‹ Histoire du directoire de la République française (volume 4)Chapitre 80 sur 110 · LIVRE TROISIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIEME

Proclamations à l'armée d'Italie. — Marche de l'armée. — Relations avec Venise. — Blocus de Mantoue. — Armistice avec Naples. — Entrée des Français à Bologne. — Armistice avec le pape. — Occupation de Livourne. — Insurrection dans le diocèse d'Imola. — Le général Wurmser passe en Italie. — Levée du s^iége de Manloue.

— Bataille de Castiglicne. — Retraite de Wurmser. — Marche de l'armée française dans le Tyrol. — Bataille de Bassano. — Wurmser s'enferme à Mantoue. — Mouvements dos armées sur le Rhin. — Armée de Sambre-et-Meuse. — Armée de Hhin-et-Moselle. — Marche du général Jourdan. — Marche du général Moreau. — Retraite de l'armée de Sambre-et-Meuse. — Retraite de l'armée du Rhin. — Situation de l'Italie. — Négociations avec le pape. — Projets du général Bonaparte sur l'Italie. — Nouvelles négociations avec Rome.

— Les Anglais quittent la Corse. — Nouvelle campagne contre les armées autrichiennes. — Bataille d'Arcole.

Un ordre du jour avait annoncé aux soldats de l'armée d'Italie la nouvelle campagne qu'ils allaient entreprendre.

— « Vous vous êtes précipités comme un torrent du haut de l'Apennin. Vous avez culbuté, dispersé tout ce qui s'opposait à votre marche. Le Piémont s'est livré à ses sentiments naturels de paix et d'amitié pour la France. Milan est à vous, et le pavillon républicain flotte dans toute la Lombardie. Les ducs de Parme et de Modène ne devront leur existence politique qu'à votre générosité. L'armée qui vous me-

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naçait avec orgueil ne trouve plus de barrière qui la rassure contre votre courage. Le Pô, leTessin,rAdda, n'ont pu vous arrêter un seul jour. Vous les avez franchis aussi facilement que l'Apennin. Tant de succès ont porté la joie dans le sein de la pairie ; vos représentants ont ordonné une fête dédiée à vos victoires; elle a été célébrée dans toutes les communes de la République. Vos mères, vos sœurs, vos épouses se réjouissent de vos succès et se vantent de vous appartenir. Oui, soldats, vous avez tout fait, mais ne vous reste-t-il donc rien à faire? Dira-t-on de nous que nous avons su vaincre , mais que nous n'avons pas su profiter de la victoire? La postérité nous reprochera-t-elle d'avoir trouvé Capoue dans la Lombardie? Eh bien! partons, nous avons encore des marches forcées à faire, des ennemis à soumettre, des lauriers à cueillir, des injures à venger. Que ceux qui ont aiguisé les poignards de la guerre civile en France, qui ont lâchement assassiné nos ministres, qui ont incendié nos vaisseaux à Toulon, tremblent; l'heure de la vengeance a sonné ! Mais que les peuples soient sans inquiétude, nous sommes amis de tous les peuples, et plus particulièrement des descendants des Brutus, des Scipion et des grands hommes que nous avons pris pour modèles. Rétablir le Capitole, y placer avec honneur les statues des héros, réveiller le peuple romain engourdi depuis tant de siècles d'esclavage; tel sera le fruit de nos victoires ; elles feront époque dans la postérité. Vous aurez la gloire immortelle de changer la face de la plus belle contrée de l'Europe. Le peuple français libre , respecté du monde entier, donnera à l'Europe une paix glorieuse. Vous rentrerez alors dans vos foyers, et

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VOS concitoyens diront, en vous montrant : « Il était « (le l'armée d'Italie. »

Ces proclamations fameuses, lues aujourd'hui après plus d'un demi-siècle, lorsque de si belles et grandes espérances ont été suivies de si cruels mécomptes, lorsque les paroles retentissantes et déclamatoires ont perdu leur prestige, avaient alors un tout autre effet. En réalité, elles s'adressaient, non point tant aux soldats, simples dans leur courage et peu sensibles aux phrases qui, en définitive, leur coûtent le sang ou la vie , qu'à l'opinion française disposée toujours , et alors plus qu'aujourd'hui , à s'animer d'orgueil national, à adorer la victoire et le succès ; c'était pour lui plaire que le général Bonaparte écrivait ces pompeuses paroles. La France, en ce temps-là, avait besoin de gloire, à défaut de repos et de bonheur; l'expérience de tant de révolutions ne l'avait pas encore vieillie ; elle était capable de patriotiques émotions. D'ailleurs elle présageait par instinct que l'homme qu'elle voyait grandir merveilleusement et tout à coup, deviendrait bientôt l'arbitre de ses destinées.

Lui-même, à cette époque de sa vie, n'était pas étranger aux pensées de liberté et d'affranchissement des peuples ; il avait été, comme toute sa génération, accoutumé à recevoir , sous forme rhétorique ou théâtrale, les opinions que propageaient la littérature et la philosophie ; il était encore sensible aux grands mots. En outre, ainsi que tous les généraux et les officiers , il avait la conscience de défendre l'indépendance de la patrie. En ce sens il était et devait être persuadé qu'il combattait pour la bonne cause. A ses yeux et dans le sentiment de l'armée française,

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les étrangers n'étaient pas seulement des ennemis armés : la guerre de la Révolution avait un autre caractère ; elle ne se faisait point pour élargir une frontière ou pour disputer une colonie. Les coalisés voulaient imposer un gouvernement à la France, la livrer à la contre-révolution ^ vaincre, non pas ses soldats , mais ses citoyens. Il semblait donc que ce fût un combat à mort.

De là le langage révolutionnaire, injurieux, hors du droit des gens que le général de l'armée d'Italie avait adopté à l'exemple de son gouvernement. Toutefois, dans la conduite et dans l'action , il soumettait au contrôle de son bon sens et de son habileté pratique les paroles officiellement solennelles de ses proclamations. Dans ses menaces et dans son orgueilleuse assurance de la victoire , il y avait même plus de calcul que de sentiment réel. Il voulait faire peur à tous les princes italiens, afin de les soumettre sans avoir à les combattre.

Pendant que le général Bonaparte se hâtait de réprimer l'insurrection de Pavie, l'armée avait continué sa marche. Il la rejoignit au moment où elle entrait à Brescia; cette ville, qui comptait cinquante mille habitants, faisait partie, depuis plus de trois siècles, des États que la république de Venise possédait en terre ferme. Le sénat avait envoyé des provéditeurs au-devant de l'armée française pour réclamer contre l'invasion du territoire d'une puissance neutre ; cette protestation ne fut point écoulée ; il fut ordonné que toutes les subsistances seraient fournies à l'armée , sauf à en acquitter le prix plus lard. Une proclamation fut affichée dans la ville. Elle disait : — « C'est

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pour délivrer la plus belle contrée de l'Europe du joug de fer de l'orgueilleuse maison d'Autriche que l'armée française a surmonté tous les obstacles. La victoire, d'accord avec la justice, a couronné ses efforts : les débris de l'armée ennemie se sont retirés au delà du Mincio ; l'armée française passe pour les poursuivre sur le territoire de la république de Venise; mais elle n'oubliera pas qu'une longue amitié unit les deux républiques. La religion, le gouvernement , les usages , les propriétés seront respectés. Que les peuples soient sans inquiétude , la plus sévère discipline sera maintenue. Fidèle dans le chemin de l'honneur comme dans celui de la victoire, le soldat français n'est terrible que pour les ennemis de la liberté et de son gouvernement. »

L'armée autrichienne commençait à recevoir des renforts , et l'armée française comptait seulement vingt-sept mille hommes. Beaulieu avait son quartier général sur la rive gauche du Mincio ; son but en ce moment était de s'opposer à linvestissement de Mantoue , dont il augmentait chaque jour les fortifications et les approvisionnements.

L'armée française manœuvrait de façon à menacer la droite des Autrichiens; Beaulieu, pour s'appuyer au lac de Garde , occupa Peschiera , qui est situé à l'endroit où le Mincio sort du lac. C'était une ville vénitienne, mais comme les Français étaient à Brescia et aussi à Crema et à Bergame, les autorités vénitiennes ne pouvaient espérer que la neutralité serait respectée par les Autrichiens.

Ainsi Beaulieu tenait la ligne du Mincio de Mantoue au lac de Garde et avait surtout renforcé sa droite, supposant que l'armée française manœuvrerait

pour le tourner. Le général Bonaparte, qui avait cherché à lui donner cette idée , déboucha le 30 mai au matin sur Borghetto , poste avancé du centre des Autrichiens. Ce fut surtout un combat de cavalerie, le premier où la cavalerie française , auparavant en si mauvais état, abordait avec avantage la cavalerie autrichienne. Le général Murât obtint un plein succès. L'infanterie qui défendait Borghetto ne résista point à une colonne de grenadiers commandée par le général Gardanne ; le village fut emporté , mais les Autrichiens, en se retirant, avaient brûlé le pont. Gardanne et ses grenadiers se jetèrent à Feau; l'ennemi , se souvenant de la terrible colonne de Lodi , abandonna Valeggio , qui est en face de Borghetto , le Mincio entre deux.

L'armée française avait passé presque entièrement la rivière et se dirigeait vers Peschiera ; une division autrichienne ayant entendu le canon, se porta sur Valeggio, où se trouvait le général en chef avec un piquet d'escorte. Il eut à peine le temps de monter à cheval et de sortir par le jardin , tandis que ses gens fermaient la porte de la cour. La division Masséna s'était arrêtée à Borghetto de l'autre côté du pont qui venait d'être rétabli ; elle accourut et chassa les housards autrichiens. Ce fut alors , et pour éviter de semblables surprises , que le général Bonaparte se donna sous le nom de guides une garde formée d'hommes d'élite sous le commandement de Bessières, qui depuis fut maréchal de France.

Les Autrichiens évacuèrent Peschiera, qui fut occupé par les Français. Le général Bonaparte demanda aussitôt que l'arsenal lui fût livré. Le provéditeur

allégua la neutralité. La réponse fut dure ; l'entrée des Autrichiens dans la ville, sans que la moindre résistance eût été essayée, fut qualifiée de trahison. — (( Je marche sur Venise pour en porter plainte au sénat, » disait-il, et il continua sa marche jusqu'à Vérone. Ce sénat, qui était dans l'impuissance de résister à une exigence quelconque, soit des Autrichiens, soit des Français, et qui s'humiliait devant le vainqueur quel qu'il fût, se hâta d'envoyer deux sages du conseil pour conjurer la colère du général Bonaparte ; il renouvela ses plaintes et leur reprocha aussi l'asile accordé à Monsieur, qui avait passé longtemps à Vérone , d'où il avait daté ses royales proclamations, lorsqu'il était devenu roi après la mort de Louis XVIL

Le Directoire avait autorisé le général à en agir ainsi avec les Vénitiens. « Venise sera traitée comme une puissance neutre , mais ne doit pas s'attendre à l'être comme une puissance amie ; elle n'a rien fait pour mériter nos égards. »

D'ailleurs le général pouvait déjà prévoir que pour conclure la paix avec l'Autriche et l'indemniser de tout ce qui lui serait ôté, ou bien pour soumettre toute l'Italie à un grand remaniement , on serait amené à dépouiller ou même à anéantir la république de Venise. Tel était le motif de la querelle qu'il faisait aux Vénitiens. Sa colère était si bien une feinte qu'il écrivait en même temps au Directoire :

« Si votre projet est de tirer cinq ou six millions de Venise , je vous ai ménagé exprès cette espèce de rupture. Si vous avez des intentions plus prononcées, je crois qu'il faudra continuer ce sujet de brouillerie, m'instruire de ce que vous voulez faire et attendre

le moment favorable que je saisirai selon les circonstances ; car il ne faut pas avoir affaire à tout le monde à la fois. — La vérité sur l'affaire de Peschiera est que Beaulieu les a trompés. 11 leur a demandé passage pour cinquante hommes et s'est emparé de la ville. »

Il continua à feindre une grande irritation sur l'hospitalité accordée à Louis XVIIL

« J'arrive dans cette ville , écrivait-il de Vérone le 3 juin , pour en partir demain matin ; elle est trèsgrande et très-belle ; j'y laisse une bonne garnison pour me tenir maître des trois ponts qui sont ici sur l'Adige. Je n'ai pas caché aux habitants que si le prétendu roi de France n'eût évacué leur ville avant mon passage du Pô, j'aurais mis le feu h une ville assez audacieuse pour se croire la capitale de l'empire français. »

Or, c'était deux mois auparavant, le 13 avril, que le sénat de Venise avait fait signifier à Louis XVIII qu'il eût à sortir dans le plus bref délai des États de . la république.

— « Je partirai , avait répondu le roi , mais je demande qu'on me présente le livre d'or où est inscrit le nom de ma famille ; je veux le rayer de ma main. Je demande aussi qu'on me rende l'armure de mon aïeul Henri IV, dont en gage d'amitié il avait fait présent à la république. »

Le sénat de Venise avait donc donné d'avance une preuve de sa timide déférence pour le gouvernement français; l'indignation du général Bonaparte n'était pas réelle, d'autant qu'il n'ignorait point que si le prétendant avait pris séjour à Vérone , c'était après une communication faite au comité de salut public

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