‹ Histoire du directoire de la République FrançaiseChapitre 144 sur 174 · août · texte numérisé non relu

août

régler la liberté de la presse et l'exercice du droit de réunion. Mais une question plus grave , où se concentrait tout rintérèt du moment et dont la solution déciderait de l'existence du Directoire, allait engager la lutte des partis.

Les républicains passionnés, ceux même dont le caractère et la vie étaient honorables , avaient un travers qu'ils ont légué aux générations suivantes des révolutionnaires. Ils se figuraient que tous les moyens employés pour détruire la monarchie» que toutes les circonstances qui avaient accompagné les premiers essais d'un gouvernement démocratique devaient se reproduire identiquement lorsqu'il s'agissait de le maintenir et de le défendre. Sans examiner si ces moyens avaient eu autrefois un succès réel, si la situation actuelle en comportait l'emploi, ils suivaient religieusement la tradition de leurs devanciers : leur règle était de les imiter. Ainsi une des formules qui avaient amené le 1 0 août était la déclaration de la patrie en danger. Dans la pensée des démocrates, la guerre, qui avait préservé la France d'une invasion étrangère, devait son grand caractère à cet élan donné à l'opinion publique par les Girondins , lorsqu'ils préludaient au 1 0 août.

Le général Jourdan en fit la proposition. Il n'était pas difficile de peindre « la détresse où était tombée la République : les revers des armées ; la perte des conquêtes ; la frontière menacée ; l'Europe en armes contre la France; la Suisse et l'Italie insurgées contre une occupation déloyale et rapace;la guerre civile rallumée; le désordre partout; un mécontentement universel ; les finances ruinées; le crédit public anéanti. » Les

preuves ne manquaient pas non plus pour démontrer que tous ces maux devaient l^tre attribués à un mauvais gouvernement. Mais ces fautes et ces malheurs n'avaient -ils pas leur origine dans le pouvoir délibérant? n'avait-il pas voulu tout ce que le Directoire avait accompli? la politique extérieure et intérieure n'avait-elle pas été constamment approuvée et même indiquée par le Corps législatif?

Jourdan ne se bornait pas à accuser les anciens Directeurs et à demander que leur trahison fût punie ; il dénonçait la conduite de leurs successeurs. -« « Lorsque de si grands dangers menaçaient la patrie ^ les sentinelles chargées par la Constitution de veiller à la sûreté de la République gardent le silence ou ne font entendre qu'une voix faible ou timide. On croirait qu'elles sont endormies, intimidées par le danger ou tombées au pouvoir de Tennemi ; au lieu de crier « aux armes n et d'appeler les patriotes à leur secours, elles leur commandent le calme le plus absolu; elles leur ordonnent le silence. »

Sur un thème semblable on ne pouvait entendre que de vaines déclamations; il était évident que le Directoire et ses ministres faisaient tous leurs efforts pour envoyer des renforts aux armées; pour se procurer des ressources financières; pour réprimer les brigandages et la guerre civile. Aussi, les conseils qui lui étaient donnés consistaient à faire beaucoup de proclamations; à échauffer Tesprit public; à donner le champ libre aux républicains énergiques pour parler dans les clubs ou écrire dans les journaux; à leur confier tous les emplois publics : en un mot, le général Jourdan voulait le gouvernement d'un parti et y voyait le salut de la France ; il proposait en conclusion que le Corps

législatif déclarât au peuple , cr que la patrie était en danger et que sa liberté, sa Constitution étaient inenacées par des ennemis extérieurs et intérieurs. » Pour compléter Timilalion de 1793, il demandait qu'une commission de neuf membres fût chargée de proposer des mesures de salut public. »

L'assemblée était agitée. Les uns criaient : — « La question préalable! » Les autres : — « Aux voix! Torgence ! >^ Des représentants d'opinions opposées se précipitaient vers la tribune. Augereauet Chénier y étaient montés chacun d'un côté et se la disputaient» s'injuriant à haute voix. Blin et Bérenger, Yilletard et Talot s'adressaient des épithètes insultantes et de grossières menaces. Boulay présidait et ne pouvait rétablir Tordre ni obtenir le silence. Les Jacobins avaient formé le projet de faire voter sans discussion. Toutefois, après un long tumulte, ils renoncèrent à cette prétention , et Bertrand y l'un d'entre eux, disait : — « Si une telle proposition pouvait trouver quelques opposants, je demande qu'ils soient entendus , afin que le peuple connaisse ses amis et ses ennemis. »

Dans l'état de l'opinion publique, leurs menaces de la colère du peuple ne pouvaient intimider personne. Chénier prit la parole contre la proposition et fut sans cesse interrompu. Lamarque répéta ce qu'avait déjà dit Jourdan et insista plus fortement sur l'exemple qu'avait donné l'Assemblée législative en 1792; il termina par quelques paroles adressées aux amis de Siéyès et de Barras. — ce S'il était un parti qui voulût opposer à des barbares une défense timide, qu il aille chercher loin de nous le repos et la mollesse. Pour nous , fondateurs et défenseurs de la République ^ nous voulons des combats et des fatigues ; nous voulons agir promptement

sur tous les points, à toutes les heures; nous voulons réparer les affronts et les pertes que la trahison nous a fait éprouver; en fin nous voulons la liberté ou la mort.» Et tout le parti jacobin se leva en criant : — m La liberté ou la mort! »

Lucien Bonaparte s'opposa vivement à la déclaration du danger de la patrie. — a Proposez, disait-il, des mesures nouvelles, extraordinaires, énergiques; nous les discuterons. Mais cette déclaration ne peut produire rien de bon, rien de réellement utile; elle excitera la défiance, des troubles et des attentats. >i

Son discours eut du succès ; Daunou , qui jouissait d'une haute considération parmi les républicains sincères et sensés, fît une impression encore plus marquée : la discussion fut ajournée malgré les clameurs des Jacobins.

Elle recommença le lendemain et devint plus personnelle et plus injurieuse. Siéyès, Chénier, Talleyrand ^ furent attaqués comme les continuateurs des perfidies et des trahisons de Tâncien Directoire.

M. Chazal, un des amis les plus dévoués de Siéyès, demanda, sans toutefois manquer d'égards pour le général Jourdan, si, lorsqu'il avait été battu par l'archiduc Charles, il avait proposé à son armée de déclarer que la patrie était en danger. — c Ne pensa-t-il pas que lorsque la patrie est en péril, il est inutile de le proclamer, et qu'il vaut mieux la défendre avec courage ? »

M. Boulay descendit du fauteuil et s'exprima nettement sur le véritable motif de la proposition. Les Girondins de TAssemblée législative avaient déclaré la patrie en danger, non point pour la sauver, mais pour renverser la monarchie; les auteurs de la proposition

veulent renverser le Directoire. — « Tel est , disait-il avec raison, le fond de la question. Si vous alarmez le peuple, disait- il, sur le maintien de son gouvernement, s'il peut craindre le retour d'un régime abhorré, cette imprudence pourra diriger contre vous-mêmes le mouvement que vous exciterez : vous ne pourrez plus l'arrêter et il amènera la contre-révolution. »

Au moment où la discussion allait être fermée , ou apprit que le général Bernadotte cessait d'être ministre de la guerre. On ajoutait, ce qui était faux, que Macdonald remplaçait Lefebvre dans le commandement de Paris. Alors Texaspération des Jacobins ne garda plus aucune mesure.

Le général Jourdan demanda si c'était le prélude d'un coup d'État. — « Jurons , s'écria-t-il , qu'on ne nous enlèvera de nos chaises curules qu'après nous avoir donné la mort. Je propose la permanence de l'Assemblée. Que rien ne nous divise; que rien ne nousef&aye: la liberté ou la mort! » — Et ils se levèrent en répétant ce cri; les tribunes publiques y joignirent leurs acclamations.

Augereau disait : — oc J'ai confiance dans le Directoire; je ne crois pas à un coup d'État. ...j'étais le général du 18 fructidor; il y avait alors une conspiration; aujourd'hui personne ne conspire. Nous discutons avec pleine liberté sur les moyens de sauver la patrie, et je déclare devant le ciel qu'il faudra faire tomber ma tête avant de commettre un attentat sur un seul de mes collègues. »

D'autres accusaient les moteurs secrets des désastres de la patrie d'étouffer l'énergie républicaine, de préparer une paix déshonorante et le retour d un roi constitutionnel. — « Peut-on en douter quand on entend

parler d'un Talleyrand et d un Rœderer? Le cri : à bas les Jacobins est synonyme du cri : vive le roi ! »

Plus les Jacobins se montraient violents, plus ils perdaient la chance d'obtenir la majorité. On procéda enfin au vote. 245 voix rejetèrent la proposition de Jourdan; 121 voix lui furent favorables.

C'était une bataille complètement perdue par le parti jacobin. Il avait réuni toutes ses forces ; il avait employé tous les moyens qui autrefois l'avaient rendu maître du gouvernement et du pays. Des concilia* bules s'étaient réunis pour préparer cette journée; les orateurs avaient espéré que leurs paroles menaçantes épouvanteraient les représentants timides ; la salle avait retenti de leurs clameurs ; les dénonciations et les accusations avaient été leurs arguments; ils avaient rempli les tribunes publiques de vociférateurs des faubourgs. Des groupes nombreux avaient occupé les alentours de la salle , demandant des piques et des fourches pour sauver la patrie, criant contre la trahison de Barras et de Siéyès.

Le scrutin achevé, cet essai de tumulte populaire fit place au calme accoutumé. A peine dans la plupart des quartiers de Paris avait-on su qu'il y avait quelque tapage au conseil des Cinq-Cents.

Sans avoir fait un coup d'État, le Directoire semblait donc le maître de la situation. Bernadotte avait non point donné mais reçu sa démission, ainsi qu'il prit soin de le publier en refusant un commandement aux armées et en demandant sa retraite. Marbot ne commandait plus à Paris. Jourdan et Augereau n'ayant point de troupes sous leurs ordres étaient, non plus des généraux, mais des représentants. Championnet devenait général en chef de l'armée d'Italie, en y joi-

gnant larmée des Alpes qu'il venait de former en Savoie et dans les hautes Alpes.

Moreau, nommé au commandement de Tarmée du Rhin, allait s'y rendre en passant par Paris ; Macdouald y était déjà ; on pouvait compter sur Lcfebvre qui avait succédé à Marbot. Ainsi, il n'y avait pour le moment rien à craindre du parti qui venait de subir un grave échec au conseil des Cinq-Cents.

Mais ce n'était qu'une position défensive; elle ne donnait pas à des hommes sans décision et inhabiles à exercer une autorité impérieuse le moyen de faire la guerre avec gloire et succès, de conclure une paix raisonnable, de comprimer et de calmer les discordes civilesi d'imposer silence à tout esprit de parti , à tout souvenir révolutionnaire ; de changer une constitution qui condamnait les grands pouvoirs de l'État à une continuelle mutation.

Le Directoire était divisé : Moulin et Gohier s'étaient opposés à tout ce qu*on venait de faire contre leurs amis et leurs commettants ; Barras et Siéyès vivaient en méfiance réciproque. Leurs projets, si Ton peut appeler ainsi des vues jetées sur un avenir possible, n'étaient pas les mêmes; Barras était toujours prêt à se rapprocher des Jacobins et les ménageait après les avoir frappés. La majorité du conseil des Cinq-Cents s'était déclarée contre les hommes qui suscitaient le trouble, parce qu'ils auraient amené une crise et peutêtre une révolution ; mais si le Directoire devenait menaçant et prétendait attenter à l'indépendance du Corps législatif et aux libertés publiques ^ cette même majorité lui serait vivement contraire.

Ainsi, il fallait évidemment en venir au coup d'État; pour l'exécuter, un général devenait nécessaire. Siéyès

en était convaincu et d'avance personne ne doutait que la nouvelle révolution allait se faire par un des chefs de Tarmée. Joubert avait paru à Siéyès Thomme à qui ce rôle devait être donné. Jusqu'au dernier jour de sa vie il avait conservé la confiance du parti jacobin et ce pouvait être une circonstance favorable au succès. Maintenant 9 à qui destiner la mission de soumettre le Corps législatif, d'abolir la Constitution de Tan i;i et de créer un pouvoir dictatorial?

La difficulté pour Siéyès était de trouver un homme qui se décidât à tenter une entreprise aussi aventureuse, à encourir une telle responsabilité, sans aucune vue d'ambition personnelle, sans avoir un projet pour le lendemain , ni une opinion politique qui lui fût propre. Renverser le gouvernement, changer les grands pouvoirs de l'État et remettre, aussitôt après, la France entre les mains de Siéyès pour qu'il essayât cette fameuse constitution qu'il méditait toujours, qu'il n'avait pas même écrite et qu'il expliquait, quelquefois à ses disciples; ou bien pour qu'il traitât avec un Foi de son choix en l'enchaînant dans sa constitution : c'était supposer, dans celui qui consentirait à servir d'instrument, autant de docilité que d'audace. La situation présentait tant d'évidence, que tous les hommes qui portaient leur attention sur les affaires publiques, savaient que telle était la préoccupation de Siéyès. Lui-même en raisonnait avec ses amis sans trop de secret. Lucien Bonaparte, malgré ses liaisons avec les républicains exaltés qui n'étaient point jacobins, convenait que la Constitution devait être changée et que le salut de la patrie tenait à la création d'un pouvoir exécutif plus fort et plus fixe. Il souhaitait que Siéyès donnât sa confiance à un général qui par sa po-

sitioQ et sa vie passée offrît une garantie aux amis de la liberté et de la République. Jourdan, plus que tout autre, était dans cette condition ; mais il était exaspéré par la crainte d'une contre-révolution, et en toute sincérité, il ne voyait aucun autre moyen de sauver et de défendre la République, que de faire revivre le pouvoir absolu de la Convention , moins les crimes qu'il n'en croyait pas inséparables ; il vit plusieurs fois Siéyès, mais se refusa à entrer dans aucune négociation.

Avec un autre caractère et des opinions peut-être plus révolutionnaires, Bernadotte était encore plus intraitable. Son beau-frère, Joseph Bonaparte, homme prudent et de beaucoup de discernement, n'avait jamais pu acquérir la moindre influence sur lui; on ne pouvait songer à Âugereau.

Macdonald était alors à Paris; peut-être lui fut-il parlé des projets de Siéyès; mais son caractère et son mérite appartenaient trop exclusivement à l'ordre militaire ; la politique lui convenait mal et il n'avait nul désir de s'y entremettre.

Moreau, qu'on venait de rappeler, n'avait pas encore quitté Tannée d'Italie, et on avait lieu de douter qu'il pût être l'homme de la circonstance.

Le général Lefebvre, par sa position de commandant de Paris, aurait pu être employé, mais il n'avait ni dans l'armée, ni dans l'opinion, une position assez considérable.

Parfois Siéyès cherchait parmi les généraux celui qu'il conviendrait de choisir pour une si grande affaire et trouvait des objections contre chacun de ceux qui lui étaient indiqués. Si alors quelqu'un de ses familiers, de ceux qui n'avaient pas assez de finesse pour connaître le caractère des hommes et la

portée des éYénements, venait à dire : — « Ah I si le général Bonaparte était ici, » — Siéyès répondait dédaigneusement : — (c Le remède serait pire que le mal. » — Ce qui n'empêchait pas que prévoyant ce qui devait nécessairement arriver si le grand général revenait, il s'y résignât par avance. Peut-être est-il vrai, comme on Ta dit, qu'au nom du Directoire, il envoya une lettre pour engager le général de Tarmée d'Egypte à revenir en France. Cette invitation, si elle fut faite, ne parvint pas à son adresse, et ne pouvait se rapporter qu'au commandement des armées et aux périls de la guerre, non pas à une révolution à faire.

D'ailleurs, il eût fallu s'entendre avec Barras, ce qui était impossible, puisqu'il ne se proposait pas le même but et n'avait ni les mêmes amis , ni les mêmes partisans que Siéyès. Ainsi tout restait indécis et Siéyès laissa passer le trimestre de sa présidence sans rien résoudre. Le 1" vendémiaire*, Gohier devint président du Directoire. C'était une difficulté de plus.

Cependant les dangers, dont la guerre menaçait la République, étaient devenus moins imminents. Les progrès des armées ennemie^, non-seulement étaient moins rapides^ mais semblaient arrêtés. La bataille de Novi qui, selon toutes les probabilités, devait être suivie d'une retraite de l'armée française, contrainte à regagner la frontière de France par le littoral de la Méditerranée, eut pour lendemain l'immobilité de l'armée russe. Moreau, qui s'était d'abord disposé à évacuer Gênes, et qui prenait ses mesures pour une retraite où l'ennemi ne pourrait l'entamer, reprit confiance et se prépara non-seulement à défendre Gênes , mais à

Page 1