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La loi des otages était intitulée : « Loi sur la répression du brigandage et des assassinats dans Tin* térieur. » Il résultait des dispositions qu'elle renfermait que les parents d'émigrés, leurs alliés, les cidevant nobles , les aïeuls et aïeules , pères et mères des individus notoirement connus pour faire partie des rassemblements ou bandes d'assassins étaient responsables dans leurs personnes ou leurs propriétés de tous les brigandages commis en haine de la République dans les départements , cantons et communes déclarés en état de trouble. — Les administrations locales étaient autorisées , en cas de troubles imminents , à mettre la loi en exécution en en rendant compte au Directoire et avant qu'une loi spéciale fût rendue. — Les administrateurs pouvaient ordonner que les otages seraient réunis dans une commune désignée^ sous la surveillance de la police, vivant à leurs frais dans un même local. — Si un fonctionnaire civil ou militaire, si un acquéreur de biens nationaux était assassiné , quatre otages seraient déportés à la Guyane. — En outre, les otages devaient pourvoir solidairement aux émoluments et récompenses alloués aux dénonciateurs et* aux indemnités que réclameraient les acquéreurs de biens nationaux. — Les otages qui se soustrairaient à l'exécution de la loi étaient assimilés aux émigrés et traités comme tels.
Toutes ces rigueurs étaient exercées par voie de police administrative, indépendamment des poursuites judiciaires. Ainsi les arrestations, les indemnités, les amendes, la déportation étaient prononcées sans aucune procédure ni formalité judiciaire , au gré des administrateurs locaux. En cas de désobéissance, les tribunaux devaient ordonner qu'il serait
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procédé par voie de contrainte, mais sans avoir à connaître de la réalité des faits.
Jamais on n'avait mis aux mains des autorités de police une telle latitude d'arbitraire et de tyrannie ; et, comme les emplois publics étaient maintenant exercés par les hommes du parti jacobin y on devait s'attendre à un régime assez semblable à la Terreur. La déportation, si elle consistait à transporter les nouveaux suspects à Cayenne ou dans quelque climat meurtrier, pouvait être l'équivalent des échafauds du tribunal révolutionnaire ; mais, depuis l'évasion de Pichegru et de ses compagnons, depuis qu'une croisière anglaise bloquait les ports de TOcéan, la déportation n'était plus qu'un séjour forcé à l'île d'Oléron.
Ainsi qu'il était facile de le prévoir, les administrations locales, avec Tapprobation du Directoire, n'attendirent pas que 1 état de trouble fût officiellement re^ connu par une loi; sous prétexte d'urgence, elles mirent à exécution le code des otages. Six semaines après sa proinulgation , on lisait dans les journaux : — ce La loi du 24 messidor vient d'être appliquée par les administrations centrales de la Haute -Garonne, du Tarn, d'Indre-et-Loire, de la Sarthe, de la Mayenne, de Maine-et-Loire, Ille-et-Vilaine , etc., infestés par les chouans. Un grand nombre d'otages ont été enlevés et enfermés jusqu'à leur . portation. Les brigands usent de représailles, ils enlèvent les familles des fonctionnaires publics et des acquéreurs de biens nationaux. »
Tel était le résultat de cette mesure destinée à réta^ blir l'ordre public. Depuis qu'elle était pratiquée, la chouannerie avait fait de continuels progrès : les bandes devenaient plus nombreuses. Georges Cadoudal, Frotté, Châtillon, Bourmont, d'Autichamp se
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faisaient de petites armées. La guerre civile recommençait.
On estimait que la loi des otages pouvait être appliquée à deux cent mille personnes. Elle détermina Tarrestation de plusieurs milliers de vieillards et de femmes ; les jeunes gens allaient recruter la chouannerie. De tous les actes du gouvernement directorial , aucun n'excita autant de haine et ne donna autant ridée de sa chute prochaine.
Siéyès ne mettait aucun empêchement aux lois et aux mesures révolutionnaires. Elles n'avaient rien de contraire à ses opinions. Celui qui avait voulu expulser ou déporter tous les nobles ne pouvait pas blâmer la loi des otages. 11 laissait la police exercer ses rigueurs arbitraires. On disait même que des journalistes qu'on avait négligé d'envoyer à Oléron venaient, par sa volonté personnelle, d y être relégués, il n'en était pas moins convaincu que la France était perdue si le gouvernement tombait aux mains des Jacobins, et qu'il Fallait à tout prix préserver le pouvoir souverain de leur action et de leur influence. Non-seulement il le pensait ainsi , mais s'il n'avait pas le courage ou la possibilité d'agir contre eux , il s'exprimait sans hésitation et sans faiblesse sur leur coupable déraison , sur leurs passions féroces e^ uav les dangers qu'ils faisaient courir à la patrie. Ses conversations ou ses mots étaient répétés dans le public et donnaient quelque espérance aux gens de bien. Bien plus il professait hardiment son opinion dans les occasions solennelles : pendant qu'il était président du Directoire, les anniversaires du 1A juillet, du 9 thermidor et du 10 août furent célébrés, et à chacune de ces
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fêtes il prononça des discours qui sont peut-être le meilleur titre de sa renommée d*écrivain politique. Aucun autre, au point de vue où il se plaçait, n'a mieux représenté les crimes et les fautes de la politique démocratique ; c'est un résumé complet des preuves de l'incompatibilité de l'esprit révolutionnaire avec Tesprit de gouvernement.
Dans le discours du 14 juillet, il se reportait avec amour vers les souvenirs de cette époque, et sa haine pour Tancien régime éclatait en termes injurieux; alors il avait plaidé la cause de la monarchie contre la République, maintenant il disait que le régime représentatif était incompatible avec la monarchie , et appelait nécessairement la République. — ce En ce temps -là plus qu'aujourd'hui, disait -il, les âmes étaient républicaines. »
En prenant la précaution d'attribuer à une conspi • ration étrangère Tanarchie qui précéda et prépara le 10 août et l'abolition de la monarchie constitutionnelle, il disait : — « Alors se répandirent et s'accréditèrent ces désastreuses maximes , que les lumières doi\ent céder à l'ignorance, la sagesse à la folie, la réflexion à l'emportement. On obtint de notre aveugle crédulité les moyens et presque le droit de nous commander des opinions , de nous apprendre comment nous devions être libres. Pourrions-nous oublier ces temps calamiteux, où tous ceux qui avaient servi ou étaient capables de servir la patrie furent déconsidé • rés, outragés, persécutés; où l'autorité la plus tutélaire était haïe par cela seul qu'elle était autorité , ou toutes les notions étaient confondues, au point que tous ceux qui ne devaient être chargés de rien, se chargeaient obstinément de tout; où ceux qui n'avaient
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point la confiance du peuple prétendaient qu'ils avaient seuls le droit de parler et de vouloir en son nom — Que de maux sont sortis d'une telle source! Que de maux pourraient en sortir encore! »
Le 9 thermidor, les premières paroles de son discours furent; — «Nous célébrons aujourd'hui la fête de la liberté.... Elle vivra dans la mémoire des hommes, cette victoire remportée sur une longue et sanglante tyrannie. Après six ans , ce souvenir oppresse encore rame et fatigue la pensée. Quelle leçon! des hommes sans génie, mais non sans audace, avaient puisé dans le nom seul de la liberté qu'ils profanaient une force incompréhensible, un pouvoir monstrueux qui n'eut jamais de modèle et, je le jure par la République, n*aura jamais de retour. Toujours jaloux , toujours cruels j ils ne voyaient dans les talents, dans les vertus généreuses que des crimes dignes de mort : non moins insensés que féroces, ils créaient des obstacles , détruisaient les moyens, s'irritaient des résistances et punissaient la France de leur incapacité à gouverner. Redoutables surtout aux amis de la liberté, ils firent périr sous le fer des bourreaux les républicains les plus purs, les plus éclairés. Ils furent 'les fléaux , les dévastateurs impitoyables de la République dont ils se proclamaient les sauveurs. »
Le discours du 10 août était, comme on devait s'v attendre, plein de haine contre la monarchie héréditaire, contre ceux qui lavaient défendue, contre ceux qui avaient espéré ou tenté de- la rétablir; mais il ne regardait pas les royalistes comme dangereux, et s'applaudissait des mesures prises contre eux, particulièrement de la loi des otages. Ceux dont il fallait slnquiéter, c'étaient, disait-il, les faux patriotes qui agitent et
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tourmentent l'opinion , qui jettent dans les esprits des idées absurdes et propagent d'extravagantes et coupables espérances. — « Gardez-vous de prendre pour des républicains ceux qui n'ont vu dans le renversement d'un trône que le droit de renverser dans tous les temps tout ce qui embarrasserait leur position individuelle; ceux qui pensent qu'affermir un gouvernement est une lâcheté, et que détruire est toujours une gloire; qui, ennemis effrénés de tout ce qui est ordre ou même apparence d'ordre, veulent gouverner par (les cris et non point par des lois ; qui déchireraient de leurs propres mains le gouvernement qu'euxmêmes auraient formé, parce qu'un gouvernement, fût-il leur ouvrage, ne pourrait jamais accomplir à leur gré tous les projets de leur avidité, tous les délires de leurs fureurs.
a Non, ce ne sont point des républicains ceux qui imputent aux fondateurs de la liberté et de la République de former des vœux secrets pour je ne sais quel fantôme de roi; accusation absurde, car, qui ne sait pas que, dès le commencement de la Révolution, les hommes contre qui elle a le plus souvent été portée, ont mille fois manifesté le désir que cet homme , que je ne veux pas même nommer, fût resté à jamais, lui et les siens , dans les rangs ennemis plutôt que de porter l'inquiétude et la méfiance dans nos rangs. »
C'est ainsi que dans ce discours Siéyès, parlant surtout de lui-même et donnant un manifeste de ses opinions, croyait indispensable de témoigner son éloignement et même son aversion contre l'orléanisme : ce n'était alors ni une conspiration , ni un parti ; mais comme on cherchait quel gouvernement pourrait suc-
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céder au Directoire et clore la Révolution , oo parlait beaucoup des princes d*Orléans.
Puis il continuait sa philippique contre les hommes du Manège. — « Non, ils ne sont point des républicains ceux qui ne savent qu'échauffer et soulever les mécontentements contre Tordre établi ; ceux qui, pour gouverner, crurent qu'il fallait punir quiconque osait n'être pas content ; ceux pour qui la paix serait un malheur; qui calculent sur nos revers l'accroissement de leur influence; qui mettent leur espoir dans les dissensions intérieures; qui, affamés de vengeance, s'irritent des lenteurs salutaires de l'ordre légal, qui portent l'épouvante chez le citoyen paisible; tarissent les sources de la ri(5hesse publique, anéantissent le commerce , paralysent le travail ; qui augmentent le nombre des malheureux en se disant «amis du peuple, l'exaspèrent au lieu de le servir....
« Mais que tardai-je à le dire! leur but n'est point la justice. Ce qu'ils veulent, c'est enivrer le public de défiances; c'est porter la confusion et le découragement dans les esprits; c'est pousser les Français dans le désespoir ; c'est maîtriser tout dans le trouble. En un mot , c'est gouverner à quelque prix que ce soit. — Français , vous savez comme ils gouvernent ! »
Ce dernier mot fut remarqué et répété partout comme une formelle déclaration de guerre aux Jacobins. Entendre Siéyès parler avec cette hardiesse, lui qui avait montré une soumission silencieuse pendant toute la Terreur , c'était un signe certain de l'impuissance du parti démagogique et du peu d'appui qu'il trouvait dans l'opinion publique. Non-seuleraent au conseil des Cinq-Cents , mais aussi au Manège aucune attaque directe n'était encore portée contre Siéyès