‹ Histoire du directoire de la République française (volume 4)Chapitre 64 sur 110 · I. 28 avril · texte numérisé non relu

I. 28 avril

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Turin. En attendant, je marche demain sur Beaulieu; je l'oblige à repasser le Pô ; je le passe immédiatement après. Je m'empare de toute la Lombardie, et avant un mois, j'espère être sur les montagnes du Tyrol , trouver l'armée du Rhin et porter de concert la guerre en Bavière. Ce projet est digne de l'armée et des destinées de la France.

« Si vous n'accordez pas la paix au roi de Sardaigne, vous m'en préviendrez d'avance afin que si je suis dans la Lombardie , je puisse me replier et prendre des mesures. Quant aux conditions de la paix avec laSardaigne, vous pouvez dicter ce qui vous convient, puisque j'ai en mon pouvoir les principales places.

« Ordonnez que quinze mille hommes de l'armée des Alpes soient à mes ordres et viennent me joindre. Cela fera une armée de quarante-cinq mille hommes , dont il sera possible que j'envoie une partie à Rome. Si vous me continuez votre confiance , si vous approuvez mes projets, je suis sûr de la réussite ; l'Italie est à vous. Envoyez-moi : 1° douze compagnies d'artillerie légère; je n'en ai pas une; 2" de la cavalerie et un commissaire ordonnateur en chef habile, distingué et qui ait du génie. Je n'ai ici que des pygmées qui me font mourir de faim dans l'abondance ; car je suis dans le pays le plus riche de l'univers. »

L'armistice semblait laisser au Directoire la décision souveraine qui accorderait la paix au roi de Sardaigne ou qui le dépouillerait de son royaume. Le général Bonaparte savait , par les instructions qui lui avaient été remises à son départ, que lé gouvernement admettait comme possible un traité qui conserverait la couronne à ce prince en tirant avantage de son alliance; mais il connaissait aussi l'esprit révolution-

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naire , et avait assez pratiqué les hommes qui gouvernaient la République pour craindre de voir ses plans et ses espérances dérangés par la satisfaction que le Directoire voudrait se donner, en renversant une monarchie, en conquérant et bouleversant les pays occupés par les armées françaises. La question politique était liée à la question militaire; il les discuta conjointement en balançant le contre et le pour.

On pouvait objecter contre le projet d'entrer sans délai dans le Milanais, pour y combattre l'armée autrichienne , « l'imprudence de passer le Tessin , en laissant derrière soi le roi de Sardaigne régnant sur le Piémont, et pouvant encore disposer des ressources qu'on lui laisserait; au moindre revers des armées françaises, il serait infidèle à l'alliance, comme ses prédécesseurs avaient constamment fait lorsqu'ils s'étaient d'abord mis du parti de la France; les nobles et les prêtres ne dominaient-ils pas à cette cour et ne sontils pas les ennemis irréconciliables de la République?» Le même doute pouvait s'élever quant à la ville de Gênes. N'est- elle pas gouvernée par une oligarchie aristocratique? La bourgeoisie est peut-être favorable à la France, mais elle n'exerce ni pouvoir ni influence.

» Outre la méfiance qu'on doit garder contre les gouvernements qu'on laisserait subsister, est-il sage de passer le Tessin, puis l'Adda, le Mincio, l'Adige, le Tagliamento , sans avoir pris ses précautions contre de nombreuses populations, ennemis naturels d'une armée conquérante ?

« Ne serait-il pas plus habile et plus prudent de s'assurer des pays qu'on occupe en changeant le gouvernement et confiant l'administration à des hommes

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des mêmes principes et des mêmes intérêts que les républicains français ? »

Le général répondait par des arguments tirés des chances probables de la guerre et de la topographie de la haute Italie qu'il avait, comme on peut croire, soigneusement étudiée. Il s'appuyait sur l'expérience des guerres que les généraux français avaient soutenues sur ce même théâtre, et montrait comment Villars et le maréchal de Coigny avaient perdu les avantages obtenus d'abord , en ne prenant pas pour ligne de défense ^ l'Adige qui intercepte toutes les routes d'Allemagne en Italie.

Puis il disait que plus est vaste le territoire soumis à une armée, plus il lui est possible de ménager les habitants, et d'en tirer sans vexations de grandes ressources. 11 promettait d'occuper bientôt non pas seulement le Piémont et la Lombardie, mais les légations de Bologne et de Ferrare, et aussi les duchés de Parme et de Modène. Le seul moyen d'intimider Venise était aussi d'envahir le plus tôt possible ses États de terre ferme.

11 entrait dans plus de détails sur le roi de Sardaigne, parce que là surtout était la question. Le Directoire, en admettant la possibilité de traiter avec ce prince , ainsi qu'on l'avait essayé avant l'ouverture de la campagne, lui avait aussi indiqué le désir de livrer le Piémont à une révolution. — ■ k Le général en chef, disaient les instructions, cherchera par tous les moyens qui sont en cjon pouvoir, à animer les mécontents du Piémont et à les faire éclater contre la cour de Turin d'une manière générale ou partielle. »

Le général Bonaparte pensait tout autrement. Il n'aimait pas les révolutions, pareil qu'elles troublent l'or-

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(Ire et ruinent les États ; il croyait bien plus cà l'efficacité des forces régulières qu'au succès des forces convulsives. 11 n'avait pas plus de goût à bouleverser l'état social d'une nation qu'à troubler la discipline d'une armée. Toutefois il se gardait bien de proclamer tout haut sa pensée, et se bornait à dire : « Vous ne devez pas compter sur une révolution en Piémont, elle viendra; mais il s'en faut que l'esprit de ces peuples soit disposé à cet effet. »

Il ajoutait : « Le roi de Sardaigne n'est plus à craindre; ses milices sont congédiées; les Anglais vont cesser leurs subsides; les affaires intérieures sont dans le plus mauvais état. Quelque parti que prenne la cour, les mécontentements s'accroîtront. Après la fièvre vient la faiblesse. Quinze à dix-huit mille hommes sont toutes les forces qui lui restent; disséminés dans un grand nombre de villes, ils suffiront à peine pour maintenir la tranquillité intérieure. D'un autre côté, la cour de Vienne sera de plus en plus irritée : elle reprochera au cabinet de Turin d'avoir, à la première bataille perdue , désespéré de la cause commune , et lui rappellera que Victor Amédée, en 1703, ayant perdu tous ses États hormis la ville de Turin, y tint ferme et attendit le secours que lui amena audacieusement le prince Eugène »

Le général défendait de même le gouvernement aristocratique de Gênes. « Si, pour protéger les principes de la liberté, on allume, disait-il, une guerre civile; si on soulève le peuple contre les nobles et les prêtres, on deviendra responsable des excès qui accompagnent toujours une pareille lutte. Au contraire , lorsque l'armée sera maîtresse de tous les États de la maison d'Autriche en Italie et de ceux du pape en deçà de l'Apen-

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nin, elle sera en position de proclamer la liberté et d'exciter le patriotisme italien contre la domination étrangère. On n'aura pas besoin de jeter la discorde entre les diverses classes de citoyens. Nobles, bourgeois , paysans marcheront d'accord pour le rétablissement de la patrie italienne. Le mot (( Italiam , Ita- « liam , » proclamé à Milan , à Bologne et à Vérone produira un effet magique. Si nous nous arrêtions sur la droite du Tessin , les Italiens nous diraient : « Pour- « quoi n'avancez-vous pas ? »

En fait le général de l'armée d'Italie mettait le Directoire dans la nécessité absolue de conclure la paix avec le roi de Sardaigne. Avant que le gouvernement pût répondre à ses dépêches, avant même qu'il les eût reçues, l'armée avait été mise en mouvement pour attaquer les Autrichiens et pour entrer dans le Milanais. Lui enjoindre de rétrograder pour détrôner le roi de Sardaigne , eût été compromettre tout le succès de la campagne et renoncer au plan dont le Directoire pressait l'exécution.

Le traité fut signé le 15 mai 1796, trente-quatre jours après l'ouverture de la campagne. Le Directoire consentait à cette paix avec regret, mais il ne pouvait le laisser paraître. Barras, Rewbell et La Réveillère cédaient à la volonté du général Bonaparte plutôt qu'à l'opinion publique et aux sages avis de Carnot.

Les conditions étaient dures pour le vaincu, ainsi que le comportait une guerre où la France combattait pour son indépendance. L'Europe n'était plus au temps où les armées manœuvraient sur une frontière pour conquérir, en cas de victoire, une fraction de province ou quelques places fortes. Chacune des puissances coalisées contre la Révolution française pouvait s'attendre

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à subir dans sa défaite de sévères exigences; comme aussi un gouvernement qui usait impitoyablement de la victoire devait prévoir qu'en brisant la balance de l'Europe, en exerçant une domination absolue, il arriverait à un terme où le joug serait brisé. La politique révolutionnaire, au dehors comme à l'intérieur, ne pouvait obtenir, quelque grands qu'ils fussent, que des résultats provisoires.

Le roi de Sardaigne renonçait à la Savoie et au comté de Nice. Tous les passages des Alpes, le mont Cenis, le mont Genèvre, le col de Tende, le petit Saint- Bernard appartiendraient à la France ; les places fortes destinées à les défendre du côté de l'Italie devaient être démolies; les émigrés français étaient expulsés des États sardes. Une amnistie serait accordée par le roi à ceux de ses sujets poursuivis ou condamnés pour faits ou opinions révolutionnaires. Coni , Tortone , Valenza , le fort Dauphin restaient entre les mains de la France jusqu'à la paix générale.

Le jour même où. le général Bonaparte avait signé la suspension d'armes, il adressait une proclamation à son armée : « Soldats , vous avez remporté en quinze jours six victoires , pris vingt et un drapeaux, cinquante - cinq pièces de canon , plusieurs places fortes, et conquis la plus riche partie du Piémont. Vous avez fait quinze mille prisonniers, tué ou blessé plus de dix mille hommes. Vous vous étiez jusqu'ici battu pour des roches stériles ; vous vous étiez illustrés par votre courage , mais sans utilité pour la patrie. Vous égalez aujourd'hui , par vos services , les armées de Hollande et du Rhin. Vous avez gagné des batailles sans canons , passé des rivières sans ponts, fait des marches forcées sans souliers, bivaqué

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sans eau-de-vie et souvent sans pain. Les soldats de la liberté étaient seuls capables de souffrir tout ce que vous avez souffert. Grâces vous en soient rendues, soldats ! Vos victoires actuelles en présagent de plus belles encore. Les deux armées qui naguère vous attaquaient avec tant d'audace fuient épouvantées devant vous. Les hommes pervers qui riaient de votre misère et se réjouissaient dans leur pensée des triomphes de vos ennemis, sont confondus et tremblants. Mais, soldats, vous n'avez rien fait puisqu'il vous reste à faire : Milan n'est point à vous. Les cendres des vainqueurs de Tarquin sont encore foulées par les assassins de Basseville. On dit qu'il en est parmi vous dont le courage molht; non, je ne le puis croire. Les vainqueurs de Montenotte, de Millesimo, de Dego, de Mondovi, brûlent de porter au loin la gloire du nom français. »

Les armées n'avaient pas encore entendu un tel langage. Jamais les soldats n'avaient reçu de tels encouragements; jamais on ne leur avait si bien parlé de leur courage, de leur dévouement, de leur gloire. Jamais l'éloquence de la flatterie , la recherche de la popularité n'avaient été si bien combinées avec la fermeté et l'exigence du commandement.

L'effet de ces proclamations ajoutait encore à l'enthousiasme qu'excitait à Paris la nouvelle des prodigieuses victoires. Le colonel Murât, qui apportait les drapeaux conquis par l'armée d'Italie, fut accueilli par le Directoire avec une effusion de joie et de reconnaissance; tout ce qu'avait décidé, tout ce que voulait le général Ronaparle était approuvé.

Non seulement le Directoire signait un traité avec le roi de Sardaigne au lieu de le détrôner, mais il lui fallait ne point blâmer ouvertement les égards obser-

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vés envers ce souverain ; il lui fallait tolérer que ce gouvernement, au lieu d'être bouleversé par une protection accordée aux opinions et aux principes révolutionnaires , fût au contraire ménagé et affermi par le vainqueur; que la noblesse conservât son rang, son influence et sa participation aux affaires. Aussi l'aristocratie piémontaise s'empressa de présenter au général français des félicitations et des hommages. Le duc d'Aoste, second fds du roi, qui avait été le chef du parti de la guerre, lui écrivit des lettres pleines de courtoisie et de déférence. Elles furent apportées par le comte de Saint-Marsan , homme distingué par ses lumières et sa raison, qui gagna, pour la conserver toujours, la confiance bienveillante du général Bonaparte. Dès les premiers jours de mai, Coni et Tortone furent livrées à l'armée française ; Beaulieu avait tenté de les surprendre. Mais son projet avait été prévu, et les commandants piémontais furent avertis à temps que les portes devaient lui être fermées. Un régiment napolitain avait par ses ordres réussi à s'emparer de Valenza. Le général Bonaparte insista fortement pour que la condition portée dans l'armistice fût accomplie; il annonçait que cette place lui était nécessaire pour effectuer le passage du Pô , et il s'occupait manifestement des préparatifs de cette grande opération. Ce n'était qu'une apparence : pendant ce temps-là, plusieurs divisions partant de Tortone descendaient à marches forcées la rive droite du fleuve jusqu'à Plaisance, loin en arrière de l'armée autrichienne. Le 7 mai , le passage fut commencé, et l'avant-garde s'établit sur la rive gauche sans trouver une grande résistance. Dans la nuit du 7 au 8 , un pont de bateaux fut établi, et le 9 toute l'armée put traverser le fleuve. Une division au-

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