PROJETS DE SIÉYÈS ET DE BARRAS
Toutefois il laissa aller Taffaire ; M. de La Maisonfort et Fauche Borel se rendirent à Mittau ; comme l'empereur Paul était en ce moment le protecteur des émigrés et l'espoir de la contre-révolution , il fut instruit de cette négociation. Elle dura longtemps et eut pour seul résultat des lettres patentes du roi Louis XYIII, sous la date du 8 mai 1799, oii sûreté et indemnité étaient promises à Barras, en récompense des services qu'il consentait à rendre pour le rétablissement de la monarchie. Le roi s'engageait à s'interposer pour empêcher tout tribunal quelconque de rechercher ou poursuivre Paul Barras en raison de ses opinions, de ses votes ou des actes de sa vie passée; l'indemnité était estimée à plusieurs millions.
Barras ne s'engageait point à travailler activement à une restauration , ni au renversement de la République, n n'avait pas plus que Siéyès le courage de décision qui sait se diriger vers le but et se préparer pour saisir sans hésitation la chance quand elle se présentera. L'un et l'autre raisonnaient sur des probabilités, sans se risquer à former un dessein , sans bien savoir ce qu'ils feraient quand le moment arriverait. Ils songeaient seulement à prendre des précautions pour ne pas être victimes de l'événement et l'attendaient en se gouvernant au jour le jour , sans accord entre eux et en méfiance l'un de l'autre.
L'expulsion de Merlin, Treilhard et Reveillère entrait dans la politique de Siéyès comme de Barras; on croyait même que Rewbell avait consenti à quitter volontairement le Directoire en laissant le sort tomber sur lui et que cette complaisance lui avait été imposée par les menaces de Barras. En effet, de tels collègues inhabiles à gouverner, et dont l'incapacité politique
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était d'autant plus complète qu'ils avaient des opinions sincères et passionnées, auraient été gênants au inomenl de la crise; ils ne se seraient pas prêtés à un dénoûment qui aurait changé totalement la forme et le caractère du gouvernement.
Pour être maître du pouvoir directorial, Barras avait donc encouragé le parti anarchiste à cette réyolution du 30 prairial. Encore qu'elle ne se fût pas opérée par une journée d'émeute ou une intervention militaire, c'était en effet une révolution, non point pour la France , qui prenait peu d'intérêt aux discordes intestines de la faction régnante , mais pour cette faction elle-même qui se divisait et changeait de guides et de maîtres.
Siéyès n'était pas en relation ni en harmonie avec les anarchistes ; en consentant à l'élire, en contractant alliance avec les révolutionnaires politiques, ils avaient agi aveuglément. I^s trois Directeurs, qui furent ensuite élus, étaient pris dans leurs rangs. Gohier était un fort honnête homme , qui avait constamment professé des opinions démocratiques et conservait dans un esprit borné les dogmes et les préjugés révolutionnaires. Roger Ducos , que Siéyès n'était point fâché d'avoir pour collègue, avait siégé et voté avec lui à la Convention ; son caractère était modéré. Lors des élections de 1798, il avait été élu non point par une scission, mais par une majorité officielle, de sorte que son élection avait été annulée; cette circonstance l'avait classé avec les Jacobins; il était retourné dans sou département où il était juge de paix, quand il devint membre du Directoire. Moulin était un général dévoué à Barras et surtout au parti anarchiste; Âugereau lavait protégé.
Ainsi réellement le Directoire se composait de Siéyès et de Barras ; outre le peu d'harmonie qui existait entre eux, une cause plus forte devait diminuer Tautorité du pouvoir exécutif. Il était Tœuvre du Corps législatif, qui venait de chasser injurieusement Merlin» Treilhard et Beveillère» en les accusant de n^avoir pas rempli leur devoir envers la représentation nationale. On allait donc retomber dans les inconvénients et les dangers d'un régime où la souveraineté est exercée par une assemblée délibérante.
C'est ce que Siéyès avait compris; loin de heurter cette prétention il sembla s'y soumettre, du moins dans son langage ; dans le discours qu'il prononça au moment de son installation, il disait : — (c La repré^ seutation nationale se montre digne du peuple grand et généreux qui lui a délégué le premier et le plus important de ses pouvoirs. L'autorité executive ne peut qu'être disposée à faire exécuter avec exactitude les mesures qui lui seront prescrites ou indiquées par la loi. »
Ce n'est pas que Siéyès se fît la moindre illusion sur la situation actuelle et qu'il eût le moindre espoir de sauver l'édifice républicain. Les premières paroles qu'il adressa à Gohier avaient le mérite de la franchise. — a Nous voilà membres d'un gouvernement qui est, nous ne pouvons le dissimuler, menacé de sa chute prochaine; mais quand la glace se rompt, les pilotes habiles savent échapper à la débâcle. Un gouvernement qui tombe n'entraîne pas toujours dans sa perte ceux qui sont à sa tète. »
La commission des onze, devant laquelle s'était retiré l'ancien Directoire, formait à ce moment un gouvernement provisoire. C'était à elle qu'était con- III. 28
fiée !a tâche d'indiquer quelle marche devait suivre le nouveau pouvoir exécutif et quelles grandes mesures étaient nécessaires pour le salut de la République. Un premier rapport fut présenté par M. Français de Nantes y qui depuis quelque temps avait pris au conseil des Cinq-Cents l'importance d'un homme d'esprit et de sens.
— c Tout s'est détérioré ou corrompu sous une administration qui n'avait ni frein ni limites et se croyait assez forte pour renoncer à cette pudeur dont des hommes moins effrontés et plus adroits se croyaient obligés de couvrir leurs usurpations. Il faut aujourd'hui faire rentrer dans son lit constitutionnel ce torrent qui avait emporté toutes ses digues.
(c Des royalistes déguisés voudraient en vain soutenir qu'après avoir limité un pouvoir abusif nous excéderons les bornes du nôtre. Non , il ne renaîtra de cette crise ni régime révolutionnaire, ni proscriptions, ni violences, ni arbitraire. Elle sera, au contraire, le remède et le terme de tous ces fléaux. Nous présenterons la liberté comme elle parut à ses premiers fondateurs, guidée par la sagesse et l'humanité, fondée sur la philanthropie et appuyée sur les lois. »
Il convenait en effet à ce petit nombre d'hommes politiques, qui avaient chassé du pouvoir Rewbell et ses amis, de se montrer partisans de la vraie liberté et de rassurer les esprits contre la crainte d'une tyraonie révolutionnaire.
Le rapport de M. Français était long , développait les principes et le mécanisme d'un gouvernement représentatif et définissait les attributions de chaque pouvoir. L'intérêt du public et même du Corps législatif ne pouvait se porter sur une discussion théori-
que; en de telles conjonctures, les mesures à prendre étaient la seule chose importante et urgente. Les conclusions pouvaient se résumer ainsi : — « Les mesures militaires sont concertées par le Directoire avec un des plus habiles généraux. — La liberté de se réunir est la suite nécessaire de la liberté de penser et d'écrire. — Les généraux destitués seront rappelés aux armées et les patriotes à l'administration. — Le droit de déportation sera exercé seulement contre les prêtres réfractaires. — Des lois sévères rendront impossibles les actes arbitraires. — Le droit de faire la guerre et d'étendre les conquêtes -sera lobjet d'une interprétation législative des articles de la Constitution. — Une loi garantira les élections populaires et empêchera les scissions. »
Des projets de loi sur ces divers objets furent ensuite proposés, ainsi qu'une nouvelle aggravation aux lois sur les émigrés, afin d'entourer leur radiation de plus de difficultés et de délais.
Jusqu'ici, le conseil des Cinq-Cents semblait s'occuper beaucoup plus d'assurer la domination du parti révolutionnaire sur le gouvernement intérieur du pays, que de défendre les frontières menacées par les armées étrangères. Un message' du Directoire vint rappeler quels étaient les vrais dangers de la patrie. On hésita un moment à le lire en séance publique , mais de nombreuses voix s'écrièrent que le peuple devait connaître quels périls menaçaient la République.
Ce message était une sorte d'accusation contre le funeste système des Directeurs expulsés, contre la mé-