DÉCLARATION DE LOUIS XMII
un vainqueur et un maître , et que les pardons et les amnisties dépendraient uniquement de sa clémence et de sa générosité ; mais son entourage, mais les émigrés, mais les courtisans et les conseillers intimes de la contre-révolution ne tenaient point ce langage. N'auraientils aucune influence? Aucune autorité ne leur seraitelle confiée? Ne réussiraient-ils pas à détourner, au profit de leurs vengeances ou de leurs intérêts lésés, l'emploi du pouvoir absolu? Telles étaient les questions que soulevait cette proclamation. D'ailleurs elle mentionnait expressément une exception fort concevable de la part du frère de Louis XVI ; sans se conformer aux chrétiennes intentions du roi martyr, sans réfléchir que la politique pourrait conseiller la même clémence, il appelait le glaive de la justice sur la tête des conventionnels, qui , le 21 janvier, avaient voté la mort. Or, le Directoire exécutif, nommé par la majorité de la Convention , était composé de cinq conventionnels régicides. Ainsi le gouvernement républicain était engagé dans une guerre à mort avec une restauration monarchique. Par combien de convulsions intérieures, par combien de guerres civiles et étrangères faudrait- il passer avant de la concevoir comme possible?
Les paroles adressées à l'armée étaient ofl'ensantes — « Qui eût osé croire que la perfidie et la rébellion pourraient atteindre cette armée, jadis l'appui du trône et dévouée de tout temps à l'honneur et au roi? Ses victoires ont prouvé que le courage est inefTaçable dans le cœur des Français ; mais que de larmes doivent coûter ces succès si funestes. Us ont été le principe de l'oppression générale. Us ont été l'appui ; ils ont fomenté l'audace de vos exécrables tyrans. C'est l'instrument dont la Providence s'est servie pour le châtiment
de la France. Mais Tarmée française ne peut pas être longtemps l'ennemie de son roi. Puisqu'elle a conservé son antique bravoure , elle reprendra ses premières vertus. »
Louis XVIII parlait un autre langage aux soldats de Charette et de Stofflet. — « Et vous, invincibles héros, que Dieu a choisis pour être les restaurateurs de l'autel et du trône , vous qui avez entretenu au sein de la France le flambeau de la foi et le feu sacré de l'honneur; vous, notre consolation et notre espoir, illustres armées catholiques et royales , dignes modèles de tous les Français , votre roi n'oubliera jamais vos services , votre courage , l'intégrité de vos principes et votre inébranlable fidélité. »
Cette déclaration était donc non pas une espérance de paix , de bonheur, de sympathie pour la France , c'était un manifeste de guerre civile.
Le général Hoche prit et publia aussitôt un arrêté qui ordonnait que trente mille hommes entreraient en Anjou et y vivraient aux dépens du pays, tant qu'il ne serait pas soumis et désarmé. En même temps il garantissait protection et sûreté aux paroisses qui se soumettraient sur-le-champ ou qui feraient prendre des émigrés ou chefs de rebelles. 11 annonçait aussi que le culte catholique serait respecté, et qu'aucun recrutement forcé ne serait exigé.
La déclaration de guerre de Stofflet était du 26 janvier. Dès le 28 , Hoche avait passé la Loire , non pas avec trente mille hommes , car il était loin de pouvoir disposer d'une telle force, mais avec deux régiments et un bataillon d'excellents soldats. Il écrivait au Directoire : c( Les campagnes ne veulent pas se soulever. Je
vais faire promener des colonnes dans le pays. Stofflet payera cher sa sottise ; sa guerre ne durera pas plus de quinze jours. »
Les mesures que le général Hoche venait de prendre, surtout le langage de ses arrêtés et de ses proclamations semblaient annoncer de telles rigueurs, il avait cru à propos d'exercer une si efficace intimidation , que le Directoire s'inquiéta un instant et craignit que la guerre de la Vendée ne se rallumât par la terreur. 11 est vrai que Hoche devait sans cesse étonner et inquiéter le gouvernement : tantôt le langage de ses rapports et même les déterminations qu'il annonçait donnaient à supposer qu'il traitait avec trop de ménagement les ennemis tout en promettant de les combattre et de les détruire. Tantôt il exécutait impitoyablement les rigueurs qu'il avait semblé proclamer seulement pour faire peur. C'est ainsi que, contre le gré du Directoire, il lit condamner et exécuter M. de Béjarry et deux autres officiers vendéens qui étaient venus traiter au nom de Sapin aud et de son armée avec le général Willot. Or, M. de Sapinaud était allé avec le peu d'hommes qui lui restaient se joindre à Stofflet. Willot était devenu depuis quelque temps très-suspect au général en chef qui le croyait réactionnaire et royaliste , en quoi il ne se trompait point. Ne lui ayant pas donné pouvoir de traiter aux conditions qu'il avait consenties, Hoche le désavoua, lui fit quitter son armée et imputa aux négociateurs vendéens le crime de trahison. En cette occasion il eut à se justifier du soupçon de terrorisme. « Au nom de Dieu , écrivait-il , faites surveiller ma conduite. Je suis chaud; mais rien ne me répugne autant que l'injustice, et je déteste le parjure. On vous
dit que les mesures sévères feront reprendre les armes, et moi je vous assure que tant que les Vendéens auront les moyens de faire la guerre à la République, ils la feront. » Hoche fut souvent obligé de recommencer cette' apologie , et , pendant quelques semaines , il eut le chagrin de passer pour un révolutionnaire jacobin. Cette imputation était injuste; il avait trop de sens pour être entièrement dominé par les préjugés et les passions d'un parti. Toutefois il n'était pas assez maître de ses vives impressions-, pas assez dégagé d'opinions absolues pour être destiné à prendre un grand r(Me d'ambition. 11 avait la politique d'un chef d'armée, mais n'arrivait pas jusqu'à la politique de gouvernement.
Il doutait si peu du très -prochain anéantissement de Stofflet ; il voyait avec tant de certitude que le pays se refusait à la guerre, qu'il commença à envoyer la meilleure partie de son armée en Bretagne , où les Chouans commettaient de jour en jour plus de ravages. De sa personne, il se plaça à Montaigu de manière à empêcher toute communication entre Charette et Stofflet; nulle précaution n'était plus essentielle.
Stofflet ne réussit point à rassembler plus de trois cents hommes; il essaya une attaque sur Chemillé; les républicains y étaient en force; il voulut ensuite se porter sur Bressuire et revint bientôt après sur ses pas. Aucune paroisse ne l'accueillait , et sa petite troupe , loin de se recruter, s'affaiblissait de moment en moment. Il la licencia et ne songea plus qu'à trouver une retraite pour échapper aux colonnes républicaines. Deux de ses officiers furent peu après surpris ou vendus et fusillés.
Dans la nuit du 23 au 24 février, un détachement de deux cents hommes d'infanterie et de vingt-cinq
cavaliers sortit de Chemillé pour cerner le château de Souchereau, où l'on croyait que Stofflet était caché. On n'y trouva personne ; le détachement continua à suivre la direction qui lui avait été indiquée, et, non loin de là , le commandant fit entourer la métairie de la Saugrenière. Quelques sentinelles placées au dehors étaient endormies et furent enlevées. On arriva jusqu'à la porte de la métairie ; on répondit au qui - vive : « Royaliste ! » et l'on entra dans la maison; Stofflet s'y trouvait avec cinq autres hommes ; sommé de se rendre, il s'élança sur un des grenadiers républicains, le saisit aux cheveux , et se débattit pendant quelques instants avec une extrême violence.
Il fut emmené à Angers. Dès le jour de son arrivée , le conseil de guerre fut réuni pour le juger. Il comparut devant ses juges avec un maintien ferme et une noble résignation. — « Je ne suis , disait-il , qu'un officier royaliste, et je n'avais que mon épée; puisqu'elle est brisée, Charette saura me venger ; il tiendra jusqu'à la dernière extrémité. »
11 avait été soldat pendant dix-huit ans ; puis, ayant pris sa retraite , il était garde-chasse de M. de Maulevrier. On lui demanda au nom de qui il combattait. Sa réponse fut singulière : — « Au nom du roi , c'est-àdire du premier homme qu'on aurait pu mettre sur le trône. » Il donna pour motif de sa reprise d'armes qu'on n'avait pas tenu les conditions stipulées avec les représentants du peuple; il déclara que son rassemblement n'avait été que de trois ou quatre cents hommes, et qu'il avait eu l'intention d'attaquer le poste qu'il avait jugé le plus faible. S'il s'était débattu contre les soldats qui étaient venus l'arrêter, c'était par le désir de se faire tuer sur-le-champ. »
Le jugement fut prononcé le 26 février, et Stofflet fut exécuté aussitôt après. Son courage le suivit jusqu'au dernier moment; quatre de ses compagnons furent fusillés en même temps que lui. C'étaient des hommes obscurs sans commandement et sans importance parmi les rebelles. L'un d'entre eux était allemand ; fait prisonnier en 1793 , il s'était d'abord enrôlé dans les chasseurs de la Montagne; tombé ensuite entre les mains des Vendéens, il avait pris service chez eux. Un cinquième était un jeune paysan de quatorze ans ; il déclara que sa mère n'avait pas de quoi le nourrir et qu'il était entré dans la métairie pour demander du pain. Il ne trouva pourtant point grâce entière devant le conseil de guerre et fut condamné à la détention jusqu'à la paix générale. La justice militaire était impitoyable depuis le renouvellement de la guerre.
Il y avait un mois que Stofflet, contre toute raison , et probablement sans espérance, avait été décidé à reprendre les armes par les conseils de l'abbé Dernier; cette fin déplorable pouvait donc lui être imputée ; fa voix publique porta contre lui une plus grave accusation; il était caché depuis trois jours dans la métairie de la Saugrenière et y avait donné rendezvous à Stofflet. Apprenant que cette retraite était peu sûre , il la quitta sans lui donner aucun avis et se réfugia dans une maison qui en était peu éloignée. Si ce ne fut pas une trahison, c'était du moins une coupable négligence, ou un soin trop exclusif de sa propre sûreté.
Maintenant il ne restait plus sur la rive gauche de la Loire, sur ce théâtre de la première et grande guerre civile , d'autre résistance à vaincre que l'énergique I. 10
146 GUERRE CONTRE CIIARETTE.
courage de Charette. Si Stofflet mourant s'était fait illusion en le regardant comme son vengeur, il ne se trompait point en comptant que ce dernier chef des Vendéens tiendrait jusqu'à la dernière extrémité. Sans son inflexible caractère, sans son dédain du danger et de la mort, peut-être eût -il été comme Stofflet abandonné de ses soldats et délaissé par l'opinion des habitants. Même avant que Monsieur eût quitté l'île d'Yeu et que tout espoir d'un débarquement fût évanoui , il s'était formé , dans son armée et parmi ses meilleurs officiers, un parti de la paix. Déjà on lui disait respectueusement et avec soumission : — « Je vois tous les habitants désirer la paix. J'ignore quels moyens vous pouvez avoir de continuer la guerre. Si l'honneur le commande, je suis prêt à vous obéir. Mais avons-nous les moyens suffisants? Le paysan à la fin ne tournerat-il pas ses armes contre nous? Je ne crains pas de mourir, mais il serait malheureux de ne point réussir et de finir d'une manière aussi triste \»
Forcé d'abandonner son quartier général de Belleville, Charette commença à errer de paroisse en paroisse , rencontrant souvent des colonnes républicaines sur lesquelles il obtenait parfois quelque avantage. 11 n'avait plus de magasins , plus de centre d'opérations ; trouver de quoi vivre était aussi le motif de ses déplacements continuels.
Cette guerre sans espoir lassa bientôt la constance des plus vaillants et des plus dévoués amis de Charette. Des réunions eurent lieu presque sous ses yeux pour parler de la paix. Un mémoire fut rédigé et présenté au général par le jeune La Roberie , commandant de sa