ENTRÉE A MILAN
et de la mousqueterie se croisaient à l'entrée du pont. Il y eut un moment d'hésitation. Les généraux s'élancèrent à la tête des troi^pes ; Berthier, Masséna, Cervoni, Lannes les enlevèrent au pas de charge; en quelques minutes elles arrivèrent sur la hatlerie autrichienne. Étant ainsi maîtres du pont, les Français se lancèrent sur la hgne ennemie, l'enfoncèrent et la contraignirent à se retirer en désordre sur Créma , après avoir perdu son artillerie, plusieurs drapeaux et deux mille prisonniers.
Milan, situé en arrière de l'Adda et du champ de bataille, ne pouvait être défendu; les administrations autrichiennes en étaient déjà sorties, et l'ordre était maintenu dans la ville par une garde nationale ; elle avait choisi pour commandant le duc Serbelloni.
Une députation qui avait pour chef un des hommes les plus honorés de l'Italie, le comte Melzi, se présenta au quartier général de Lodi, au nom de la municipalité de Milan et des États de Lombardie, pour protester de leur soumission et implorer la clémence du vainqueur.
Masséna entra à Milan le 14 mai avec l'avant-garde ; le lendemain , le général en chef y fit une entrée solennelle sous un arc de triomphe et au miheu d'un peuple immense qui faisait retentir les cris de : « Vive l'Italie! vive la liberté ! »
Le Directoire n'avait pas encore reçu la nouvelle de la glorieuse journée de Lodi , mais il s'attendait à apprendre bientôt l'invasion de la Lombardie et l'occupation de Milan. Le général Bonaparte lui en avait donné l'assurance et l'on avait appris à croire en ses promesses. Cependant, après les premières joies qu'a-
vaient données aux gouvernants de la République les victoires de l'armée d'Italie et la soumission du Piémont, tout en se décidant à convertir en un traité les conditions réglées d'avance par le général, ils s'étaient inquiétés de ce qu'il acquérait de grandeur et de puissance. Évidemment il pouvait et il voulait devenir maître de la paix et de la guerre. C'était lui qui dorénavant allait diriger la politique et les relations extérieures, comme les mouvements de son armée. Jusqu'où pouvait aller son ambition? Quelles opinions et quels principes ferait prévaloir un général qui ménageait ainsi les rois et les aristocraties?
Trois jours après la victoire de Lodi, au moment où la députation des Milanais venait lui demander d'occuper la capitale de la Lombardie, le général reçut une lettre du Directoire qui répondait aux dépêches écrites après l'armistice accordé aux Piémontais vaincus. Cette lettre félicitait le citoyen général de ses glorieux succès et reconnaissait les excellents services qu'il avait rendus à la patrie , mais elle s'expliquait avec un ton de souveraineté sur les actes du général et sur la conduite qu'il avait désormais à suivre ; ce qui était plus remarquable , on lui prescrivait un nouveau plan de campagne et la marche de son armée. Le Directoire approuvait l'armistice , et plus encore les mesures vigoureuses prises en l'accordant, afin de faire exécuter sur-le-champ les conditions les plus essentielles. Avec une sorte d'affectation et pour bien montrer au général que sa mission militaire ne devait pas prendre un caractère politique, on lui disait :
« Le Directoire a vu avec plaisir que le citoyen Salicelli, son commissaire près de l'armée d'Italie, avait été
m INSTRUCTIONS ENVOYÉES PAR LE DIRECTOIRE. 205
consulté avant la conclusion de l'armistice : ces sortes de transactions , dans les cas urgents où le Directoire ne peut être lui-même consulté , sont particulièrement du ressort des commissaires du gouvernement. 11 convient que les généraux ne puissent arrêter aucune transaction ou négociation sans les ordres du Directoire, ou aux conditions qui leur seront indiquées par les commissaires. »
En approuvant la célérité que le général avait déployée pour marcher contre l'armée autrichienne , les directeurs lui disaient : « Marchez ! point de repos funeste ! 11 vous reste des lauriers à cueillir, et c'en est fait de la perfide coalition si vous profitez, comme vous l'annoncez, des victoires de l'armée que vous commandez.
« Le plan de campagne qiie vous proposez est digne des Français et de l'armée que vous conduisez à la victoire, mais il présente des obstacles majeurs et' des difficultés pour ainsi dire insurmontables. Le Directoire doit se circonscrire dans un cercle moins étendu. Il y est ramené par la nécessité impérieuse de terminer la guerre dans cette campagne. 11 doit craindre les désastres que pourrait entraîner un insuccès. Nous comptons sur les victoires de l'armée d'Italie ; mais si vous cherchiez à entrer en Bavière par le Tyrol, quelle serait la retraite honorable en cas de revers ? »
Puis, sans lui refuser les renforts qu'il demandait instamment, on lui disait qu'il serait impossible de lui envoyer plus que quelques mille hommes. (( Ainsi comment contenir, sur un si vaste espace, des jwpulations irritées par la misère que nécessite une occupation ai 111(0 .* ('oiiiiiicnt être assuré que le roi de Sardaigne
ne reprendra pas les armes et ne coupera point nos communications? »
Puis était exposé le plan de campagne , ou plutôt la politique du Directoire; sans doute il avait le désir et l'espoir de vaincre l'Autriche et de lui imposer la paix; mais il semblait plus facile et plus promptement exécutable de conquérir et d'anéantir les puissances d'Italie, maintenant livrées à leurs propres forces et séparées des Autrichiens. Leur apporter une révolution ou du moins exiger d'énormes sacrifices d'argent, c'était ce que Rewbell appelait des conditions honorables. 11 ne connaissait point d'autres ressources pour restaurer les finances de laRépubhque; il voulait écraser ou détruire les Etats faibles et mettre la main sur les trésors qu'il leur supposait, en attendant le moment de triompher des grandes puissances. Lorsque le Directoire écrivait cette lettre, Rewbell n'avait pas encore consenti au traité avec le roi de Sardaigne, et se débattait contre Carnot, qui en comprenait tous les avantages*.
Il y avait dans le Directoire un homme encore plus empressé et plus ardent à la conquête de la Péninsule, c'était La Réveillère Lepeaux. Le philosophique apôtre de la théophilanthropie ne voyait rien de si grand et de si essentiel que d'aller à Rome et d'anéantir la papauté; il ne croyait pas que la Révolution fût en sûreté tant que la religion catholique ne serait pas abolie dans sou centre par une invasion militaire, comme il l'abolissait de son mieux en France, où il fermait les églises et persécutait les prêtres. L'ardeur contre la puissance pontificale était telle qu'avant les premières victoires de l'armée d'Italie, lorsqu'elle n'avait pas même passé les
i . Mémoires de Carnot.
montagnes, le Directoire envoyait au général Bonaparte une note qu'il recommandait à son attention.
« Gênes ne doit pas être éloigné de plus de quarante cinq lieues de Lorette. Ne pourrait-on pas enlever la Casa-Santa et les trésors immenses que la superstition y amasse depuis quinze siècles? On les évalue à plus de deux cents millions. Dix mille hommes secrètement envoyés et adroitement conduits viendraient à bout d'une telle entreprise avec la plus grande facilité. Leur marche inconnue assurera le succès. Avec de l'audace, vous ferez une opération financière la plus admirable, et qui ne fera tort qu'à quelques moines. »
Le Directoire , sans prescrire une telle absurdité au général Bonaparte, lui disait : « Nous vous invitons à tenter cette entreprise, si vous partagez notre opinion. »
Après la conquête de Milan et la retraite de l'armée autrichienne, l'invasion de la Péninsule n'était pas une entreprise inepte comme le pillage de Notre-Dame de Lorette par un coup de main tout au plus digne d'une bande de brigands. Le plan du Directoire pouvait, dans son ensemble , être discuté au point de vue de la guerre et de la politique.
w Faites d'abord la conquête du Milanais, soit qu'il doive retourner à la maison d'Autriche afin d'assurer notre paix avec elle, soit qu'il convienne de le donner aux Piémontais. Repoussez les ennemis jusqu'aux montagnes du Tyrol , et mettez-les en crainte de s'y voir forcés.
u Partagez ensuite l'armée d'Italie en deux. La plus faible partie restera dans le Milanais et en assurera l'occupation; elle sera secondée par les troupes piémontaises. Si le roi de Sardaigne conclut avec nous un traité d'alliance offensive et défensive, son armée pourra
être chargée de garder les débouchés duTyrol. Pendant ce temps-là, les troupes républicaines vivront dans le Milanais et y lèveront des contributions. 11 faut que cette armée puisse se passer des secours de l'intérieur. »
Celte dislocation de l'armée d'Italie avait un autre motif qui était peut-être le principal,
(f Le Directoire destine au général Kellermann le commandement des troupes qui occui)eront le Milanais. En même temps il confère aux commissaires Carreau et Salicetli le droit de requérir des mouvements de troupes. Cette disposition assurerait l'union entre les deux généraux, si l'amour de la RépubHque et le désir de faire triompher nos armes ne les liaient pas plus intimement encore.
« La seconde colonne sera la plus forte possible et sous vos ordres. Vous côtoierez la mer, en vous portant d'abord sur Livourne, pour menacer ensuite Rome et Naples.
« La République n'est point en guerre avec le grandduc de Toscane, et nous voulons maintenir nos liaisons avec lui. Mais nous savons, par son ministère à Paris, dans quelle contrainte son gouvernement est tenu par les Anglais, et quelle tyrannie ils exercent à Livourne. 11 est digne delà République de l'affranchir de cette sujétion ; il importe surtout que les couleurs nationales soient respectées dans les ports de Toscane. Vous préviendrez le grand-duc de la nécessité où nous sonnnes d'entrer dans ses États et de mettre garnison dans Livourne. Ayez soin que votre courrier arrive à Florence seulement à l'instant où vous aurez déjà occupé Livourne; saisissez-vous des vaisseaux anglais, napolitains, portugais qui se trouveront dans le port; einpa-
rez-vous de tout ce qui appartient aux États qui sont en guerre avec nous ; mettez même le séquestre sur ce qui appartient aux particuliers. Le grand-duc ne peut se refuser à ces mesures rigoureuses, sans quoi la République se verrait forcée de traiter la Toscane comme une alliée de l'Angleterre et de l'Autriche.
« Il convient d'ajourner nos débats avec Gênes jusqu'après l'expédition de Livourne; contentons -nous d'abord d'en tirer les subsistances et moyens de transport dont l'armée a besoin, sauf à traiter ensuite du mode de remboursement. Il n'est pas de notre intérêt de pousser les Génois au désespoir. Le moment n'est pas encore venu de leur demander une réparation authentique pour l'attentat commis le 6 octobre 1 793 dans le port de Gênes par les marins anglais, qui se sont emparés d'une frégate française en massacrant traîtreusement l'équipage. Nous exigerons une indemnité pour nous et aussi pour les familles des parents qui ont péri sur la Modeste. C'est ainsi que nous essayerons de lever un emprunt sur la ville de Gênes , en nous gardant de la vexer, et en lui faisant sentir que nous sommes plus généreux que nos ennemis , qui voulaient la livrer au roi de Sardaigne.
« Il est juste que le duc de Parme paye son entêtement à ne se point détacher de la coalition. Ses États devront nous fournir tout ce dont nous avons besoin et des secours en numéraire. 11 faudra toutefois le ménager plus que nos autres ennemis , à cause de nos liaisons avec l'Espagne.
« C'est surtout le Milanais qu'il ne faut pas épargner; levez -y des contributions, en profitant de la première terreur qu'inspirera l'approche de nos armes. Les canaux et les grands établissements d'un pays que nous 1- H
2t0 RÉPONSE DU GÉNÉRAL BONAPARTE.
, ne conserverons pas devront garder des traces de la guerre; toutefois soyons prudents.
« Venise sera traitée comme une puissance neutre ; mais elle ne doit pas s'attendre à l'être comme une puissance amie; elle n'a rien fait pour mériter nos égards.
« Si Rome fait des avances, la première chose à exiger est que le pape ordonne immédiatement des prières publiques pour la prospérité et les succès de la République française. Quelques-uns de ses beaux monuments, ses statues, ses tableaux, ses médailles, ses bibliothèques, ses bronzes, ses madones d'argent et même ses cloches nous dédommageront des frais de la visite que vous ferez au pape.
« Dans le cas oii la cour de Naples, effrayée de votre approche, ferait quelques propositions à la France, il faudrait exiger qu'elle livrât sur-le-champ les vaisseaux et tout ce qui appartiendrait aux nations qui sont en guerre avec nous. Elle s'engagerait solennellement à ne plus recevoir dans ses ports aucun vaisseau anglais ou ennemi. »
Cette longue instruction du Directoire se terminait en annonçant que « quelques renforts allaient être envoyés à l'armée d'Italie, et qu'en traitant avec le roi de Sardaigne , il montrait comment la France était généreuse et cherchait à se faire un allié qui, par intérêt ou par amitié , lui restât toujours attaché. »
Le général Bonaparte n'entra point en discussion avec le Directoire sur les intentions politiques dont on lui donnait connaissance; il avait peu d'objections à y faire et ses projets étaient assez conformes à ceux qu'on
lui imposait, hormis l'époque ou le mode d'exécution et les marches militaires qui lui étaient tracées.
Il répondit à la lettre du Directoire à l'instant même oii il venait de la recevoir*.
« Vos espérances sont réalisées; à l'heure qu'il est toute la Lombardie est à la République. Hier une division est partie pour cerner le château de Milan. Beaulieu est à Mantoue avec son armée, il y trouvera la mort; il a inondé tout le pays environnant; c'est le plus malsain de l'Italie.
(( Il a encore une armée très-nombreuse et on lui envoie des renforts. Je crois très-impolitique de diviser en deux l'armée d'Italie; il est contraire aux intérêts de la République d'y mettre deux généraux différents.
« L'expédition sur Livourne, Rome et Naples est trèspeu de chose ; elle doit être faite par des divisions en échelons, de sorte que l'on puisse, par un mouvement rétrograde , se trouver en force contre les Autrichiens et menacer de les envelopper au moindre mouvement qu'ils feraient. Il faut pour cela non-seulement un seul général, mais encore que rien ne le gêne dans sa marche et dans ses opérations. J'ai fait la campagne sans consulter personne; je n'eusse rien fait de bon s'il eût fallu me concilier avec la manière de voir d'un autre. J'ai remporté quelques avantages sur des forces supérieures , et dans un dénûment absolu de tout , parce que, persuadé que votre confiance se reposait sur moi, ma marche a été aussi prompte que ma pensée.
« Si vous m'imposez des entraves de toute espèce ; s'il faut que je réfère de tous mes pas aux commissaires