Lettre de Dubois ainé
cavalerie , qu'il aimait et estimait comme l'officier le plus distingué de son armée ; également brave et spirituel, il avait, pendant la pacification, rempli une mission en Angleterre oii on l'avait jugé très-supérieur à tous les agents qui faisaient souvent ce voyage.
Charette reçut le mémoire , et après l'avoir lu , il dit avec sang-froid : — « Messieurs, le roi m'a ordonné de continuer la guerre, je la continuerai jusqu'à la mort, et j'espère que les ofliciers de mon armée ne me solliciteront plus de faire une paix honteuse. »
Il ne fit en public aucun reproche à La Roberie, mais lorsqu'ils furent seuls : — « Comment, dit-il, vous perdes en un jour l'honneur de tant de belles actions que je vous ai vu faire pendant la guerre ! »
Peu de jours après , il y eut une rencontre avec les républicains, et La Roberie, que le reproche de son général avait atteint au cœur, se lança sur les ennemis : — « Je vous montrerai , dit-il à Charette , que je ne suis pas changé, et que je n'aime pas la République; » et il s'écriait : — « Voici mon dernier jour! » — La petite rivière de la Boulogne séparait les deux armées ; il s'y jeta et arriva le premier sur l'autre bord , où dès le commencement du combat il tomba percé de balles ; on le releva et il mourut le soir même.
Une tentative qui fut presque imposée à Charette par la plupart de ses officiers et même par l'opinion de ses soldats, mais dont il prévoyait les funestes conséquences, augmenta sa détresse. Il essaya de se porter avec toutes ses forces dans le pays de Bocage, de passer la Sèvre pour aller en Anjou se joindre à Stofflet, qui allait bientôt se déclarer. Dès qu'il eut passé Montaigu , il se trouva entouré des colonnes républicaines , sans possibilité de résistance. La déroute fut complète ;
le peu de bagages et de vivres qu'emportait cette armée fugitive tomba au pouvoir des républicains'. Ce fut en désordre que les Vendéens dispersés purent regagner leur pays, après avoir perdu beaucoup de monde. Charette avait emmené environ cinq mille hommes. Deux jours après, en rentrant dans son territoire, il était accompagné de six officiers.
Toutefois , s'étant recomposé une armée beaucoup moins nombreuse et moins courageusement disposée, il se cantonna dans la paroisse du Poiré , non loin de la Roche- sur-Yon. Se voyant encore poursuivi par les colonnes républicaines et contraint à courir çà et là, non pour combattre , mais pour chercher un refuge, il se décida à licencier son infanterie, c'est-à-dire à renvoyer chacun chez soi pour se réunir lorsqu'un nouveau rassemblement serait ordonné. Environ quatrevingts volontaires refusèrent de le quitter ; encore que sa marche dût en être gênée , il ne put repousser leur dévouement. Ainsi il resta avec eux et avec cent cinquante officiers ou cavaliers.
Dès lors les républicains n'opérèrent plus avec des colonnes nombreuses; des détachements de cavalerie parcouraient la campagne , afin de rencontrer Charette. Parfois sur la lisière d'un bois , dans une de ces landes couvertes de genêts, un combat s'engageait vivement entre sa faible escorte et les cavaliers qui le poursuivaient. Ils le voyaient de près et le reconnaissaient au panache de plumes de son chapeau, chargeaient sur lui et combattaient main à main avec le général vendéen. Ces rencontres étaient souvent meurtrières pour les uns comme pour les autres. Après avoir échappé
i. 2 janvier 1796.
à ce péril , c'était presque toujours à quelques lieues de là qu'il fallait aller chercher un refuge, en ne suivant aucun chemin tracé, franchissant les haies et les fossés.
Cependant la plupart de ses officiers pressaient chaque jour Charette de traiter avec les républicains. Ils insistaient au nom de la généralité des habitants qui voulaient absolument la paix. Leur opinion était approuvée et même déterminée par presque tous les curés. Hoche avait reconnu quelle était leur influence ; il les avait ménagés et protégés contre l'intolérance jacobine, contre les préventions du gouvernement , contre les mauvais procédés des officiers et des soldats. Tout en professant la frivole et dédaigneuse impiété alors si répandue et se gardant bien de passer pour un dévot ou un croyant, il maintenait la liberté du culte. — a S'ils ont peur de célébrer la messe dans leur église, qu'ils viennent la dire dans ma chambre, n Tel était son propos.
Ce fut par l'abbé Guesdon, curé de la Rabatelière, que le général Gratien , avec autorisation du général en chef, fit parvenir à Charette les conditions qu'il pourrait obtenir. La plupart de ses officiers le pressèrent encore d'entrer en négociation. — «Vous pouvez, dit-il à M. de Couetus, un des chefs les plus distingués de son ancienne armée, faire là-dessus ce que vous jugerez convenable. Mais je ne m'engage point à consentir au traité que vous signerez. »
M. de Couetus se rendit auprès du général Gratien , qui le reçut amicalement et répondit qu'il en référerait au général Hoche. — « En attendant , dit il , tâchons de ne pas nous rencontrer, car j'ai ordre de vous poursuivre sans relâche. «
11 rapporta cette réponse à Charette , qui l'avertit de
prendre ses précautions et de se souvenir des prisonniers de Quiberon. Cette méfiance était fondée; l'officier qui commandait à Challans fit, la nuit suivante, investir le château de M. de Lépinay où se trouvait M. de Couetus avec trois autres Vendéens. Us furent traduits devant une commission militaire qui condamna à mort M. de Couetus et deux de ses compagnons. On lui imputa le massacre de quelques soldats républicains qui avaient été tués dans un combat récent, et surtout d'avoir signé, conjointement avec Charette, une commission pour M. Thouzeau, l'un de ses compagnons qui était envoyé à l'île d'Yen près de Monsieur. Afin de ne le point condamner, quelquesuns des juges lui indiquèrent qu'il pouvait désavouer sa signature; il s'y refusa.
Les intentions du général Hoche furent communiquées à Charette : on lui offrait « de le faire passer en Angleterre avec sa famille et tous ceux qui voudraient l'accompagner; s'il préférait se retirer en Suisse, il y serait conduit accompagné de l'adjudant général Travot. Quant à ses biens, on lui en ferait passer les revenus tous les trois mois. » Le général Gratien ajoutait que « si dans les quarante-huit heures, il n'acceptait pas ces conditions , il le poursuivrait à outrance , ainsi que tous ceux qui lui donneraient asile; qu'il ferait enlever, hommes, femmes, enfants, bestiaux, subsistances et généralement tout ce qui pourrait leur appartenir. »
Charette convoqua ses chefs de division , La Roberie l'aîné et Guérin dont les frères avaient péri récemment , Lecouvreur, chef de la division de Legé , et Rezeau de Montaigu. 11 ne leur dissimula aucunement la tristesse de la situation et le peu d'espoir de la voir
GUERRE CONTRE CIIARETTE. 151
changer. Puis il demanda à chacun son avis; tous ré:pondirent qu'il était impossible de continuer cette misérable vie qui ne pouvait même se prolonger longtemps. Il y en eut qui lui proposèrent, s'il ne voulait pas traiter, de se déguiser pour sortir de France, et eux alors s'arrangeraient avec la République.
— « Comment, leur disait-il , vous pourriez consentir à me quitter, tandis que je ne voudrais pas abandonner le moindre de mes soldats? Avez-vous oublié pour quelle cause vous combattez? Pour moi j'aime mieux la mort que de sacrifier mon armée , mon pays et mon roi. Nous aurons à nous battre, dès demain peut-être : c'est là où je reconnaîtrai à qui l'honneur est cher.
— Ah! vous êtes trahi, général, vous êtes perdu! » s'écria l'abbé Remaud présent à cette conférence. Charette le savait bien, mais il voulait aller jusqu'au bout; il écrivit à Stoiïlet en lui envoyant sa réponse au général Gratien. « Elle n'exprime que bien faiblement, disait-il, mon attachement inviolable à la cause que nous défendons. » La lettre arriva après la mort de Stofflet.
Il ordonna un rassemblement général de toute l'armée ; il voulait tenter encore un effort. Ses divisionnaires lui avaient dit leur dernier mot ; ils n'obéirent point et les paroisses ne furent pas convoquées ; d'ailleurs on n'avait pas le temps nécessaire pour les faire venir et les réunir.
Comme le général Gratien n'avait donné que quarante-huit heures de délai , tout était préparé pour investir Charette dès que son refus serait connu *. Il venait de quitter la métairie où il avait couché, lorsqu'il
<. 21 février i796.
rencontra au-devant de lui une nombreuse cavalerie républicaine. La défense fut désespérée. Dans un chemin creux , où les chevaux s'enfonçaient dans les bourbiers, où à peine deux cavaliers pouvaient passer de front, les Vendéens étaient écrasés par les dragons républicains, qui les sabraient ou les tuaient à coups de pistolet à bout portant. Là périrent le frère et le neveu de Charette, ainsi qu'un jeune Baurael, neveu de La Rochejacquelein , qui avait succédé à La Roberie dans le commandement de la cavalerie.
Le soir, lorsqu'on put s'arrêter et se compter, il ne restait plus que cinquante cavaliers autour de Charette; les plus vaillants étaient morts. Beaucoup d'autres avaient disparu pour ne plus revenir. Trois des chefs de division qui avaient conseillé la paix allèrent se rendre au commandant républicain de Vieille -Vigne. Ils furent bien accueillis et donnèrent à espérer qu'ils feraient prendre Charette. Hoche, après quelques informations, n'eut pas confiance en leur trahison et les ^nvoya prisonniers au château de Saumur*.
Le curé de la Rabatelière soupçonné, d'après de graves indices , d'avoir aussi offert aux commandants républicains de leur faire connaître l'asile où Charette s'était retiré, fut massacré, sinon par ses ordres, du moins par deux soldats de son armée qui le lui avaient dénoncé.
Quelques jours après Charette avait réuni environ trois cents jeunes hommes , qui pleins d'ardeur et de dévouement pour lui, étaient venus lui demander des armes et des munitions. A peine avait-on commencé à
1. La Roberie n'avait pas encore fait sa soumission. Elle fut du 2 mars, et la lettre de Hoche est du 27 février.
leur en distribuer que les républicains arrivèrent. Ce fut une nouvelle déroute où Charette perdit le reste de sa cavalerie :* le soir il arriva, lui troisième, à cinq lieues du village où l'on avait combattu.
Depuis lors ce ne fut plus une guerre, mais une chasse : ce n'était pas à le vaincre, mais à le traquer qu'étaient occupés les officiers républicains. Jamais il ne passait plus de deux heures dans le même endroit. Partout des postes ou des patrouilles qui l'entouraient ou le poursuivaient; partout la crainte d'être trahi ou vendu. Les habitants qui lui avaient donné l'hospitalité étaient emmenés en prison et leur maison pillée; souvent il avait des rencoùtres avec quelque détachement, où était encore diminué le très-petit nombre de ses compagnons.
Telle fut la vie qu'il mena pendant les trois premières semaines du mois de mars 1796'. Dans la nuit du 23 au 24, il avait couché dans une maison sûre près du village de Mormaison. Au point du jour, on entendit des coups de fusil. Le commandant Valentin faisait une battue générale ; le hameau était cerné ; on fouillait les genêts; on visitait les maisons. Néanmoins, après cinq heures de marche en traversant les haies et les fossés, Charette se trouva dans un petit bois. Les républicains l'avaient suivi de loin, mais sans le perdre de vue, et, pendant cette longue course on s'était mutuellement tiré des coups de fusil. Quelques-uns de ses compagnons avaient été tués et il avait été blessé plusieurs fois; enfin ses forces étaient épuisées; il tomba à genoux au pied d'un arbre, et s'écria d'une voix déjà af-