Lettres des 8 et 1 1 février
Mauvais; mais le temps et les hommes sont changés. »
Brune, bien qu'il eût été un peu homme de lettres, n'avait pas une connaissance très-exacte de Thistoire : il prenait Charles le Mauvais roi de Navarre, pour Charles le Téméraire duc de Bourgogne. Il se trompait aussi en disant que, dans les montagnes de la Suisse, les temps et les hommes étaient changés. Déjà cette population s'agitait et se disposait, comme jadis, à défendre sa religion et sa liberté contre l'invasion étrangère. Les cantons du centre de la Suisse étaient de race et de langue allemandes; en outre, les petits cantons étaient zélés catholiques et n'ignoraient pas que les Français ne Tétaient plus.
La note que Mengaud avait adressée aux cantons helvétiques et qui avait ému les esprits non-seulement à Berne, mais dans presque toute la Suisse, donnait l'assurance que les troupes françaises se retireraient dès que Berne, Soleure et les cantons qui avaient suivi leur exemple, auraient rappelé leurs bataillons et proclamé, comme l'avaient déjà fait Basie et Lucerne, la vraie liberté et l'égalité. — « Le Directoire n'avait , disait-il, d'autres vues que l'abolition de l'oligarchie; il reconnaîtrait toujours le peuple helvétique comme libre et indépendant, et ne formait aucun projet contre sa souveraineté et son territoire. »
Outre le désir que pouvait avoir le gouvernement français de donner à la Suisse la forme de république une et indivisible , il lui convenait de pousser à bout les Bernois. Le 13 février, une sorte d'ultimatum fut signifié au conseil de Berne : — «Le ministre de la république française, pour prouver la loyauté et la franchise de son gouvernement, remet à l'État de
Berne une note indicative des mesures qu'il lui convient de prendre dans son véritable intérêt et celui de toute la Suisse ; le Directoire s'écartera d'autant moins de ces bases fondamentales qu'elles sont d'accord avec celles que TÉtat de Berne a lui-même adoptées le 3 février. L egoïsme , les intrigues , la perfidie de quelques membres des gouvernements helvétiques ont déjà balancé trop longtemps la volonté générale et la force de l'opinion publique ; cette lutte indécente doit enfin avoir son terme ; la majesté de la république française ne se laissera point avilir par le froissement d'une résistance et d'une tergiversation injurieuses, qui rendent sans effet les réformes annoncées. Si l'État de Berne veut prouver qu'il désire en effet un ordre de choses fondé sur les principes de la liberté et de l'égalité , il est urgent : — « Que la magistrature ancienne donne sa démission ; que le conseil secret et le conseil de guerre soient supprimés ;
— Qu'en attendant l'organisation d'une nouvelle forme de gouvernement , il en soit créé un provisoire fondé sur les principes de la démocratie et dans lequel ne pourront être admis aucun des membres de l'ancien, connus par leur attachement au régime oligarchique.
— La liberté de la presse sera de suite établie,
— Tous les individus persécutés à raison de leurs opinions politiques et de leur refus de marcher contre la France recevront des dédommagements. »
Cette note fut portée par des députés de Basle, qui conjurèrent le gouvernement bernois de céder aux circonstances et de ne point engager une lutte.
De telles conditions étaient trop dures et trop insolentes : l'opinion publique se souleva d'indignation; les
humbles conseillers de la paix et de la résignation n'osaient plus élever la voix. Les membres du grand con* seil et même les députés qui leur avaient été adjoints résolurent de signifier à l'agent français un refus pé* remptoire. Des adresses de fidélité et d'adhésion arrivèrent de presque toutes les communes du canton. Il y avait déjà vingt mille hommes en face de Tarmée française; les contingents peu complets des autres cantons étaient en marche.
Le général Brune persista à ne pas vouloir commencer les hostilités; les colonnes que devait envoyer l'armée du Rhin n'étaient pas encore arrivées. Il fit savoir au gouvernement de Berne qu'il était disposé à entrer en négociation et qu'il consentait à traiter avec les membres de l'ancien conseil.
C'était un désaveu de l'ultimatum de Mengaud. On s'empressa d'envoyer des commissaires à Payerne , où Brune annonçait qu'il allait se rendre. Chacun, à Berne et dans l'armée suisse, s'applaudissait d'avoir à traiter avec un général plein de loyauté et de modération. Brune était proclamé l'ami et le protecteur de la Suisse. Les commissaires ne le trouvèrent pas à Payerne; le général Rampon leur dit que les pouvoirs du général en chef ne se rapportaient qu'aux affaires militaires; qu'il leur offrait un armistice, mais qu'il avait envoyé un courrier au Directoire pour être autorisé à traiter les questions politiques.
Les plus sages conseillers conçurent de tristes soupçons ; la majorité ne les écouta point : un armistice de quinze jours fut consenti le 14 février.
Ce délai pouvait donner aux renforts qu'attendait le général Brune le temps d'arriver; mais l'opinion nationale ne se laissa pas attiédir. Le parti opposé à Taris-
tocratie n'était pas moins animé pour la défense de l'indépendance; s'il désirait des changements dans les constitutions, il s'irritait à la pensée que l'étranger les imposerait. Le canton de Lucerne avait déjà voté pour un régime démocratique; il fit remettre au ministre de France une note où , avec autant d'énergie que de raison^ étaient caractérisées la guerre que la France allait porter en Suisse et les conséquences qu'elle devait avoir.
— w Si le Directoire avait quelques plaintes à former contre les anciens gouvernements , ce motif n'existe plus aujourd'hui ; si donc un canton était attaqué, toute la Suisse le serait, et toute la Suisse prendrait les armes. Ce serait une guerre nationale ; chaque habitant combattrait pour sa patrie, pour la liberté, pour sa sûreté personnelle, pour ses propriétés. La France s'aliénerait toute TEurope. Elle pourrait dans cette lutte recueillir une gloire militaire dont elle n'a nul besoin, mais elle n'en retirerait aucun honneur La France pourait rendre la Suisse malheureuse pour plusieurs générations, mais à la fin, elle n'en recueillerait que de la honte, des pertes et des dangers. Elle aurait à craindre une coalition de Topinion publique, qui pourrait lui devenir plus funeste que la coalition des cabinets de l'Europe. »
Pendant l'armistice, Mengaud continuait une guerre de plume, en publiant des notes, en répandant des pamphlets; ses agents, pris parmi les démocrates de Basle, parcouraient la Suisse pour y semer la discorde et le désordre.
Le général Brune ne s'entremettait point dans ces manœuvres; il voyait à quel point l'enthousiasme de patriotisme et de dévouement s'exaltait de jour en jour
dans la Suisse allemande , et il pressait Tarmée des renforts qui lui étaient nécessaires.
L'armée helvétique se composait de trois divisioos commandées par MM. d'Erlach , de Grafifenried et de Bure; elle s'étendait de Fribourg à Soleure sur une ligne dont Morat était le milieu. Les contingents des cantons arrivaient successivement, mais peu nombreux. Basle et Schaffouse se séparaient de la Confédération et voulaient se soumettre aux Français. Zug n'avait pas envoyé un seul homme.
La ligne de défense était beaucoup trop étendue. Il eût fallu négliger quelques cantons, concentrer toutes les forces et se hâter de prendre l'offensive. Mais une armée formée par des contingents, dont les chefs et les soldats confondent l'amour de la patrie avec l'esprit de localité, n'est point facile à gouverner; hormis sur un champ de bataille, ses mouvements manquent nécessairement d'ensemble. Ce défaut de plan et ce cantonnement immobile des troupes indignaient et inquiétaient l'opinion patriotique , les généraux et la magistrature bernoise. Le 24 février, M. d'Erlach, accompagné de quatre-vingts officiers , se présenta devant le Conseil souverain dont ils étaient membres. Il protesta contre les mesures imprévoyantes et mal conçues qui lui avaient été prescrites, et demandait la permission de licencier l'armée. — w II vaut mieux renvoyer chacun dans sa chaumière que d'exposer tant de braves gens à se faire massacrer ou à subir la honte d'une défaite inévitable dans les positions qu'on nous fait prendre. Si vous y persistez , je vous apporte ma démission. Si, au contraire, vous revenez aux sentiments d'honneur et de patriotisme qui semblent éteints dans ce Conseil, donnez -moi l'ordre et le pouvoir d'employer
la bonne volonté et la valeur de la plus brave des nations. »
Ces paroles ranimèrent les esprits; pas une objection timide n*osa se produire. Une acclamation unanime conféra au général dïlrlach le pouvoir de faire marcher les troupes, comme il le jugerait opportun à l'expiration de Tarmistice, ou plutôt, si les Français commettaient quelque violation de territoire.
Le général Brune avait été prévenu de la démarche que devait faire M. d'Erlach; un de ses aides de camp se présenta à cette même séance devant le Conseil : il annonça que le Directoire avait envoyé des pleins pouvoirs à son général, et qu'en conséquence, il proposait une conférence à Payerne.
Deux députés s'y rendirent sur-le-champ. En même temps le général d'Erlach expédia des ordres pour concentrer ses forces, et combiner une attaque contre la gauche de l'armée française près de Bienne.
La négociation de Payerne consista seulement à communiquer aux députés l'ultimatum envoyé par le Directoire; il portait les conditions suivantes :
w La régence de Berne rappellera les troupes qu'elle a envoyées dans d'autres cantons et licenciera ses roilices, — Un gouvernement provisoire sera établi. — Les assemblées primaires seront convoquées. — Le principe de la hberté politique et de l'égalité des droits sera pris pour base de la nouvelle constitution, et Ton déclarera l'unité de la république helvétique. — La régence actuelle de Berne déposera sur-le-champ son autorité entre les mains du gouvernement provisoire. — Aussitôt que les troupes i)ernoises seront congédiées, les troupes françaises cesseront d'avancer, et il ne restera qu'un corps d'observation dans les pays occupés ;
il s'éloignera dès que la nouvelle constitution sera en activité. »
Les députés déclarèrent que leurs instructions ne permettaient pas de consentir à de telles conditions. Le général répondit que les négociations étaient rompues; ils repartirent aussitôt, dans la soirée du 28 février. L'armistice devait expirer le lendemain 1" mars.
Pendant leur absence, une révolution s'était accom* plie à Berne. Profitant de cet intervalle d'inaction et d'incertitude , ne se trouvant plus en face de M. d'Erlach et des officiers, les meneurs du parti de la soumission se réunirent. Des envoyés de Basle étaient venas encore presser la régence d'abdiquer, ainsi que le voulait le Directoire de la république française ; ils se di* saient aussi délégués des gouvernements de Schaffouse, de Zurich et de Lucerne et promettaient , au nom de ces quatre cantons , que si la France ne retirait point son armée après que ses conditions seraient acceptées <, la Suisse entière se réunirait peur maintenir son indé* pendance. Après de violents débats, l'abolition du gouvernement et la création d'une nouvelle régence furent votées par une faible majorité, plutôt contrainte que consentante. Selon ce décret, le général d'Ërlach reçut l'ordre de suspendre les hostilités, et d'autres députés furent envoyés au général Brune pour lui porter cet acte de pleine soumission.
Brune ne les admit que vers la fin de la journée du 1 mars, à l'heure où l'armistice expirait. Il venait d'apprendre que le général Schauenbourg avançait avec la colonne détachée de l'armée du Rhin. Dès lors, la dissimulation et les ménagements étaient superflus , il demanda que l'armée bernoise fût licenciée sur-le-
champ, et il ajouta que bientôt il irait rendre visite à la nouvelle régence provisoire.
De part et d'autre on se prépara aux hostilités. L'idée de se rendre sans résistance et sans conditions exaltait le courage et Thonneur du général d'Erlach et de son armée. Il commanda Tattaque pour le 2 mars, à quatre heures du matin.
Brune revint à son système de ruse et de mensonge, n fit proposer à la régence de Berne de prolonger la trêve de trente heures ; cela fut encore accepté. Pendant ce délai, dans la nuit du 2 mars, Brune fit attaquer Fribourg, où il entra facilement, grâce à la sédition démocratique concertée d'avance. En même temps , à l'autre extrémité de la ligne d'opérations , le général Schauenbourg s'empara du château de Dornach dans le canton de Soleure et enveloppa un détachement de huit cents montagnards de l'Oberland dont le commandant croyait à l'armistice. Ils combattirent vaillamment, et la moitié tomba sur le champ de bataille. Soleure fut occupé le lendemain, après une sommation où le général français s'expliquait en ces termes : — « Si j'éprouve la moindre résistance, si une seule goutte de sang est versée, les membres du gouvernement en répondront sur leur tête et sur leurs biens. Je ferai d'eux la justice la plus éclatante et la plus inexorable. Je vous accorde une demi-heure pour vous déterminer ; passé ce temps, je brûle votre ville et je passe la garnison au fil de Tépée. »
L'armée suisse se trouvait entamée et débordée aux deux extrémités de sa ligne de défense. Il était indispensable et urgent de se replier et se concentrer pour tenter de défendre Berne. Ce mouvement ne put être opéré sans désordre; quelques milices se débandé-
renl ; d'autres crièrent à la trahison et voulaient massacrer leurs officiers qui ordonnaient la retraite; tous les contingents retournèrent dans leurs cantons afin de pourvoir à la défense de leurs foyers.
Le désordre devint si grand qu'une des divisions de larmée bernoise se révolta, massacra les deux colonels qui la commandaient, et courut à Berne pour se mêler au tumulte qui agitait la ville où les partis opposés étaient aux prises *.
Les Français avançaient ; le sénat fit sonner le tocsin et ordonna la landsturm; on nomme ainsi la levée en masse de tous les citoyens; la confusion était si complète, qu'après avoir pris une telle mesure, dès le lendemain, la dissolution du gouvernement fut prononcée. Une régence provisoire fut élue et tout pouvoir lui fut donné.
Le parti des concessions était encore avenglé par sa peur et ses illusions ; il croyait que le général français se retirerait dès qu'il saurait qu'on s'était soumis à toutes les conditions qu'il avait imposées. Cette régence fit notifier son avènement au général Brune. Maintenant il n'avait plus rien à déguiser ; le Directoire l'avait chargé, non pas de faire triompher la souveraineté du peuple et la république unitaire, mais de se saisir du trésor de Berne, des arsenaux, des magasins et d'occuper la ville ; Brune refusa d'entendre aucune proposition.
Alors le patriotisme des démocrates abusés se réveilla. La régence résolut de se défendre jusqu'à la dernière extrémité.
Tout était désespéré. Aucune autorité n'existait pour