‹ Histoire du directoire de la République FrançaiseChapitre 13 sur 174 · mars · texte numérisé non relu

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donner quelque ensemble à la défense. Â chaque instant, des commandements contradictoires se succédaient; les troupes étaient découragées et se débandaient. Les soldats, loin d*obéir, exigeaient de leurs chefs la direction et les mouvements qui étaient à leur fantaisie.

n ne restait plus, sous la discipline et les ordres des officiers et des magistrats qui conservaient avec fermeté et dévouement le sentiment du devoir, qu'environ quatorze mille hommes.

Ils étaient divisés en deux corps séparés. L'un, sous les ordres du général Graffenried^ défendait le passage de la Sénie , un peu au-dessus de Laupen , où cette petite rivière se jette dans la Sarine ; il fut attaqué par le général Schauenbourg. Malgré l'avantage du nombre , les Français furent repoussés avec vigueur, perdirent deux mille hommes et dix-huit canons. Les Suisses achetèrent ce succès chèrement ; plus de huit cents de leurs combattants tombèrent sur le champ de bataille. La levée en masse s'était jointe aux milices; beaucoup de femmes avaient accompagné leurs maris ou leurs fils et ne s'étaient pas montrées moins vaillantes; il s'en trouva plusieurs parmi les morts.

Mais ce n'était point la principale et véritable attaque. Schauenbourg avait porté des forces considérables sur la position de Fraubrunnen, où le général d'Erlach s'était placé pour défendre les approches de Berne. Le vieil avoyer Steiguer était venu le joindre comme volontaire, afin de mourir en défendant son pays. Il soutenait tous les courages par ses discours et par son exemple. Lui-même marchait entête de cette troupe , dernier débris de la puissance et de la liberté suisse. Quatre siècles auparavant, en 1376, dans ce même

lieu de Fraubrunnen, les Bernois avaient vaincu une de ces bandes appelées grandes compagnies^ recrutée principalement de soldats anglais , et dont le sire Enguerrand de Coucy était le chef ; il parcourait depuis un an la Suisse en la ravageant et commettant partout le pillage et le massacre. Il fut si complètement défait, qu'il se retira en Alsace.

Cette fois le sort des armes ne devait pas être si favorable aux Suisses. Ils n'avaient ni cavalerie ni artillerie de campagne; mais leur défense fut obstinée. Ils disputaient le terrain pied à pied^ se ralliant de position en position jusqu'aux portes de Berne. Alors ils abandonnèrent le combat; ils avaient perdu deux mille hommes.

Berne, sans gouvernement, livrée à une anarchique discorde, anéantie et non pas exaltée par le désespoir, demanda une capitulation ou plutôt une assurance que les personnes et les propriétés seraient respectées; cette sauvegarde fut accordée, mais pas assez tôt pour empêcher, pendant les premiers moments de l'entrée des Français , beaucoup de désordres et de vexations; les villages voisins furent livrés au pillage.

Brune, qui avait opéré sa jonction avec Schauenbourg, fit son entrée à Berne le 5 mars. C'en était fait de la vieille Suisse. Mais avant qu'elle fût entièrement domptée et soumise, la guerre devait durer encore longtemps; les cantons défendirent séparément leur territoire contre l'invasion, et plusieurs n'acceptèrent jamais le gouvernement central que leur imposait le vainqueur.

L'armée bernoise, dès le lendemain du combat de Fraubrunnen, se dispersa. Sur le champ de bataille

même, au moment où la retraite devenait nécessaire^ quelques soldats, dans leur fureur insensée , voulurent inassacrer le général d'Erlach. Il lui fut possible toutefois de parvenir jusqu'à un village voisin; il y fut reconnu et arrêté ; sans respect pour son nom honoré depuis des siècles dans toute la Suisse , pour son courage et son patriotique dévouement, les paysans voulaient le conduire à Berne et Vj traînaient attaché à une charrette; une bande de soldats forcenés survint et le massacra à coups de haches et de baïonnettes. Ils prétendaient qu'on leur avait montré une lettre du général d'Erlach, par laquelle il promettait de trahir son armée.

Steiguer courait le même danger; après cinq heures de marche y sur une route semée de paysans et de soldats ivres et furieux, le noble vieillard parvint au bord du lac de Thun ; accablé de fatigue, il s'endormit ; son guide le couvrit d'un manteau. Des housards français arrivèrent, et ne sachant qui il était ^ ne troublèrent pas son sommeil. Il traversa le lac et parvint, par les petits cantons, jusque dans le Tyrol. Puis il se rendit à Vienne et à Berlin , où il reçut les témoignages empressés d'une vaine admiration.

Brune et Schauenbourg rendirent compte de leurs victoires. Le général de Tarmée du Bhin porta un témoignage honorable pour les ennemis qu'il avait vaincus : — u C'est, disait- il, une chose admirable que des troupes, qui n'ont pas fait la guerre depliis deux siècles, aient pu soutenir cinq combats consécutifs, et être à peine chassés d'un poste qu'elles ne tentassent d'en reprendre un autre et de s'y défendre. >i

Dans sa lettre au général Bonaparte , Brune semblait s'applaudir du succès de ses ruses au moins autant que de la valeur de ses soldats : — u La Suisse étant une

pépinière de soldats et ses villes de vastes casernes, j*avais tout à redouter des affaires de poste. Je les ai éloignées par des négociations que je savais n'être pas sincères de la part des Bernois ; enfin, prenant une résolution, je l'ai exécutée avec une célérité qui en a assuré la réussite. »

Croyant venger la France d'une défaite qui, au contraire, avait détruit la puissance de Charles le Téméraire, son ennemi, il écrivait : — « J'ai détruit la chapelle de Moratj Tarbre de la liberté est élevé sur ses décombres. >i

Le général Schauenbourg retourna à Soleure en poursuivant quelques débris de l'armée bernoise qui se réfugiaient dans le canton de Zurich.

Le général Brune, après avoir amené à Berne une garnison de dix mille hommes , s'occupa du gouvernement de sa conquête. Les habitants furent désarmés et l'autorité souveraine fut, pour l'apparence, confiée à un conseil provisoire de cinq cents membres. — Le 10 mars 1798, un arbre de liberté fut planté sur la place de l'hôtel de ville. On arbora les couleurs blanche et verte qu'avaient adoptées les révolutionnaires du pays de Vaud. Le général Brune, monté sur une tribune, assura le peuple que l'orage était passé; que le calme et la sécurité seraient bientôt rétablis ; que le peuple était délivré de la tyrannie des oligarques ; que la liberté et l'égalité allaient régner. Puis une procession des nouveaux magistrats fit le tour de l'arbre que l'on venait de planter. — « Puisse votre arbre de liberté porter des fruits salutaires , » disait tristement au général Schauenbourg, le président du gouvernement provisoire.

L'établissement d'une constitution démocratique

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n'était point Tobjet essentiel de la mission du général Brune. Il s'empara du trésor de l'État y des caisses publiques , des fonds particuliers des familles patriciennes; il vida les arsenaux où se trouvaient trois cents pièces d'artillerie et des armes pour quarante mille hommes. Le Directoire envoya un commissaire pour donner plus de régularité et d'exactitîide dans cette spoliation; il arriva trop tard. Mais le général Brune rendit un compte d où résultait qu'elle consistait en 16700000 en numéraire ou lingots; 18000000 en réquisitions de vivres, et 7000 000 en armes et munitions.

Fribourg et Soleure furent exploitées de même; mais on y trouva un beaucoup moins riche butin.

Le Directoire avait d'abord adopté le projet de constitution helvétique qui lui avait été proposé par Ochs et Laharpe : la Suisse devait être transformée en république une et indivisible.

Au moment où tous les cantons étaient agités par les séditions démocratiques et changeaient ou remettaient en question leurs vieilles constitutions ^ ce projet avait été imprimé en allemand et en français, et répandu avec profusion dans toute la Suisse. C'était , pour ainsi dire, le soumettre au suffrage universel : les partisans d'Ochs et de Laharpe espéraient qu'au lieu de réformer les constitutions cantonales, on rallierait tous les démocrates à la république unitaire. Ils avaient raison de compter sur le pays de Vaud, qui, n'étant pas un canton , n'avait pas à regretter la souveraineté et l'indépendance qu'eût laissé subsister une constitution fédérale. D'ailleurs, Laharpe avait une grande influence parmi ses compatriotes. En effet, l'assemblée générale des Vaudois insurgés accepta sur-le-champ III. 5

la constitution envoyée de Paris, et, selon le principe de la souveraineté du peuple, la présenta aux assemblées primaires , qui la votèrent le 1 5 février.

Elle n'eut pas le même succès dans les cantons : l'opinion de toute la Suisse fut contraire à ce projet ; il était en opposition avec les mœurs et les traditions. Les Suisses étaient attachés à leurs vieilles libertés, à leur administration locale et indépendante ; ressortir d'une administration centrale leur paraissait un asservissement. Ils tenaient à leur législation et à leurs coutumes cantonales; ils prévoyaient qu'un gouvernement unitaire serait dispendieux et fiscal. Dans les cantons catholiques, on ne doutait pas que Tintoléranceirréligieuse des révolutionnaires français n'amenât bientôt l'interdiction du culte et la persécution des prêtres. Enfin il était facile de prévoir que les hommes ambitieux qui , par la puissance du Directoire de Paris, seraient placés dans les hautes fonctions, les exerceraient avec une soumission servile aux volontés du gouvernement français.

Le général Brune reconnut bientôt que le dessein d'imposer à la Suisse un gouvernement unitaire accroîtrait beaucoup les difficultés de l'occupation française , et que la domination du Directoire serait mieux assurée s'il laissait subsister la division en cantons fédérés. Auti*e chose était le parti démocratique, qui, dans chaque canton , voulait établir l'égalité et s'emparer du pouvoir, ou la cabale d'Ochs et de Laharpe qui se proposaient d'exercer une autorité souveraine et centrale. Déjà on pouvait remarquer que les hommes qui avaient travaillé aux révolutions cantonales, se réunissaient au sentiment patriotique et à la résistance contre l'invasion.

Le général avait présenté ces considérations au Directoire, et Tavait convaincu que les profondes diÉFérences de langue, de religion et de mœurs s opposaient à Tunité d'administration et de lois. 11 reçut donc Tautorisation de prendre et de publier un arrêté qui partageait la Suisse en trois républiques : THelvétie^ la .Rhodanie et la Tellgurie.

Aussitôt les chefs de Tintrigue unitaire, premiers auteurs de la révolution éclose sous l'intervention des années françaises, firent entendre de vives réclamations. Le ministre des relations extérieures et le général Bonaparte , soit par l'influence que LaLarpe et Ochs exerçaient sur leur esprit, soit que, contrairement aux idées de Brune, ils eussent la conviction que le gouvernement français serait beaucoup plus maître de la Suisse sous l'autorité d'un directoire helvétique, vassal du Directoire français , firent si bien prévaloir leurs avis que Brune fut désavoué et Ochs autorisé à travailler Topinion suisse de manière à faire adopter la constitution unitaire.

Brune y offensé et se trouvant compromis pour avoir obéi à des instructions secrètes qu'il ne pouvait pas produire 9 donna sa démission. 11 annonçait en même temps, ce qui se réalisa bientôt, que les petits cantons ne se soumettraient point à un gouvernement central et ne renonceraient pas à leur démocratie, où la souverai* neté du peuple était plus réelle et plus complète que nulle part ailleurs. 11 conjurait le Directoire de ne pas inquiéter des populations pauvres et honnêtes. — If Leurs déclarations ont, disait-il, un caractère de fierté et de franchise qui prouve leur attachement pour la France, sous la condition que leurs coutumes et leurs libertés seront respectées. »

Brune fut nommé au commandement de Tannée d'Italie, mais reçut Tordre de publier, avant de quitter la Suisse y une proclamation, où il annonça que, connaissant mieux quelle était Topinion du pays et combien tous « les cœurs avaient un sentiment vif des charmes de Tunité républicaine, il accédait à leurs vœux*. >•

En conséquence, un corps législatif, formé des députés de tous les cantons, était convoqué à Âarau pour concourir à Tœuvre d'une constitution unitaire. Brune fut remplacé par le général Schauenbourg ; mais une autorité plus réelle fut confiée à un commissaire et plénipotentiaire du gouvernement français près la nation helvétique. Cette mission fut confiée à un ancien conventionnel nommé Lecarlier, qui avait siégé sur la Montagne : il était homme de probité; mais, à ses opinions et à ses habitudes révolutionnaires, se joignait un caractère emporté, sans mesure, sans justice et sans pitié.

Il débuta par une proclamation dont les premières paroles n'étaient point menaçantes. — u Soyez constitutionnellement heureux 9 disait-il; j'appelle votre confiance. Comptez sur la justice et la générosité du gouvernement français ; il regarde tous les hommes libres comme les enfants d'une même patrie. » — Les mesures qu'il annonçait étaient peu conformes à cette assurance : — « L'intention du Directoire est que ceux qui ont provoqué la guerre en soient responsables sur leurs personnes et sur leurs biens. Vous concourrez donc à faire fournir à Tarmée française, aux dépens des anciens gouvernants , les objets de consommation dont elle pourra avoir besoin, i»

Onze magistrats bernois, appartenant aux plus il-

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