‹ Histoire du directoire de la République FrançaiseChapitre 105 sur 174 · mars · texte numérisé non relu

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ârhée d'itàlie. 377

passer TAdige au-dessous de Vérone comme il l'avait passé au-dessus ; il dégarnit sa gauche et porta plus de forces à droite. Alors les Autrichiens , se trouvant en nombre supérieur, repoussèrent la division Serrurier et la forcèrent à retourner sur la rive droite de TAdige en lui faisant beaucoup de prisonniers. L'aile gauche de l'armée française , par suite de cet échec , abandonna sa position et se replia sur Peschiera, laissant les Autrichiens occuper l'espace qui sépare l'Adige du lac de Garde.

Il avait été impossible d'opérer le passage au-dessous de Vérone où les Autrichiens étaient en force. Ce fut donc entre l'Adige et le Mincio, au nord de Mantoue, au midi de Peschiera, que se rencontrèrent les deux armées , et que le 5 avril fut livrée la bataille de Magnano où les Autrichiens eurent l'avantage qui fut vaillamment disputé. Scherer avait pour généraux de division des capitaines habiles et éprouvés; Moreau commandait le centre, Victor, Serrurier, Grenier, étaient à la tête des divisions. Peut-être avec un autre plan de campagne et un général en chef moins docile aux volontés du Directoire, cette défaite aurait été évitée ; elle découragea Scherer. Il se retira derrière le Mincio ; ne se trouvant pas en état de défendre cette ligne, il compléta les garnisons des places fortes et se replia jusqu'à l'Oglio. Le 12 avril, son armée ne comptait plus que vingt-huit mille hommes. Pendant ce temps-là des renforts considérables arrivaient aux Autrichiens; ils avaient passé le Mincio et investi Mantoue et Peschiera, lorsque le 19 avril Souvarov vint se joindre à l'armée de Mêlas et prendre le commandement des Autrichiens et des Russes. Il devenait impossible à Scherer de tenir dans aucune

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position. Il eût été tourné et investi partout où il se serait arrêté ; il se retira derrière TAdda , de Lecco à Lodi , et remit le commandement de l'armée à Moreau, avant même d'en recevoir Tordre du Directoire, qui s'était décidé à ce choix en apprenant les premiers revers de Tarmée d'Italie.

Quel que fût le mérite militaire deMoreau et la confiance qu'il inspirait aux troupes, il n'avait nul moyen de résistance. Le passage de TAdda fut forcé à Cassano où une bataille décisive fut livrée. L'armée française se retira sur Milan ; la division Serrurier avait été coupée et contrainte à capituler.

L'armée de Souvarov entra à Milan le 29 avril et Moreau se retira sur Tortone afin de conserver ses communications avec Gênes. Il eût voulu garder la ligne du Tessin et attendre dans cette position que l'armée de Naples vînt rejoindre la sienne^ tandis que l'armée d'Helvétie ferait une diversion par le Tyrol italien. Mais Masséna s'était retiré hors du pays des Grisons; Macdonald avait remplacé Ghampionnet et avait quitté Naples , et sa marche vers le théâtre de la guerre était retardée par la nécessité de réprimer de fortes insurrections y qui venaient d'éclater dans les États romains et en Toscane à Ârezzo.

Moreau fut donc obUgé de se placer entre Alexandrie et Valenza, sur la rive droite du P6. Des garnisons avaient été laissées dans le château de Milan et à Turin. L'armée était réduite à vingt mille hommes.

L'armée de Souvarov se voyait, au contraire, de jour en jour renforcée par des divisions autrichiennes ou russes qui étaient encore en route, lorsque la campagne avait commencé; elle pouvait , sans courir de risque, s'étendre en plusieurs directions. Un corps fut détaché

pour s'emparer de Novarre et remonta la rive gauche du Pô jusqu'à Turin. Pavie, où se trouvaient des magasins , des hôpitaux et un parc d'artillerie de Tarmée française, fut occupé ; le château de Milan fut assiégé ; plusieurs divisions furent dirigées sur Parme pour couper la route à Tarmée de Macdonald et à la division Montrichard qui était restée à Modène. Les insurrections se multipliaient de tous côtés, en Toscane et en Piémont. La seule communication assurée à Tarmée française était avec Gènes que couvrait le général Perignon avec quelques bataillons. Si Souvarov avait su reconnaître la position de l'armée de Moreau, elle était perdue sans ressource.

Ainsi cette guerre que le Directoire avait d'abord redoutée et qu'il avait voulu éviter, où ensuite il avait pris l'initiative, était commencée depuis un mois et les deux grandes armées françaises avaient déjà été repoussées : l'une ramenée à la frontière , l'autre perdant l'Italie et se retrouvant au même. point où elle était lorsque le général Bonaparte avait pris le commandement. Deux années de victoires étaient perdues en quelques semaines, moins par la faute des généraux que par les fausses combinaisons et la mauvaise politique du gouvernement.

Cependant c'était au souverain de l'Autriche et non à l'empire germanique et aux puissances allemandes que la guerre avait été déclarée. Le 8 avril le congrès de Rastadt existait encore. Le plénipotentiaire autrichien ayant été rappelé quitta la ville le 13, mais les trois ministres du Directoire ne se retirèrent point. Avaient-ils pour instruction de renouer les négociations? Pouvaient-ils espérer que ce fût possible? Après

avoir alternativement offert et refusé à TAutriche de vastes agrandissements aux dépens des princes de l'empire, le Directoire croyait-il se les donner pour alliés, en se présentant comme leur protecteur contre la cour de Vienne? Était-ce un nouveau symptôme de sa politique d'illusion et d'indécision? Quoi qu'il en soit , les plénipotentiaires ne quittaient point Rastadt.

Le 23 avril , la députation de Tempire déclara qu'elle était suspendue et notifia cette détermination aux plénipotentiaires français, qui de leur côté annoncèrent le 25 que, d'après les instructions qu'ils avaient reçues , ils partiraient dans trois jours.

Le territoire de Rastadt était au pouvoir de l'armée autrichienne; des patrouilles autrichiennes s'étaient avancées jusqu'à la ville, l'avaient même traversée; mais elle n'était pas occupée. Les plénipotentiaires depuis quelques jours concevaient des inquiétudes sur leur retour; le bruit se répandait qu'ils n'étaient pas en sûreté; plusieurs des ministres étrangers leur conseillaient de demander un sauf-conduit à l'archiduc. 11 eût été plus simple encore de s'adresser au général français^ dont les avant-postes étaient trèsproche de Rastadt et qui pouvait facilement leur envoyer un détachement. Au lieu de cela ils écrivirent au général qui commandait à Strasbourg et qui n'avait aucun ordre à donner aux troupes de l'armée du Danube. Leur courrier fut arrêté par des housards autrichiens; ses dépêches furent saisies. L'intervention du ministre de Prusse et de ses collègues du congrès , leurs instances réitérées ne réussirent point à obtenir du colonel Barbaczi qu'il laissât passer leur courrier.

I^s plénipotentiaires français n'en persistèrent pas

moins à fixer leur départ au 28 , comme ils Tavaient annoncé. Mais l'arrestation du ministre de Wurtemberg dont les housards avaient aussi saisi les papiers j augmenta leurs inquiétudes; elles étaient partagées par leurs collègues du congrès. Le bruit courait même dans la ville qu^ les ministres français seraient assas* sinés en route. Tout le corps diplomatique de Rastadt leur conseilla de différer leur départ jusqu'à la réponse que le colonel Barbaczi ferait assurément à la lettre que le baron d'Albini, ministre de Mayence, venait de lui écrire pour demander si les ministres français prêts à partir pouvaient être assurés de ne rencontrer aucun obstacle.

La réponse se fit atttendre ; toute la journée du 28 se passa sans qu'elle fût arrivée. Entre sept et huit heures du soir, un officier de housards pria M. d'Âlbini d'excuser le colonel Barbaczi qui n'avait pas eu le temps de lui répondre, mais qui le chargeait de déclarer que les ministres français pourraient voyager en toute sûreté. En même temps il leur remit une lettre ainsi conçue : — « Ministres , vous concevrez facilement que dans Tenceinte des postes occupés par les troupes impériales, on ne saurait tolérer aucun citoyen français. En conséquence, vous m'excuserez si je me vois obligé de vous signifier de quitter Rastadt dans les vingt-quatre heures. » — Les plénipotentiaires français se décidèrent à partir sur-le-champ. Leurs voitures étaient chargées dès le matin, et d'heure en heure ils avaient attendu l'instant de se mettre en route. Ils étaient avec leurs familles , leurs secrétaires et toute leur suite : c'était un convoi de huit voilures. L'officier qui avait apporté la lettre avait avec lui Cloquante housards; il plaça un poste à chacune des

portes de la ville et donna pour consigne de ne laisser sortir personne appartenant au congrès, hormis la légation française. Le ministre de Danemark, qui avait fixé son départ à ce même jour, ne put obtenir passage. Dans son inquiétude de ce qui pouvait arriver aux ministres de France, il demanda si une escorte leur serait donnée; l'officier répondit qu'il n'avait aucun ordre pour cela ; la même réponse fut donnée au ministre de Bade, en ajoutant que les ministres firançais ne trouveraient nul obstacle sur leur route. Ils attendaient dans leurs voitures à la porte de la ville ce qui serait décidé relativement à leur escorte. L'officier autrichien affirma de nouveau qu'ils arriveraient en toute sûreté jusqu'à la rive du Rhin. Us se décidèrent à partir malgré les conseils de plusieurs membres du corps diplomatique et les instances de leurs femmes.

Il n'y avait pas un quart d'heure que le convoi était sorti de Rastadt, lorsque des housards autrichiens arrêtèrent la voiture de M. J. Debry qui était la première; ils lui demandèrent son nom : aussitôt ils l'arrachèrent de sa voiture et tombèrent sur lui à coups de sabre; il était très- vêtu , et son corps fut ainsi garanti; mais il fut blessé aux mains et à la tète. Les assassins, le voyant étendu par terre et tout sanglant, le crurent mort et s'occupèrent de piller sa voiture, sans maltraiter ni Mme Debry, ni ses filles.

La même scène de crime se passait à la troisième voiture; mais Bonnier, moins heureux que son collègue, fut haché à coups de sabre et resta mort sur la place.

La mort de Roberjot fut accompagnée de circonstances encore plus atroces : il fut frappé et sa tête fut fendue d'un coup de sabre dans les bras de sa femme.

Le secrétaire de légation eut le temps de sortir de sa voiture et de se blottir dans un fossé. Tous les papiers de la mission étaient dans cette voiture; les caisses et les malles furent ouvertes, et les housards emportèrent ce qu'elles contenaient pour le remettre à leur chef.

Dès le soir, et peu de moments après le départ des ministres français , on avait appris dans la ville que leurs voitures étaient arrêtées par des housards et que les cochers et les postillons avaient été sabrés. Les membres du corps diplomatique se rendirent tous près du capitaine pour lui demander des explications. Avant d'arriver à Tauberge où il était logé en dehors de la ville, ils apprirent que deux plénipotentiaires avaient été assassinés; ils ne pouvaient le croire. Ce ne fut pas sans difficulté qu'on les laissa sortir de Rastadt et parvenir jusqu'au commandant. Il répondit qu'à la demande du baron d'Albini , il avait déjà envoyé un officier et deux housards. Le comte de Goertz , qui portait la parole au nom du corps diplomatique, le conjura € au nom de l'humanité , de la paix de l'Europe, de l'honneur de la nation allemande qui serait entaché par un crime sans exemple dans les annales des peuples civiUsés , au nom de l'empereur, au nom de son propre honneur» de faire au plus vite tout ce quil pourrait afin de sauver ceux qui peut-être étaient encore à sauver. »

Le capitaine répondit que c'était un déplorable malentendu; qu'en effet il y avait des patrouilles de nuit aux abords de la ville, qu'un pareil malheur avait pu arriver, et que les ministres de France n'auraient pas dû partir pendant la nuit. On lui rappela qu'il avait refusé une escorte, et que lui-même avait assuré que la légation de France n'avait rien à craindre. — « Vou-

lez-vous donc établir ici une enquête contre moi?» répondit- il.

Pendant cette conversation arrivèrent des fuyards qui racontèrent que les trois plénipotentiaires français venaient d*ètre assassinés par les housards de Szeklers. M. de Harrast^ officier badois, à qui on donna pour guide un maréchal des logis , se rendit sur les lieux. Les voitures étaient entourées d'une cinquantaine de housards, parmi lesquels on ne reconnaissait aucun officier; cette escorte emmenait les voitures et les malheureuses femmes qui avaient assisté au massacre; elles étaient dans rabattement et presque sans connaissance. Les housards ne voulaient pas conduire les voitures dans la ville, disant que c'était leur butin. En effet y ils y avaient pillé des montres et de l'argent. Ce ne fut pas sans efforts que le commandant badois se fit obéir : les voitures furent dirigées vers la ville.

M. de Harrast reconnut les cadavres mutilés de Bonnier et de Roberjot; puis il voulut rechercher J. Debry, dont on ne retrouvait pas le corps; mais il ne put obtenir ni un guide et une escorte.

M. Debry s'était traîné dans un bois voisin; il y resta caché jusqu'à six heures du matin. Le sang qu'il avait perdu et qui coulait encore de ses blessures l'avait affaibli; en retrouvant le grand chemin, il y vit les cadavres dépouillés de ses collègues. Il ne rencontra personne, et en approchant de la ville, il se mêla dans la foule qui sortait par curiosité pour voir le théâtre de cette horrible scène. Ainsi il put entrer sans être remarqué par le poste autrichien placé à l'entrée de Rastadt. Il arriva à sept heures du matin chez le ministre de Prusse où il fut reçu avec la bienveillance la plus empressée Tout le corps diplomatique lui té-

moigna une expansive sympathie et une vive indignation du crime auquel il avait miraculeusement échappé.

Pendant ce temps -là M. de Harrast obtenait une escorte pour aller à la recherche de J. Debry. On lui avait dit que les housards avaient déjà fait des perquisitions pour retrouver un Français blessé, dont la découverte importait infiniment, et qu'ils avaient la consigne de ne pas le ramener dans la ville, mais de le conduire à un poste autrichien ou de le garder soigneusement, en informant leur chef de son arrestation. Un moment après il fut informé que leur troisième victime avait réussi à se sauver. '

Maintenant le corps diplomatique s'adressa au capitaine commandant pour lui déclarer que Tintention de tous les membres du congrès était que M. Debry, sa femme, la malheureuse madame Roberjot, et toutes les autres personnes de la légation française qui avaient été épargnées, fussent, sous une escorte militaire badoise et accompagnés de plusieurs ministres plénipotentiaires, ramenés sur le territoire français. On lui demanda de répondre sur son honneur et sur sa vie que ce cortège voyagerait en sûreté , escorté aussi par des soldats autrichiens.

II fut nécessairement question du crime de la nuit. ~- « C'est un malheur, disait le capitaine, mais à qui la faute? On ne l'avait point commandé. » — On lui fil remarquer que cette parole pouvait donner lieu à de graves soupçons, et il répondit : — « A nous aussi on nous a tué des généraux, n — Comme s'il y avait eu la moindre similitude entre un horrible assassinat et la mort sur le champ de bataille. »

On avait écrit au colonel Barbaczi , en lui déclam. 25

rant qu'il n'y avait pas un membre du corps diplomatique qui pût se croire en sûreté lorsqu'il quitterait Rastadt. M. de Jordan, secrétaire de la légation prussienne, avait été chargé de porter la lettre et de parler à M. Barbaczi. Il lui fut impossible d'être admis auprès du colonel ; il attendit même longtemps une réponse écrite. Loin d'imiter la brutalité sauvage de ses subalternes , le colonel témoignait la douleur et l'indignation qu'il éprouvait en apprenant cet attentat « commis, disait-il, par des soldats pillards, dont il était empressé de tirer une vengeance éclatante. Je vais faire arrêter les scélérats que j'ai le malheur d'avoir eus sous mes ordres. » — Il annonçait qu'une escorte sûre serait donnée aux membres de la légation française qui avaient heureusement pu se sauver. Il ajoutait que les assassins qui, aveuglés par l'avidité du pillage, avaient commis cette horreur n'en auraient jamais eu l'idée, si les ministres français étaient partis de jour.

Les membres du congrès avaient l'intention d'accompagner M. Debry jusqu'à la frontière; mais le commandant leur signifla qu'aucun des ministres allemands ne pourrait sortir de la ville par les routes qui conduisaient du côté du Rhin.

Le convoi partit, sans être rassuré par les protestations du commandant de l'escorte. — « Nous allons à la mort, disaient tout bas les Français; nous serons assassinés. » — C'était une pitié de les voir ainsi pâles et encore abattus des scènes de la nuit. M. Debry ne voulut pas être dans la même voiture que sa femme qui était près d'accoucher; il se sépara d'elle et de ses deux filles, comme s'il n'avait jamais dû les revoir; comment n'auraient-elles pas éprouvé les plus cruelles inquiétudes en voyant l'escorte composée des meurtriers

qui avaient voulu le massacrer quelques heures auparavant? Malgré la consigne , M. de Jordan obtint la permission d'accompagner le convoi.

Le voyage fut accompli sans aucun incident fâcheux. Après cinq quarts d'heure de route, toute appréhension devait cesser; en passant le Rhin, on se trouvait àSeltz sur terre de France. M. Debry arriva le jour même à Strasbourg. Il était encore trop souffrant pour se mettre en route pour Paris. Il rendit compte au Directoire et au ministre des relations extérieures de cet épouvantable événement.

Les détails en sont d'autant plus dignes d'intérêt que ce crime, après plus d'un demi-siècle et malgré tant de publications, présente encore une sorte de problème historique. Évidemment il avait été prémédité ; ce n'est pas seulement la voix publique et les passions politiques qui se sont accordées à y voir non pas l'acte de barbarie de quelques soldats indisciplinés, mais l'accomplissement d'une volonté dont ils avaient été l'instrument. Les hommes mêlés aux affaires politiques et spécialement tous les membres du congrès de Rastadt, témoins de cet assassinat qu'ils avaient pour ainsi dire prévu, et qu'ils avaient voulu prévenir, demeurèrent persuadés qu'il était préparé et commandé. Ils ne cachèrent pas leur indignation et donnèrent une éclatante pubhcité à leurs soupçons.

Le récit de cet événement écrit par le ministre de Prusse et signé de tous ses collègues laisse voir la conviction que le commandant autrichien était l'auteur ou du moins le promoteur du crime. Il se crut obligé de publier une justification qui augmenta encore la vraisemblance des soupçons dont il cherchait à se laver. Il prétendait que les assassins des ministres français

n*étaieQt point des housards autrichiens, mais des hommes qui s'étaient déguisés sous leur uniforme.

Le colonel Barbaczi , malgré l'assurance qu'il avait donnée aux membres du congrès , ne fit arrêter aucun officier, ni aucun soldat, et n*ordonna nulle en* quête.

L'archiduc Charles écrivit trois jours après au général Masséna : « J'ignore encore les circonstances de cel événement. En attendant j'ai fait arrêter le commandant de l'avant-poste , et j'ai nommé une conunission pour faire les perquisitions les plus exactes et les plus sévères. Je m empresse de vous faire la promesse qu'autant que mes postes avancés se seraient le moins du monde rendus coupables , j'en donnerai une satisfaction éclatante. Je ne puis assez vous exprimer combien je regrette qu'un tel désordre ait eu lieu dans la ligne de mes avant-postes. Je vous ferai connaître le résultat des recherches que j'ai ordonnées. »

La pensée que l'archiduc Charles, dont le noble caractère et la loyauté étaient aussi connus que sa valeur et ses talents militaires pouvait être soupçonné , ne se présenta à personne en Europe , ni en France hormis à quelques révolutionnaires exaltés.

Toutefois , malgré la promesse du colonel Barbaczi , malgré la volonté sincère de l'archiduc, il n'y eut point d'enquête; nulle poursuite ne fut commencée pour connaître et punir les auteurs du crime ; le cabinet de Vienne ne donna point d'explication.

On supposa donc que l'officier subalterne dont les soldats avaient assassiné les ministres français , ayant reçu des instructions ou un ordre, émanés d'une autorité plus élevée que l'archiduc, s'était trouvé garanti contre toute recherche et à l'abri de toute punition.

D'où était parti cet ordre? diverses conjectures furent proposées.

Les conseillers de l'empereur étaient divisés ; les uns voulaient la guerre et la croyaient indispensable; les autres , malgré tant de préparatifs j malgré tant de motifs pour croire que la paix avec le Directoire était impossible, malgré l'influence de l'Angleterre et l'alliance avec la Russie dont les armées étaient déjà en marche , n'avaient pas cessé de croire qu'une rupture devait être évitée et qu'on pouvait même profiter des circonstances pour obtenir les agrandissements dont le générai Bonaparte et le comte de Cobenzei s'étaient entretenus à Passeriano. Ainsi jusqu'au dernier moment les partisans de la guerre avaient pu craindre qu'elle ne commençât point. Dans cette appréhension avaient-ils pensé à la rendre inévitable en faisant à la France une impardonnable offense, en suscitant un désir et un besoin de vengeance dans l'o* pinion nationale et républicaine?

Cette hypothèse répétée dans plusieurs mémoires contemporains n'a aucune vraisemblance. La guerre était commencée depuis quelques semaines. Il y avait déjà eu plusieurs batailles. Le gouvernement autrichien et le gouvernement français étaient, l'un autant que lautre, engagés dans la lutte tant désirée par le parti ennemi de la paix. La seule autorité, qui ait été alléguée par M. Gohier , dont les mémoires ont donné cette explication du crime, est le professeur Koch , dont on ne produit aucun témoignage écrit et qui n'était point placé de manière à savoir un tel secret. Une circonstance ajoutée au prétendu récit de M. Koch prouve combien peu il mérite de confiance. La reine de Naples avait, dit-on, donné cet ordre au colonel Barbaczi au

nom de Tempereur. Or, la reine de Naples était en ce moment à Palerme où elle s'était réfugiée après la conquête de Naples par les Français ^ et elle n'avait pas depuis longtemps fait de voyage à Vienne.

La conjecture, qui vint à l'esprit de presque tous les ministres allemands du congrès, présente beaucoup plus de probabilité. Pendant la longue durée des négociations, ils avaient été constamment inquiets des secrètes intelligences qui, depuis le traité de Campo-Formio, s'étaient établies entre le gouvernement français et le cabinet de Vienne. Le sort de l'empire germanique dépendait en effet de l'accord qui aurait pu s'établir entre les deux grandes puissances. Si rien n'avait été conclu à Rastadty c'est qu'elles n'avaient pu s'entendre et que la France s'était refusée à réaliser les espérances qu'elle avait données à l'Autriche. Le Directoire, bien qu'il eût pris l'initiative de la guerre^ ne l'avait point souhaitée; peut-être avait-il compté que si elle commençait par quelques victoires de l'armée française, la négociation secrète pourrait se renouer, et que le cabinet de Vienne se montrerait moins exigeant. Était-ce dans cette prévoyance que les plénipotentiaires français n'avaient pas quitté Rastadt? Lorsqu'ils reçurent du Directoire Tordre d'en partir, le commandant autrichien leur enjoignit de se mettre en route dans* les vingt-quatre heures , et les circonstances de l'assassinat témoignèrent avec évidence que tout était disposé pour un acte de violence.

li L'Autriche avait seule, disait le rapport d'un agent prussien , un intérêt puissant à commettre cette horrible action ; elle avait à cacher des pienées secrètes ; elle voulait faire taire les négociateurs français et s'emparer de leurs papiers. »

N'avoir ordonné aucune recherche; avoir désavoué tacitement le colonel Barbaczi et Tarchiduc Charles qui avaient promis la poursuite et la punition des coupables, n'était-ce pas, ajoutait le correspondant de Berlin^ confesser la responsabilité du crime? Quel autre motif pouvait empêcher le gouvernement autrichien de repousser la terrible accusation que toute l'Europe portait contre lui? Elle n'atteignait point l'empereur François y le plus honnête homme qui fût alors assis sur un trône, ni le loyal archiduc Charles; mais on supposait que M. de Thugut, qui avait professé et trahi , toutes les opinions, obéi à toutes les circonstances , procédé toujours par des intrigues clandestines , employé sans cesse des agents empruntés même à la police révolutionnaire , était capable d'avoir pris cet affreux moyen pour détruire les preuves des propositions qu'il avait faites, ou des conditions qu'il avait acceptées : seulement on peut croire que l'ordre était non pas d'assassiner les plénipotentiaires, mais de saisir les papiers, et que le colonel ni même le capitaine, n'ayant voulu ni assister à ce guet-apens, ni le conunander officiellement, avaient permis cette exécution à des soldats sans chefs , qui peut-être avaient été préalablement enivrés et excités par quelque agent subalterne. Un rapport, déposé aux archives des affaires étrangères à Munich, semble autoriser cette supposition.

En France , l'opinion .presque universelle attribua au Directoire l'assassinat de Bonnier et de Roberjot. Le motif aurait été le même que pour M. de Thugut , le désir de faire disparaître la trace des négociations secrètes, continuées même après la déclaration de guerre. On cherchait surtout une preuve dans Fheu-

reuse chance de M. Debry, qui avait été à peine blessé et que les housards avaient laissé échapper; on disait, ce qui était vrai, que ses deux collègues et surtout Roberjot s'étaient toujours montrés conciliants et disposés aux transactions, tandis que M. Debry était le représentant de la politique révolutionnaire. Cette explication était tellement dénuée de vraisemblance, qu'elle étonnait même les étrangers, et ne prouvait rien autre chose que la haine et le mépris qui se portaient sur le Directoire.

Le grand éclat qu'il donna à cette criminelle violation de l'humanité , du droit des gens et de la dignité nationale contribua encore à répandre ces calomnieux soupçons. Dans les habitudes révolutionnaires, tout prenait un caractère tellement déclamatoire et théâtral, que les sentiments les plus justes et les plus vrais semblaient un moyen d'exploitation employé par la politique et l'esprit de parti.

Un message du 5 mai instruisit les conseils législatifs de l'assassinat des plénipotentiaires; après avoir rendu un compte sommaire des circonstances, le Directoire accusait hautement le gouvernement autrichien d'avoir « conçu , dirigé et accompli le crime ; » il alléguait, au soutien de cette inculpation, l'opinion presque unanime du corps diplomatique et des habitants de Rastadt.

« Les mânes de nos plénipotentiaires, l'indignation des armées, la voix menaçante des Français, la voix unanime des peuples, celle de vos alliés, de vos ennemis eux-mêmes, le cri de toutes les nations qui veulent ou qui voudront la paix, l'intérêt des gouvernements quels qu'ils soient, tout appelle, tout commande la vengeance. Le Directoire déploiera, pour la rendre

prompte et terrible , tous les moyens que vous mettez en sa puissance. Il ne peut vous dissimuler que les circonstances exigent toute Ténergie comme toute la sagesse du patriotisme républicain, la répression sévère des brigandages de toute nature , l'harmonie des pouvoirs constitués^ la concorde entre les citoyens et surtout la restauration du crédit public par l'équilibre des recettes et des dépenses. »

Le Directoire, en rappelant toutes les conditions nécessaires pour que le gouvernement fût fort et égal à la grandeur des circonstances, avouait que ces conditions lui manquaient. Aussi faisait-il un appel aux souvenirs des temps les plus désastreux de l'époque la plus anarchique de la Révolution; son espérance ou plutôt sa prétention était de trouver encore des forces dans le désordre de la nation et dans la tyrannie du gouvernement.

ce Lorsque, par un élan sublime , le peuple français se leva tout entier contre les eiinemis de la République, alors à peine proclamée, TÂutriche n'avait pas encore parcouru la carrière de sa perfidie et de ses crimes; elle n'avait pas violé les plus sacrés engagements et les plus saintes lois de la nature; elle n'avait point massacré les négociateurs de la paix. Qu'il sera donc formidable aujourd'hui le nouvel élan de la nation ! qu'ils seront généreux ses efforts et ses sacrifices lorsqu'il s'agit de venger à la fois la liberté française et la morale de tous les peuples civilisés ! »

La lecture de ce message fit une vive et profonde impression. Le cri « Vengeance! vengeance! » s'éleva de toutes parts. Des propositions furent faites , enchérissant les unes sur les autres : « — Qu'un crêpe noir voile les drapeaux des armées ! — Qu'une pompe fu-

nèbre soit célébrée dans toutes les communes ! — Que les enfants de Bonnier et de Roberjot soient adoptés par la République !

(c La République française a été surnonmiée la grande nation ; elle est maintenant avec ses alliés la seule nation. Les droits de tous les autres peuples sont suspendus et ils ne prendront place parmi les corps politiques que par leur association formelle à la vengeance du plus grand crime que Thistoire ait transmis à la mémoire des hommes ! » — Ainsi s'exprimait Bailleul.

La séance fut levée en criant : — « Vengeance contre Tinfâme maison d'Autriche! Vive la République ! »

Le conseil des Cinq-Cents fut pendant quelques jours entretenu de discours plus ou moins emphatiques sur le crime de Rastadt, et le 11 mai^ une loi régla les manifestations officielles qui devaient témoigner de la douleur et de Tindignalion du peuple français.

— a Le Corps législatif dénonce aux gouvernements et aux hommes justes de tous les pays le massacre des plénipotentiaires français commandé par le cabinet de Vienne, et s'en remet au courage des Français pour le venger. — Une fête funèbre sera célébrée dans les deux Conseils, dans tous les cantons et dans les armées de la République. — Les gouvernements coupables de cet assassinat y seront voués à la vengeance des peuples et à Texécration de la postérité. — Il sera placé dans le lieu le plus apparent de la salle des séances des administrations, des tribunaux et des écoles, une inscription en gros caractères, portant ces mots : — « Le 9 floréal an vu , le gouvernement autrichien a a fait assassiner par ses troupes les ministres de la « République, Bonnier, Roberjot et J. Debry, chargés

€ de négocier la paix. » — Il sera donné à chaque armée de terre et de mer un oriflamme aux trois couleurs portant cette inscription. — Il sera frappé une médaille ponr perpétuer la mémoire de l'assassinat commis par Tordre du gouvernement autrichien. — Une indemnité sera accordée à J. Debry et aux veuves de ses collègues pour le pillage de leurs effets , et une pension sera donnée à la veuve du citoyen Roberjot et aux enfants du citoyen Bonnier. »

Les efforts du Directoire et les discours de représentants ne pouvaient avoir aucun effet sur un public tellement prévenu contre le gouvernement, que c'était à lui qu'on imputait le crime. Quant au parti révolutionnaire, qui dominait sans nulle contradiction au conseil des Cinq-Cents, il n'était pas nécessaire de l'exalter. A aucune époque, depuis le temps où les Jacobins, les Cordeliers et la Commune entraînaient la Convention vers le régime de la Terreur, la France n'avait été menacée d'être livrée à une faction aussi insensée.

Non-seulement elle exerçait une influence funeste sur le Directoire, qui était obligé de la servir et ne pouvait pas la gouverner, mais elle était devenue menaçante pour les Directeurs. Ils avaient à craindre d'être dépossédés du pouvoir, et cette fois ils ne pouvaient espérer de se maintenir par un nouveau coup d'État. Ils avaient livré les élections à l'esprit de parti, aux influences des clubs, aux ambitions 'des révolutionnaires. Ils avaient exaspéré l'opinion jacobine et le Corps législatif était devenu honteux de sa servilité.

Ainsi , quoique le Directoire eût , et souvent malgré lui, suivi en tout les volontés du parti révolutionnaire.

qu'il eût aggravé la persécution des émigrés et des prêtres, étouffé la liberté de la presse, repoussé des emplois et de la vie politique tous ceux qui étaient soupçonnés de modérantisrae, et tenu dans une sorte d'ilotisme laristocratie des propriétaires; quoiqu'il eût précipité la France dans une guerre où une coalition, plus puissante que la première, enlevait en quelques semaines les conquêtes glorieuses des armées de la République et menaçait ses frontières ; quoiqu'il eut cédé à un aveugle désir de propagande révolutionnaire; quoiqu'il se fût toujours montré fidèle à son origine, il n'avait point augmenté son autorité ni affermi sa situation.

Depuis les élections de 1798, où n'avaient été admis que les élus approuvés par le Directoire , la plupart des représentants qui s'étaient jusqu'alors montrés raisonnables dans leurs opinions révolutionnaires, qui avaient été presque des mpdérés ou du moins des hommes politiques, s'associèrent à la haine des opposants jacobins ou s'inspirèrent de doctrines libérales abstraites et impraticables. Les amis et les serviteurs du Directoire disaient que ces désertions avaient pour motifs des refus d'emplois et des sollicitations repoussées; il en pouvait être quelque chose, mais ce qui était plus certain, c'est que le 18 fructidor, en faisant disparaître toute opposition à l'esprit révolutionnaire , avait déchaîné un torrent qui suivait son cours.

Ce n*était point dans les discussions du Corps législatif que s'était manifestée cette opposition toujours croissante de l'opinion révolutionnaire contre le gouvernement directorial. Aucune attaque officielle n'était dirigée contre lui ; les lois qu'il demandait ne lui étaient

point refusées; les plus ardents révolutiounaires ne pouvaient pas désirer que le style de ses messages fût plus conforme à leurs opinions; il s'accordait avec eux dans une même haine , dans un même zèle à prendre des mesures de persécution et d'inhumanité contre les suspects de royalisme et les « machinateurs de contrerévolution. » Ainsi, le Directoire était autorisé à faire des visites domiciliaires à Te^et d'arrêter les agents de l'Angleterre y les émigrés et les prêtres rentrés, les égorgeurs, les brigands et les chefs de chouans. — > Le pouvoir de suspendre à sa volonté, par mesure administrative^ les journaux, lui avait été accordé pour un an au 18 fructidor, et cette loi était prorogée.

L'embarras des finances allait croissant; pour payer les rentiers et les pensionnaires de l'État, on était réduit à leur donner des bons sur les contributions non encore perçues ; il leur fallait négocier ces bons pour les faire passer aux mains des contribuables/

Des lois furent rendues pour ordonner l'observance du décadi et prononcer des peines contre quiconque travaillerait ou vendrait pendant ce jour consacré par la religion républicaine^ ou fermerait sa boutique le dimanche. Les cérémonies des fêtes décadaires furent aussi réglées et prescrites. — Les anniversaires de toutes les journées de révolution étaient régulièrement solennisés et surtout le 21 janvier. Les présidents du Directoire et des Conseils prononçaient des discours. Chenier ou Lebrun célébraient la mort des tyrans et la proscription des royalistes dans des dithyrambes que le Conservatoire chantait à grand orchestre. Mais ils ne parvenaient pas à réveiller le sentiment républicain, ni à triompher du dégoût univei^sel qu'inspiraient

chaque jour davantage ce gouvernement , et surtout la prétendue représentation nationale, qui, cessant d'être servile, devenait plus déraisonnable et plus révolutionnaire encore que le Directoire.

Parmi les séances de la session qui suivit les élections de 1798 et précéda les élections de 1799, une seule fut à remarquer par la liberté inaccoutumée de la tribune du conseil des Cinq-Cents.

Un des représentants qui s'étaient montrés les plus zélés à proscrire leurs collègues au <8 fructidor, M. Poullain-Grandpré avait proposé, pendant la discussion du projet sur l'expulsion des nobles, un projet où il assimilait aux émigrés les déportés qui se seraient dérobés à la peine prononcée contre eux, et ne se seraient pas rendus au lieu désigné pour leur exil; en conséquence » leurs biens devaient être confisqués. Ce projet n'avait pas eu de suite et n'avait pas même été discuté. La première ferveur de persécution était calmée; le bannissement en masse des nobles avait été repoussé. Une année entière s'écoula sans qu'il fût question du projet de M. Poullain-Grandpré.

Mais lorsqu'on apprit que Pichegru, Barthélémy et si!x autres déportés avaient trouvé moyen de quitter le sol meurtrier de Sinamary et qu'ils venaient d'arriver à Londres, les haines se réveillèrent et cette évasion parut une aggravation de leurs forfaits. Le Directoire les fit inscrire sur la liste des émigrés, et Poullain- Grandpré remit en lumière sa proposition : elle s'appliquait à tous les proscrits de fructidor qui s'étaient dérobés à la déportation et se refusaient à aller mourir à la Guyane. Dépouiller eux et leur famille de leurs biens parut aux révolutionnaires une justice et une précaution.

Un tel projet ne devait rencontrer nulle contradiction. On criait : i< Aux voix ! » Quelques réclamations se faisaient entendre pour l'ajournement, lorsqu'un député peu connu , M. Ronchon de TArdèche se leva et demanda la question préalable. Un mouvement de surprise se manifesta dans toute TAssemblée. La parole fut accordée à Ronchon pour motiver son opi* nion.

— « Un mois après le 18 fructidor, ce projet, dit-il, fut écarté comme inutile , injuste , contraire à la Constitution , comme révolutionnaire. » — Les murmures Tinterrompirent ; il avait dû s'y attendre; avec plus de courage que de talent, il continua son discours. — « Le projet viole dans trois de ses dispositions, la justice et les lois. Il prononce la contrainte, la confiscation et la permanence de la peine. Un contumace est tenu non pas à subir la peine prononcée contre lui, mais à seprésenter pour être jugé ; ici la peine n'a pas même été prononcée par un jugement, et c'est encore sans jugement que l'auteur du projet veut aggraver cette peine en y ajoutant la confiscation. La loi de déportation prononçait seulement le séquestre : c'était une mesure de circonstance, une mesure provisoire. Souvenez-vous que Condorcet avait écrit dans sa constitution que « toute peine prononcée par mesure de salut public ne s'étendrait jamais au delà de six mois. » — Un coup d'État ne doit pas. prononcer une peine perpétuelle. La nécessité du moment n'autorise pas à violer à jamais les lois. Nul tyran, pas même Néron, n'a imaginé de punir un homme parce qu'il n'était pas venu demander à subir son supplice ; c'est bien assez de le lui infliger lorsqu'on parvient à le saisir. »

Les murmures interrompaient à chaque instant l'o-

rateur. — ^ « Je savais bien, qu'en plaidant à cette tribune la cause de la justice , de la raison , de lliuinanitéy je serais traité de royaliste. Si la liberté de la parole n'est pas garantie à chacun de nous, c^en est fait de la représentation nationale... Vous avez proscrit un grand nombre de vos collègues , non comme coupables puisqu'ils n'ont pas été jugés , mais comme dangereux, m

Ronchon continua longtemps sans nul ménagement, se complaisant, pour aiosi dire, à irriter toute cette majorité révolutionnaire. Il termina en demandant que comme les circonstances qui avaient déterminé le coup d'État du 18 fructidor n'étaient plus les mêmes, on fît cesser la déportation et ses eCTets.

M. (jenissieux se chargea de répondre et répéta avec colère tous les motifs qui avaient été allégués pour justifier le 18 fructidor : la conspiration royaliste, les intelUgences avec l'étranger, l'impossibilité de livrer au cours de la justice légale les hommes qu'on avait proscrits. Il ajouta, comme une preuve nouvelle, que Pichegru et les compagnons de son évasion avaient cherché un asile en Angleterre; il traita Ronchon de séditieux et l'accusa d'avoir prêché l'insurrection; ce qui fut appuyé par les cris ; — « Ronchon à l'Abbaye. » — Il demandait la parole pour répondre ; le président la lui refusait ; la séance devint tumultueuse : c'était une lutte d'un contre tous; on lui criait des injures ; il en répondait. Le projet fut adopté; et Ronchon ne reparut plus aux séances. Cet acte de courage fut peu remarqué. L'opinion publique, encore qu'elle eût en aversion et en dédain le parti qu'il avait bravé, était trop affaissée et découragée pour lui savoir gré de son inutile témérité. Il n'avait pas une position considérable et n'était pas

un orateur distingué; il resta obscur comme aupa* rayant.

Le projet fut sanctionné par le conseil des Anciens qui, sans céder à Tenlraînement révolutionnaire ^ con* tinuait à se conformer aux intentions du Directoire.

Le lieu de déportation déterminé par le Gouvernement ne fut plus Cayenne; ce n*était pas un retour à Thumanité qui inspirait cet adoucissement, mais on craignait que les bâtiments chargés des déportés fussent pris par la croisière anglaise. D'ailleurs, en maintenant pour lieu d'exil le sol dévorant de Sinamary, on ne pouvait espérer la soumission d'aucun proscrit. L'île d'Oléron fut assignée pour séjour aux contumaces de fructidor. Presque tous ceux qui vivaient cachés en France sans être activement recherchés , voulant ne pas encourir la confiscation qui aurait dépouillé leur famille, s'y rendirent; ils n'y furent point maltraités , ni détenus en prison. Comme toute la France, ils attendaient de meilleurs jours ; la situation précaire et déjà chancelante du Directoire pouvait leur en don ner l'espérance. .

Si les actes des conseils législatifs, si le langage de leurs orateurs ne semblaient pas encore menaçants pour le gouvernement directorial, c'est parce qu'ils n'avaient point Tappui de l'opinion publique. La majorité des Cinq-Cents ne représentait pas encore la faction républicaine et révolutionnaire, qui s'était exaltée bien plus que ses mandataires. L'esprit de mécontentement avait fait de jour en jour des progrès dans toutes les classes, dans toutes les opinions.

Le moment des élections approchait; le parti anarchiste s'y préparait. La plupart des clubs avaient été fermés ; mais les réunions clandestines, et les corres- III. 26

pondances pouvaient donner de Tensemble à la conduite de ces nouveaux Jacobins ; les hommes actifs de ce parti n'étaient pas seulement des gens de la Terreur compromis par leurs crimes passés; mais ils étaient envieux, ambitieux , antipathiques à toute supériorité, méfiants même de Tautorité qu'ils avaient instituée, jaloux des hommes qu'ils avaient eux-mêmes élevés.

Ce gouvernement, dont ils étaient mécontents, avait sans doute mis la France dans une situation triste et dangereuse; sa politique extérieure était insensée; son administration désordonnée et calamiteuse ; mais ses fautes étaient imputables à la conformité ou à la complaisance qu'il avait eues pour le parti révolutionnaire. Le Directoire voyait le danger et n'avait aucun moyen de le conjurer; il comprenait la nécessité de rompre avec les anarchistes. Il fermait des cercles constitutionnels, lorsqu'on y prononçait des discours trop scandaleux; il faisait arrêter l'auteur présumé d'un pamphlet où se trouvait 1 éloge de Robespierre; il donnait ordre d'arrêter Barère qui était toujours sous le poids d'un décret de déportation; il annonçait que les complices de Babeuf condamnés à cette peine par la haute cour de Vendôme allaient enfin la subir. Le journal ofiiciel insérait des articles où il reprochait « à la faction rebelle qui voulait ôter au gouvernement sa popularité, ses cris tumultueux, et sa délirante démagogie qui se mêlaient aux cris de guerre. »

Beaucoup de fonctionnaires furent destitués conmie dévoués aux cabales des anarchistes. Dans un moment où il était si important de commencer la guerre avec des forces considérables, on retarda le départ

des troupes de Tintépieur, imaginant que leur présence empêcherait Tinfluence des opposants sur les élections.

Mais la pensée ne pouvait venir au Directoire de retourner sur ses pas, de se réconcilier avec cette opinion modérée, la véritable opinion du pays qui ne demandait rien autre chose que le repos, Tordre et la justice. Il était impossible de regagner sa confiance et de lui rendre le courage et le mouvement. Elle était découragée ^ exténuée par les maux que, depuis sept ans, lui avait causés la lutte des révolutionnaires de toutes nuances qui se disputaient le pouvoir sans nul soin des intérêts de la patrie. Ils avaient désintéressé les esprits de la chose publique ; on ne savait d où pouvait venir le salut de la France. Cette rivalité, cette dissidence d opinion, cet aveuglement , cette insuffisance des gouvernants proclamée par ceux qui voulaient les renverser et leur succéder ne réveillait pas l'indifférence de la nation; elle laissait ceux qu'elle détestait détruire ceux qu'elle méprisait.

n était impossible de recourir pour les élections à Texpédient des scissions employé Tannée précédente. Les plus dociles amis des directeurs ne s'étaient décidés alors qu'à grand'peine à une telle violation des libertés électorales. Tous les républicains sincères y avaient vu un attentat à la souveraineté du peuple et s'étaient promis de ne plus en être complices. Le Corps législatif, déjà placé sous le joug du pouvoir exécutif par le 18 fructidor, se voyait humilié et comprenait le mépris où il était tombé. C'était la conséquence naturelle et prévue de la loi du 22 flo-

réal j qui avait arbitrairement choisi entre les élus de la majorité et les élus des scissions.

n avait fallu faire le même travail sur toutes les élections de la République : ainsi les opérations d'un grand nombre d'assemblées primaires avaient été successivement déférées au conseil des Cinq-Cents , qui, selon les indications du Directoire, ou plus souvent encore au gré des représentants de chaque département, avait confirmé la nomination des juges de paix ou des administrateurs locaux, tantôt lorsqu'elle était l'œuvre de rassemblée primaire, tantôt Toeuvre de la scission. Mais tout en suivant cette jurisprudence, les réclamations contre la loi de floréal et les engagements pris de ne pas agir de la même sorte pour les prochaines élections se renouvelaient sans cesse.

Aussi les serviteurs du Directoire répétaient-ils plus que jamais combien grande avait été la faute de ne point profiter du 18 fructidor pour modifier la Constitution, en changeant le mode de renouvellement du Corps législatif. Ils gémissaient du système électoral qui mettait chaque année en péril l'union si nécessaire des grands pouvoirs de l'État. A aucune époque le^ préventions contre la liberté des élections n'ont été plus fortes. Le bruit se répandit même qu'il était réellement question de suspendre pour cinq ans les élections; le Directoire dut faire insérer un démenti formel dans le journal officiel.

Les élections commencèrent le 23 avril. Déjà le choix des électeurs de Paris avait fait prévoir qu'un esprit de modération présiderait à la nomination des représentants. Les hommes distingués, qui appartenaient à cette opinion et dont le nom était connu dans la France entière, avaient été déportés, proscrits, pri-

vés des droits de citoyen; ils ne pouvaient se trouver sur cette liste; mais les électeurs de Paris choisirent des représentants honorables, dont la modération ne consistait pas seulement à être dévoués au gouvernement quelconque qui laisserait espérer le maintien de Tordre public. Les départements voisins de Paris ne furent pas non plus favorables au parti révolutionnaire. Dans le midi les élections furent tumultueuses : il y eut des scissions; en totalité la grande majorité des choix émana de la cabale jacobine et fut envoyée au Corps législatif pour s'y montrer indépendante du Directoire.

Lorsque les procès-verbaux des élections arrivèrent au conseil des Cinq-Cents, ils furent renvoyés à Texamen de vingt commissions de cinq membres chacune; mais elles furent tirées au sort et non plus nommées par le président. Il y eut peu de discussions sur les représentants élus par les assemblées électorales où il n'y avait pas eu de scission; mais dès le premier rapport qui rendit compte d'une double élection , il fut statué, en principe général, que les choix émanés de l'assemblée mère, c'est-à-dire de la majorité, seraient confirmés comme étant seuls réguliers. — i< Mes collègues, disait un orateur,, ne laissez pas cette espérance aux ennemis de la République; hâtez-vous de consoler ses amis et ses adorateurs que le système des scissions avait blessés au cœur; prononcez-vous fortement en faveur des choix libres faits par les majorités; frappez les minorités partout où elles se trouveront; c'est le seul moyen de ne point trancher la racine de Tarbre constitutionnel. »

Ainsi toutes les élections faites par les minorités scissionnaires furent annulées. C'était la troisième fois

depuis la constitution de 1795 que le peuple était appelé à exercer le seul droit de souveraineté que lui avait attribué la constitution de 1795. — ^^En 1797, le pouvoir exécutif avait déporté ou destitué les élus qui ne votaient pas à son gré; — en 1798, les élus qu'il soupçonnait d'un esprit d'opposition n'avaient pas été admis; — en 1 799, les élections faites sous Tinfluence d'un parti hostile étaient confirmées. La Constitution était respectée , mais par une conséquence nécessaire, le gouvernement allait changer de main.

Pendant la vérification des pouvoirs était arrivée la nouvelle de l'assassinat de Rastadt. Ainsi qu'il en devait être, les sentiments de patriotisme et de belliqueuse vengeance furent vivement excités. Le Corps législatif rivalisa avec le Directoire en manifestations éclatantes de douleur et d'indignation; mais il n'en résulta point une plus grande harmonie entre les deux pouvoirs. Cette insulte faite à la nation française, concourant avec les mauvais succès de la guerre qui venait de commencer, donnait aux républicains passionnés des motifs d'accusation contre un gouvernement sans dignité, sans véritable énergie, incapable d'assurer la victoire dans la guerre , l'ordre intérieur pendant la paix.

D'après une loi rendue l'année précédente, l'élection annuelle du Directeur, qui remplaçait celui dont les fonctions devaient cesser, précédait l'installatiou du nouveau tiers; mais ce n'était plus une garantie de l'influence que le Directoire pouvait avoir sur le choix d'un nouveau membre; déjà il avait perdu tout son jascendant sur le conseil des Cinq-Cents. Une forte cabale s'était formée et combinait déjà un changement

total du pouvoir exécutif. Dans l'état de torpeur et dMndifférence des esprits, le danger n'était plus dans un mouvement d'opinion, mais dans l'activité de Tintrigue.

Le tirage au sort ne portait plus que sur trois directeurs , puisque Merlin et Treilhard avaient été élus depuis la formation primitive et devaient siéger pendant cinq ans. Le sort tomba sur Rewbell; c'était un échec pour le parti des révolutionnaires politiques. S'il n'avait point les qualités d'un homme de gouvernement, s'il se conduisait dans toutes les affaires inté* rieures et extérieures d'après des idées fausses ou des opinions passionnées , il était du moins le chef ou plutôt le meneur de la faction conventionnelle , le gardien des traditions du comité de salut public; il avait dans le caractère une obstination souvent utile pour parvenir à son but ; il aimait et protégeait quiconque montrait du zèle et du dévouement à la cause révolutionnaire. Lui-même en était le sincère et invariable défenseur, tandis que Barras n'était pas un homme sûr, que Réveillère n'avait nulle capacité; il était connu du public seulement par le ridicule de sa théophilanthropie et de ses phrases

La cabale formée contre le Directoire avait déjà fait son choix pour remplacer Rewbell. Afin de parvenir à un changement dans la composition du pouvoir exécutif et dans la conduite des affaires , deux factions différentes étaient en ce moment réunies. Les hommes qui voulaient établir un gouvernement fort, décidé et au besoin despotique, el les Jacobins qui ne connaissaient et ne souhaitaient aucun autre moyen de succès que le déchaînement des passions démocratiques. Ces deux oppositions s'accordèrent pour faire entrer Siéyès

au Directoire. Pour les Jacobins, il était un des principaux auteurs du 1 8 fructidor et il avait voulu expulser tous les nobles; pour les révolutionnaires plus réfléchis et plus capables de calcul, Siéyès était Thomme aux grands projets, le politique savant dont Tesprit, sinon le caractère, allait hardiment aux dernières conséquences de la Révolution ; qui, en outre, avait montré beaucoup de discernement et de prudence dans sou ambassade de Berlin, s'y était fait, disait-on, une position considérable et peut-être parviendrait à convertir en une alliance la neutralité prussienne : ce qui changerait les conditions de la guerre et le système politique de TEurope. C'était une illusion , mais elle était fort répandue dans le Corps législatif et même dans le public.

Le choix des dix candidats que devait présenter le conseil des Cinq-Cents manifesta quelle était déjà la majorité et combien, même avant l'arrivée du nouveau tiers, elle inclinait vers le parti jacobin. Siéyès ne fut pas le premier candidat. Le général Lefebvre, qui commandait la division de Paris eut un nombre plus grand de suffrages. Il y avait déjà, de tous les côtés, une grandefaveurpour les généraux. Chaque parti, chaque opinion , savait que rien de décisif ne pourrait être fait que par l'armée. Le général Moulin , qui était particulièrement cher aux Jacobins , fut aussi sur la liste. Gohier, qui avait été ministre pendant la Convention, oublié depuis sur les bancs du tribunal de cassation, mais constant dans ses opinions républicaines, était un candidat de la même couleur. Duval, alors ministre de la police; Lambrechts, ministre de la justice; Charles Delacroix; les amiraux Lacrosseet Martin; Dupuis, auteur de VOrigine des cultes et membre de Tlnslitut.

Tels fureat les candidats^ parmi lesquels le conseil des Anciens choisit Siéyès.

Les nouveaux députés furent installés le 19 mai^ M. Debry rétabli de ses blessures assistait à la séance et fut élu président à la presque unanimité : Bonnier et Roberjot avaient aussi été élus, Tun au conseil des Anciens, l'autre aux Cinq-Cents. Il fut décidé que le manteau rouge et la toque, costume des représentants, seraient placés sur leur siège et couverts d'un crêpe; lorsque leur nom était prononcé dans les appels nominaux, le président devait proférer ces mots : — « Que le sang des plénipotentiaires français retombe sur la maison d'Autriche. »

Ijes attaques contre le Directoire avaient déjà commencé avant l'ouverture de cette nouvelle session. Des adresses étaient arrivées de Grenoble, de Chambéry et de plusieurs autres villes, pour imputer à Scherer les revers de l'armée d'Italie*. Ils lui étaient reprochés, moins comme général que comme ministre de la guerre. Un message avait été adressé au Directoire pour lui demander des détails circonstanciés sur sa gestion, sur l'inexactitude des tableaux de TefiTectif des armées et sur les causes du dénûment tant dans le personnel que dans le matériel au moment de la reprise des hostilités avec l'Autriche.

Au conseil des Anciens % le rapporteur , en proposant la sanction d'une résolution qui établissait de nouveaux impôts, disait : — « Le déficit n'existe que par les plus monstrueuses et les plus révoltantes dilapidations. Il est temps que vous vous armiez d'une sainte

^ 4" prairial.

%. Séance du 45 mai.

et redoutable colère contre cette coalition de fripons plus redoutable que la coalition des rois. Quelle estime pourrait inspirer un gouvernement où tant de grands coupables se disputent nos dépouilles et en jouissent avec impunité et insolence, tandis que nos armées sont dans le dénûment et que les créanciers de TÉtat meurent de faim? » — Puis des éloges étaient adressés au nouveau ministre, Millet-Mureau, par opposition à Fadministration de son prédécesseur; d'autres paroles sévères s'adressaient plus haut; le rapporteur, après avoir invoqué le témoignage de l'opinion publique, a cette souveraine du monde qui exerce la plus active de toutes les surveillances, » ajoutait : — « Ni la pourpre du représentant du peuple , ni le manteau de directeur ne peuvent les dérober à son jugement, ni les préserver du mépris lorsqu'ils l'ont mérité. » — Les noms de Scherer et de Ghampionnet étaient même formellement rappelés , sinon comme coupables , du moins comme accusés.

Rewbell se sentit atteint et demanda à être entendu ; il avait été élu récemment et siégeait au conseil des Anciens. Il parla avec assurance et convenablement, en commençant par se féliciter d'être maintenant en situation de se défendre des calomnies répandues contre lui pendant qu'il était au Directoire. — « Les revers qu'a éprouvés le général Scherer en Italie ont attiré sur lui et sur moi un concert de malédictions!» — Il déclara que Scherer n'était point son parent, qu'il le connaissait seulement depuis son retour d'Italie lorsqu'il avait été remplacé par le général Bonaparte. S'il était devenu son ami, ce n'était pas une preuve que, pendant son ministère, aucune faveur, aucune grâce, aucune entreprise eût été obtenue par la recom-

mandation ou Tinfluence de cette amitié. — « Ce n'est pas moi qui ai envoyé Scherer en Italie, et si le Directoire avait suivi mon opinion, il n'aurait pas été choisi pour y commander. ]*avais même pensé à insérer ma protestation dans le procès-verbal; mais je ne prétends point me dégager de la responsabilité de cet acte du Directoire. »

Rewbell entra ensuite avec quelque détail dans une réfutation des bruits calomnieux qui attaquaient sa probité : il livrait à l'examen le plus sévère sa vie et sa conduite depuis la Révolution. — a J'ai toujours aimé la médiocrité, et si j'avais à opter en ce moment, je préférerais la pauvreté à la richesse. La pauvreté sied bien à Thomme qui a rempli de grandes fonctions publiques... n

Par un souvenir de Tépoque conventionnelle, dont il ayait toujours conservé les opinions et le langage, il disait : — v Ceux qui cherchent à me rendre odieux veulent apparemment diriger sur moi le fer des assassins... Rappelez- vous qu'avant de décimer les membres de la Convention on les traîna dans la boue et sous le couteau de la calomnie. »

Cette réponse attira une réplique du rapporteur, M. Dubois Dubay. Mais la justification de Rewbell avait produit une impression favorable, et le rapport qui l'avait inculpé ne fut pas imprimé ; le public en jugea autrement. Sous le rapport de la probité, Rewbell avait raison de parler sans crainte et sans embarras; mais au fond c'était moins de finance et d'administration qu'il s'agissait que du gouvernement et de la politique du Directoire. L'attaque devait prendre un caractère plus général et se terminer par une grande mutation et une phase nouvelle de la République.

L'armée d'Helvélie, commandée par Masséna, défendait pied à pied ses positions en Helvétie; c'était une retraite vaillamment disputée. Déjà Schafifhouse et Zurich étaient occupées par l'archiduc Charles. En Italie, Naples et Rome devaient être abandonnées, et l'armée de Moreau ne pourrait suffire à la défense du Montferrat et de Gènes que lorsqu'elle serait renforcée par Tarmée de Macdonald qui pour remonter vers la haute Italie avait à accomplir une marche difficile et menacée.

La situation funeste où se trouvait la France aigrissait de plus en plus les esprits contre le Directoire, mais il ne pouvait être renversé que par une faction qui aggraverait les dangers et les maux du pays; de sorte que Topinion publique continuait à n'être pour rien dans les intrigues et les discussions dont le conseil des Cinq-Cents était en ce moment le seul théâtre.

Pour attaquer et détruire un pouvoir exécutif, il est nécessaire de parler au nom de la liberté ; de réclamer les garanties légales quand elles ont été violées ou suspendues et de proposer des lois libérales pour restreindre l'autorité du gouvernement : c'est ainsi qu'avait procédé le parti modéré et réactionnaire avant le < 8 fructidor : c'est ce que le nouveau parti formé contre le Directoire allait tenter.

Une commission formée depuis longtemps était chargée d'examiner les questions relatives à la liberté de la presse. Jusqu'alors ses travaux avaient consisté à proposer la continuation de la loi du 19 fructidor qui avait conféré au Directoire un pouvoir absolu sur la presse périodique '. Cette commission

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