chargés de négocier à Florence avec M. Ga-
leppi , envoyé du souverain pontife. Le Pape était déjà résigné à subir les exigences du vainqueur qui ne touchaient qu'à son pouvoir temporel; mais les conditions n'étaient pas seulement politiques; le Directoire, à une époque où la République ne reconnaissait d'existence légale à aucun culte , oii il avait déclaré que la constitution civile du clergé décrétée par l'Assemblée constituante n'existait plus , imposait au Pape l'obligation de révoquer tous les brefs par lesquels cet acte avait été condamné comme une usurpation sur l'Église et une révolte contre son autorité spirituelle. Un autre article exigeait que l'inquisition fût abolie à Rome, la confondant apparemment avec l'inquisition d'Espagne. C'était en outre s'immiscer à l'exercice du pouvoir souverain dans un Etat indépendant.
Ces articles furent communiqués au sacré collège, qui déclara que ni la religion , ni la bonne foi ne permettaient d'accepter ces conditions. Les commissaires du Directoire avaient signifié que les articles devaient être acceptés ou refusés dans leur entier, et qu'il n'était accordé que six jours pour répondre. La communication avait été faite le 9 septembre, la réponse fut donnée le 12.
Ainsi , toute négociation sembla rompue. La cour de Rome en jugea ainsi ; la proposition d'un pareil traité lui sembla la preuve évidente que le gouvernement de la République française avait résolu d'anéantir, nonseulement la souveraineté temporelle du Pape, mais aussi d'abolir son pouvoir spirituel. Dès lors, les principaux conseillers du saint-père et l'aristocratie ecclésiastique et laïque de Rome ne pensèrent qu'à sauver la religion et l'État , en se ralliant à l'Autriche ; ils se
montrèrent zélés pour sa cause en Italie, et voulaient que le Pape se joignît aux efforts que le royaume de Naples paraissait disposé à faire contre l'invasion française.
Toutefois, le Directoire comprenait l'embarras où une rupture ouverte avec le Pape pouvait placer le général en chef de l'armée d'Italie. — « Notre intention , écrivait Réveillère Lepeaux, n'est pas de modifier les conditions que nous avons tracées ; mais comme il importe de terminer la campagne par la prise de Mantoue, afin de dicter plus sûrement des lois à l'Italie méridionale, nous ne romprons pas l'armistice et nous prolongerons la négociation jusqu'au moment oii nous pourrons dicter impérieusement la paix à Rome ou renverser la puissance du Pape. »
Le général Bonaparte n'avait pas des intentions beaucoup plus bienveillantes pour les princes d'Italie. Il savait combien de haine ils portaient à la France ainsi que l'aristocratie dont ils étaient entourés et dont ils recevaient l'influence; il ne comptait nullement sur leur bonne foi; leur semblant de soumission n'avait été obtenu que par la crainte. D'ailleurs, les agents secrets qu'il entretenait étaient animés d'opinions révolutionnaires et démocratiques; leurs rapports étaient, sinon mensongers, du moins exagérés et dictés par la crédulité de l'esprit de parti. Entre autres, un nommé Pico , Piémontais , homme d'esprit , qu'il employait beaucoup, cherchait évidemment à l'irriter contre la cour de Sardaigne.
Au contraire, M. Cacault et M. d'Azara, tout en ayant les yeux ouverts sur l'aveuglement et la passion qui portaient le gouvernement pontifical à des actes et des démarches hostiles, attribuaient plutôt à l'ignorance qu'à la malice , plutôt à la faiblesse du Pape
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qu'à sa volonté, les griefs qui auraient pu irriter le général.
Il était trop clairvoyant et trop habile pour se livrer aux impressions que lui causaient sans doute cette conduite des gouvernements italiens; il se tenait en observation et en précaution dans ses rapports avec eux. Cependant, il marchait ouvertement à l'exécution d'un dessein qu'il avait conçu en entrant en Italie; il ne se cachait plus de vouloir fonder au nord de l'Italie un État républicain vaste et puissant. La Lombardie et les Légations, Bologne, Milan, Ferrare, recevaient chaque jour, sous son autorité, une forme d'administration patriotique. Il avait résolu que Modène ferait partie de la nouvelle puissance qu'il voulait instituer; chercher un prétexte était une précaution assez inutile, mais il fut facile de dire, ce qui sans doute ne manquait pas de vérité , que la régence laissée par le duc de Modène avait des intelligences avec les Autrichiens. Faveur et encouragement furent donc donnés aux patriotes de Modène et de Recjfïio. La régence et les autorites ducales furent chassées ; et ces villes déclarèrent leur indépendance. L'enthousiasme des populations était réel comme à Boulogne, Ferrare et Milan. Le général y trouvait, outre une exécution provisoire de ses desseins ultérieurs, un grand avantage actuel. La police de ces provinces devenait plus facile ; un parti >.
surveillait et contenait le parti contraire. — « J 'oppose le fanatisme de la liberté au fanatisme religieux, » disait-il. '^''
C'était aussi un moyen de rendre plus régulier et moins vexatoire le service des réquisitions et l'entretien de l'armée par le pays; une administration locale rendait cette charge moins onéreuse pour la popula-
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tien; elle était plus ménagée et pouvait fournir des ressources plus abondantes; on diminuait ainsi les voleries et le gaspillage des agents de l'administration militaire. Cette espèce de désordre était pour le général un chagrin continuel et le sujet de fréquentes colères.
Ainsi, de sa propre autorité, le général Bonaparte avait disposé d'avance de ce que deviendrait le nord de l'Italie, lorsque, par de nouvelles victoires, il en aurait repoussé les Autrichiens.
Après avoir exposé au Directoire ce qu'il avait fait sans le consulter, il expHquait' ses vues sur la situation de l'Italie. Le traité de paix avec Naples n'était pas encore signé, et il savait que le Directoire y était opposé.
— « La république de Venise a peur; elle trame avec l'Autriche et le Pape; elle se fortifie et se retranche dans Venise. De tous les peuples d'Italie, le Vénitien est celui qui nous hait le plus. Ils sont tous armés et il est des cantons dont les habitants sont braves. On ne fera rien de ces gens-là tant que Mantoue ne sera point pris.
« Le roi de Naples a soixante mille hommes sur pied ; il ne peut être attaqué et détrôné que par dixhuit mille hommes d'infanterie et trois mille de cavalerie. De concert avec Rome et l'Autriche, il pourrait porter quinze mille hommes sur Bologne et Livourne : ce corps inquiéterait beaucoup l'armée française.
« Le grand -duc de Toscane est nul sous tous les rapports. — Le duc de Parme se conduit assez bien : il est nul aussi.