Lettre du 40 octobre
Bonaparte en mentionnant « leur bonne conduite à la. journée du 18 fructidor, où ils avaient bien mérité du Directoire. »
Le même jour, il écrivait à l'ambassadeur de France à Rome : — « Vous aiderez , bien loin de retenir, les bonnes dispositions de ceux qui penseraient qu'il est temps que le règne du Pape finisse ; en un mot , vous encouragerez l'élan que le peuple de Rome paraît prendre vers la liberté. »
La crise fatale ne tarda point. Le 30 décembre, Joseph Bonaparte, dans une lettre datée de Florence, rendait compte de ce qui venait de se passer à Rome.
« Trois jours auparavant , quelques individus lui avaient demandé une audience et lui avaient déclaré que l'indignation publique était au comble, et que la nuit suivante la révolution devait éclater. L'ambassadeur accueillit sévèrement cette communication, disant que sa position et son devoir ne lui permettaient pas d'entendre une semblable ouverture. — Ils répondirent qu'ils avaient voulu recevoir ses conseils et savoir si le gouvernement français protégerait leur révolution une fois faite.
w Les paroles qu'il leur adressa n'étaient pas absolument décourageantes : — « Je serai, leur avait-il dit, spectateur impartial , et je rendrai compte de l'événement au Directoire. Mais je ne crois pas qu'au moment d'une pacification générale, mon gouvernement puisse désirer un incident qui , sans doute, la retarderait. Je ne crois pas que vous ayez des moyens suffisants pour assurer le succès de votre entreprise; et le gouvernement français ne vous en fournira pas. » — Ainsi , l'ambassadeur les exhorta à la tranquillité , et
termina en leur enjoignant de ne plus se présenter chez lui pour lui faire part de semblables projets.
« La nuit se passa tranquillement ; les intentions des séditieux n'étaient ignorées ni du corps diplomatique ni même du public : on disait que le gouvernement était instruit de tout, et que la police avait des espions parmi les conspirateurs.
tf Dans la nuit suivante, un rassemblement révolutionnaire se forma à la villa Médici ; les dragons le cernèrent; des coups de fusil furent tirés et deux dragons tués ; mais on dispersa les séditieux. Quelquesuns furent arrêtés ; on remarqua qu'ils avaient pris la cocarde française et avaient cherché à la distribuer parmi le peuple.
•( L'ambassadeur se rendit chez le secrétaire d'État pour rassurer qu'il ne prenait nullement sous sa protection les factieux qui avaient arboré la cocarde tricolore; qu'il demandait au contraire leur arrestation; mais qu*aucun Français , non plus que les Romains au service de l'ambassade, ne devaient être poursuivis. Il le prévint en même temps que six individus s'étaient réfugiés dans sa juridiction , et que , s'ils étaient coupables de sédition y il s'entendrait avec le gouvernement romain pour que leur impunité ne fût pas un encouragement à la révolte.
(c Le cardinal secrétaire d'État paraissait sans inquiétude et donna à l'ambassadeur un rendez-vous pour le soir. Rentré au palais de France , il y trouva le général Duphot, un autre officier général et deux artistes français.
c( A ce moment, un rassemblement d'une vingtaine d'hommes se présentait aux portes de l'ambassade. On refusa de leur ouvrir. Ils criaient: «Vive la république I
vive le peuple romain ! » et distribuaient aux passants des cocardes tricolores. Un d'entre eux , que connaissait Tambassadeur, artiste italien qui était revenu de Paris avec la recommandation du ministre Charles Delacroix, fut seul admis; il semblait en proie à une frénétique exaltation. — « Nous sommes libres , disait-il : nous demandons Tappui de la France. » — L'ambassadeur lui fit sentir la folie de sa démarche et de Tentreprise de ses compagnons, et lui dit qu'il prendrait des mesures contre eux si ce tumulte continuait.
« Cependant le rassemblement devenait plus nombreux; les cris de « vive la république » redoublaient; de l'argent était distribué dans la rue. Le général Duphot et les militaires qui se trouvaient à l'ambassade proposèrent de dissiper l'attroupement par la force. L'ambassadeur, revêtu d'un costume officiel, descendit avec eux : il voulait parler aux gens de l'émeute et tenter de les ramener à la raison, lorsqu'on entendit une décharge de mousqueterie. Un piquet de cavalerie était entré dans les cours de l'ambassade sans en avoir demandé la permission; la foule se précipitait dans le palais, et s'entassait sous les portiques ou dans les escaliers. L'ambassadeur rencontra sur son passage des blessés que les balles avaient atteints ; le désordre était déplorable : les uns fuyaient éperdus, les autres poussaient des cris de fureur.
a L'ambassadeur s'adressa au chef de la patrouille d'infanterie qui avait suivi les cavaliers, et lui signifia de sortir de Tenceinte du palais de France, où il était entré en violation de droit. La troupe se retira de quelques pas; mais alors les séditieux s'élancèrent pour l'attaquer. L'ambassadeur, le général Duphot et les officiers français mirent Tépée à la main pour les repousser; ils
se trouvaient ainsi entre les deux partis. Les soldats, se voyant poursuivis par les rebelles , s'étaient arrêtés et firent une nouvelle décharge. Alors le groupe des Français se divisa : les uns, parmi lesquels se trouvaient les jeunes Beauharnais et Arrighi, le sabre à la main , contenaient les séditieux; l'ambassadeur, le général Duphot et ladjudant général Scherlock s'avancèrent vers la troupe. Pendant que l'ambassadeur ordonnait à haute voix que sa juridiction fût respectée, et promettait de De point donner protection à la révolte, Duphot s'était élancé parmi les soldats : il écartait leurs fusils; il les empêchait de tirer. Ne comprenant pas ce qu'il disait, ne se rendant point compte de son intention , ils l'emmenaient comme prisonnier, lorsqu'un soldat lui ap* paie son arme sur la poitrine et tire à bout portant. Le général tomba, se releva en s'appuya nt sur son sabre; un second coup l'abattit de nouveau , et plus de cinquante balles viennent encore frapper son corps inanimé; puis cette troupe, se retournant vers l'ambassadeur et Scherlock, se disposa à leur faire subir le même sort; mais^ passant par une porte latérale, ils s'étaient réfugiés dans le jardin, où Mme Joseph Bonaparte, sa jeune sœur fiancée du général Duphot, et tout ce qui composait l'ambassade étaient déjà descendus.
« La cour du palais et les marches du perron étaient souillées de sang, la cour jonchée de blessés et de mourants. La troupe se retira; les portes du palais furent fermées; la fusillade continua dans la rue. Deux he ures se passèrent sans qu'aucun agent de l'autorité romaine se fût encore montré ; lambassadeur se décida à quitter Rome, et annonça cette résolution au cardinal Doria par une lettre que porta un serviteur, au risque des coups de fusil qu'on entendait encore de tous côtés.
« Vers sept heures du soir arrivèrent le ministre de Toscane y puis M. d'Azara, ministre d'Espagne, qui se risquèrent à traverser les rues , où le désordre se pro longeait encore. Une seconde lettre fut écrite au secrétaire d'État. Enfin un officier se présenta avec un détachement de quarante hommes pour garantir la sûreté de l'ambassade; les salles du palais étaient toujours encombrées de séditieux réfugiés, et la troupe occupait les cours.
« Le passe-port demandé par l'ambassadeur fut envoyé. Il partit le 29 décembre, à six heures du matin, sans que personne se fût encore présenté , au nom du gouvernement pontifical, pour conférer avec lui ou pour s'enquérir des faits. Il se rendit à Florence, d'où il écrivit au ministre des relations extérieures, en lui rendant compte des circonstances de ce sinistre événement. »
L'exactitude de son récit a toujours été contestée ; tous les documents contemporains en diffèrent sur plusieurs points. Que Joseph Bonaparte et les personnes de l'ambassade fussent en rapport habituel avec les hommes qui préparaient des séditions, c'est ce qui ne peut être nié ; s'il eût agi autrement, il aurait manqué aux instructions que lui donnait son gouvernement. Il en devait évidemment résulter une insurrection; mais il est vraisemblable, et sur ce point on doit le croire, qu'il ne voulait point y mettre la main. Quant à la supposition qu'elle était excitée par des agents de la police romaine, c'est ce qui se dit toujours lorsqu'une émeute a échoué , et on ne peut admettre son témoignage sur cette circonstance.
La grave dissemblance des deux récits, c'est que la version française affirme que le général Duphot s'élança
vers les soldats ^ lorsqu'ils avaient déjà pénétré dans Tenceinte de Tambadsade et qu'il en fut emmené comme prisonnier, tandis que, selon la version italienne, les soldats n'avaient point passé la limite de la juridiction française; qu'ils étaient restés en dehors, près d'une porte delà ville, la porte Settimania, et que le général fut frappé d'une balle au moment où il s'avançait, le sabre à la main , suivi d'un nombreux rassemblement de séditieux; de sorte que la troupe avait pu supposer qu'il ne se présentait pas dans des intentions conciliantes et pacifiques.
n y a encore un fait qu'attestent les témoignages italiens et que niait Joseph Bonaparte : le cardinal Doria se hâta, disent-ils, d'aller faire des excuses et ofTrit de faire punir le sergent de la patrouille qui avait tiré sur le général Duphot, et il lui fut impossible d'obtenir que l'ambassadeur renonçât à son projet de départ.
M. Cacault, homme sensé et véridique, était alors ministre de France à Florence ; lorsque Joseph Bonaparte y arriva, encore tout troublé des déplorables scènes dont il avait été, non pas la cause immédiate, mais le triste témoin, il lui dit : — « Je vous avais prédit cela; si vous n'aviez pas reçu chez vous des révolutionnaires que j'avais constamment chassés de chez moi, tout cela ne serait pas arrivé. Le général Duphot a été tué par sa faute. Au surplus, on a voulu des prétextes contre Rome, on en a à présent. »
La cour de Rome fut consternée de ce départ qui présageait sa ruine prochaine. Le cardinal Doria supplia à genoux M. d'Azara de se rendre à Florence, auprès de l'ambassadeur, pour essayer de le ramener. Il écrivit au prince Massimi, ambassadeur du Pape en France, de se présenter au Directoire pour lui exprimer ni. 6