‹ Histoire du directoire de la République française (volume 4)Chapitre 103 sur 110 · octobre · texte numérisé non relu

octobre

PROJETS DU GÉNÉRAL BONAPARTE SUR l' ITALIE. 349

« Rome est forte par son fanatisme; elle peut accroître de beaucoup la force du roi de Naples ; elle répandrait l'inquiétude dans l'esprit de ces peuples; je serais obligé de laisser trois mille hommes de plus en arrière de l'armée. Seale, sans Naples, il faudrait deux mille hommes d'infanterie et quinze cents de cavalerie pour la soumettre. Si elle arme, si le fanatisme lui donne quelque force, il y aura du sang répandu. Pour marcher sur Rome unie avec Naples, on doit compter sur au moins vingt mille hommes d'infanterie et deux mille de cavalerie. Si on voulait pousser jusqu'à Naples , il faudrait une armée de vingtquatre mille hommes. Six mille hommes d'infanterie et cinq cents de cavalerie suffiraient pour tenir les États du Pape en respect, une fois qu'on s'en serait rendu maître; mais on devrait s'y conduire avec adresse et caractère.

« Le roi de Sardaigne fomente la rébellion des barbets. Si Rome et Naples agissent contre nous, il faudra trois mille hommes de plus dans les places.

w Si vous persistez à vouloir la guerre avec Rome et Naples, il faut donc vingt-cinq mille hommes de renfort, entre les vingt mille qui sont nécessaires pour tenir tête à l'empereur. »

« Je crois que vous ne pouvez faire à la fois la guerre à Naples et à l'empereur. La paix avec Naples est de toute nécessité. Restez avec Rome en état de négociation ou d'armistice jusqu'au moment de marcher sur cette ville superbe.

« Si nous continuons à être battus sur le Rhin, il nous convient de faire la paix avec Rome et Naples.

« Une autre négociation est indispensable; il faut conclure une alliance avec le Piémont et Gênes.

350 PROJETS DU GÉNÉRAL RONAPARTE SUR l'iTALIE.

(( Je voudrais donner Massa et Carara à Gênes, pour la faire déclarer contre la coalition.

« Par cette lettre vous connaîtrez parfaitement notre situation. Je n'avais jamais compté qu'après avoir détruit deux armées de l'empereur, il en aurait une plus puissante et que les deux armées de la République hiverneraient bien loin du Danube ; les projets sur Naples et Trieste n'étaient fondés que sur des suppositions.

<( D'ici à un mois de grands coups seront portés en Italie: d'ici à un mois, il faudra avoir conclu une alliance avec Gênes ou avec le roi de Sardaigne; et vous ferez très-bien de signer la paix avec le roi de Naples.

« J'ai renvoyé le citoyen Poussielgue à Turin pour continuer la négociation commencée.

'.< Pour peu que ma santé me le permette , je n'épargnerai rien de ce qui sera en mon pouvoir pour conserver l'Italie.»

Cette lettre , sans être impérieuse dans la forme , ne laissait pas au Directoire son libre arbitre. Le général Bonaparte lui imposait non pas sa volonté, mais la nécessité des circonstances. Lui-même subissait les conséquences de la situation telle qu'il l'avait faite; les vastes entreprises qu'il concevait comportaient, dès qu'il en avait commencé l'exécution , des difficultés et des périls qui, sous peine de consentir à tout perdre, ne lui permettaient plus de reculer et d'y renoncer; ce fut ainsi qu'il marcha à sa grandeur et à ruine.

Cependant le danger approchait : les armées autrichiennes, nombreuses et encouragées par les succès obtenus en Allemagne, allaient descendre en Italie. Le général Bonaparte savait que la majorité du Directoire

PROJETS DU GÉNÉRAL BONAPARTE SUR l'iTALIE. 351

avait d'autres idées que lui sur la conduite des affaires étrangères ; il ne voyait la paix possible avec l'Autriche qu'après avoir détruit sa puissance militaire ; pour cela il voulait lui enlever le nord de l'Italie, aussi il n'hésitait pas à y créer d'avance une république; au contraire, il ménageait les États du midi pour que leur diversion n'augmentât point ses embarras militaires; tandis que le Directoire cherchait à se ménager un moyen de traiter avec l'empereur, en lui restituant le Milanais, et en gardant sous la domination française le reste de l'Italie.

Le général craignait donc, sinon les refus formels des directeurs , du moins leurs hésitations et leur lenteur, quand il n'y avait pas un moment à perdre. 11 écrivait lettre sur lettre pour presser leur décision.

— « Mantoue, disait-il le 8 octobre , ne pourra être pris avant le mois de février; ainsi notre position en Italie est incertaine et notre système politique trèsmauvais.

« Rome arme , fanatise les peuples ; on se coalise de tous côtés contre nous ; on attend le moment pour agir, et l'on agira avec succès dès que l'armée de l'empereur sera un peu renforcée; il a déjà une armée du côté deTrieste.

« La paix avec Naples est essentielle ; l'alliance avec Gênes ou la cour de Turin nécessaire.

« Faites la paix avec Parme ; déclarez que la France prend sous sa protection les peuples de la Lombardie , Modène, Reggio, Bologne et Ferrare. Par dessus tout envoyez des troupes. Après une campagne comme celleci quinze mille hommes de renfort sont nécessaires. L'empereur en a envoyé trois fois depuis l'ouverture de cette campagne.

352 PROJETS DU GÉNÉKAL BONAPARTE SUR LITALIE.

« On gâte tout en Italie ; le prestige de nos forces se dissipe; on nous compte; il est imminent, très-imminent que vous preniez en considération la situation de votre armée en Italie : adoptez un système qui puisse vous donner des amis soit du côté des princes , soit du côté des peuples. Diminuez vos ennemis. L'influence de Rome est incalculable. On a très-mal fait de rompre avec cette puissance. Si j'avais été consulté, j'aurais retardé la négociation ? Toutes les fois que votre général en Italie ne sera point le maître de tout, vous courrez de très-grands risques. On ne doit pas attribuer ce langage à l'ambition; je n'ai que trop d'honneurs; ma santé est tellement délabrée que je crois être obligé de vous demander un successeur ; je ne peux plus monter à cheval , il ne me reste que du courage, ce qui est insuffisant dans un poste comme celui-ci.

i< Des troupes , des troupes , si vous voulez conserver l'Italie! »

Avant même de recevoir cette lettre qui ne permettait plus l'indécision S Carnot avait compris qu'il fallait se hâter. Il se décida à reprendre tout de suite la négociation avec le prince Belmonte. Rewbell et Barras s'étaient refusés à la continuer. Le projet de traité fut concerté le soir même entre les trois autres directeurs et Charles Delacroix, ministre des relations extérieures. Le lendemain ce projet fut apporté à la délibération du Directoire. Rewbell s'y opposa formellement, disant que les conditions n'étaient pas honorables pour la France et déclara qu'il ne signerait point. Barras critiqua le traité d'un ton de dédain et d'un air apathique; Carnot disait que dans les circonstances où se trouvait l'armée

i . Mémoires de Carnot.

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